‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 55 sur 108 · TRAHISON DE MME DE LA BAUME · texte numérisé non relu

TRAHISON DE MME DE LA BAUME

à madame de la Baume , par lequel je la priois de se trouver le lendemain matin chez madame de Monglas, où nous étant enfermés tous trois dans une chambre, je lui disque j’avois été bien aise de lui parler devant une de ses amies; qu’elle se pouvoit souvenir qu’il y avoit un an que, sur ce qu’on m’avoit donné avis que le manuscrit que je lui avois prêté étoit dans le monde, je lui avois dit d’y prendre garde ; qu’elle m’avoit assuré si hardiment que cela ne pouvoit point être que je ne lui en avois pas parlé depuis ; que présentement je savois, à n’en pouvoir douter, qu’elle f avoit fait copier ; que ce n’étoit pas pour lui demander quelque éclaircissement là-dessus que j’avois voulu avoir une conférence avec elle, parce que je la tenois convaincue; que je lui voulois seulement faire une prière pour la dernière fois de ma vie, qui étoit de brûler ce manuscrit et de retirer les copies qu’elle en avoit données, et qu’en ce cas-là je me contenterois de n’avoir plus de commerce avec elle , sans faire aucun bruit ; mais que, si j’apprenois qu’il courût par le monde, je me porterois contre elle à toutes les extrémités que peut inspirer la rage d’avoir été trahi pour avoir eu trop de confiance. Quelque effrontée que fût la dame , ses remords et le ton dont je l’avois pris la déconcertèrent d’abord ; cependant , s’étant rassurée, elle me répondit qu’elle n’avoit point fait copier mon manuscrit et me reprocha qu’après l’avoir prêté à mille gens je la choisissois pour la soupçonner; que, puisque je le voulois croire absolument, je le crusse, et que si elle avoit cette histoire et qu’elle trouvât le moindre plaisir à la montrer, mes menaces ne l’en empêcheroientpas. Je lui dis qu’elle avoit beau faire la fière, que je ne doutois pas qu’elle n’allât bride en main là-dessus après ce que je lui venois de dire. La conversation se fût échauffée davantage si l’on ne fût venu dire qu’une dame montoit l’escalier. Madame de la Baume sortit donc par un degré dérobé , interdite, embarrassée, enfin abîmée de crainte et de con-

fusion : et la dame, s’en étant allée après une visite assez longue, nous commencions madame de Monglas et moi à parler de l’infidélité de son amie, lorsque le comte du Lude entra. Il lui dit que, s’en allant à Saint- Germain, il étoit venu lui donner le bonjour en passant et que, comme il avoit fait la même chose chez madame de la Baume, il l’avoit trouvée fort aigrie contre moi; qu’après l’avoir priée de lui en dire le sujet , elle lui avoit conté que je l’accusois d’avoir donné au public une histoire que j’avois moi-même prêtée à plus de cinquante personnes. Je lui répondis que je ne l’avois lue qu’à la comtesse du Plessis, au maréchal du Plessis , son beau-père, à la comtesse de Fiesque et à madame de Monglas , auxquelles je ne l’avois pas seulement donnée un moment à tenir, et que je ne Pavois jamais laissée qu’à madame de la Baume pour vingtquatre heures, qui me l’avoit retenue encore autant contre la parole donnée; que s’il y eût eu une autre personne qui eût pu partager mes soupçons, j’avois assez aimé madame de la Baume pour la justifier préférablement à qui que ç’eût été, mais qu’elle seule l’avoit eu en sa disposition et qu’ainsi je 11e m’en pouvois prendre qu’à elle. Le comte du Lude, qui n’étoit pas tant venu pour l’excuser, car il la savoit coupable, que pour me radoucir, me dit qu’il falloit voir ce qu’il y avoit à faire en cette rencontre ; qu’il lui sembloit que le moindre bruit que nous ferions seroit le meilleur. J’en demeurai d’accord , pourvu qu’on sup primât le manuscrit. Il me promit de faire son devoir sur cela pour l’un et pour l’antre et retourna trouver madame de la Baume. Deux heures après , il me revint dire qu’il me répondoit que je n’entendrois jamais parler du manuscrit et me fit comprendr equ’il l’avoit fait brûler devant lui. Là-dessus je lui donnai ma parole que je ne parlerois de madame de la Baume ni en bien ni en mal.

Le 23 mai, la cour étant allée à Fontainebleau, et le roi prenant lui-même le soin de donner des chambres aux

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