G4] PLAINTES DU KOI CONTRE BUSSY
grands seigneurs et aux gens qu’il vouloit gratifier, j’en demandai une à Sa Majesté, qui me logea au chenil (I), avec beaucoup d’officiers de la couronne; et je me trouvai si bien traité en cette rencontre que je crus que ma mauvaise fortune alloit changer. Il me sembla que la conjoncture étoit propre pour reparler de ma pension de mestre de camp général. Je consultai M. le Tellier là-dessus , qui me dit qu’il n’y avoit aucune difficulté. Je donnai donc au roi un placet sur cette affaire et (ce qui ne s’étoit point encore pratiqué) je le lus à Sa Majesté en le lui présentant, de peur que l’ayant donné avec les autres il ne se perdît.
Le roi prit mon placet et me dit qu’il le verroit. Deux jours après, en étant allé savoir la réponse de M. le Tellier, il me dit que, lorsqu’il l’avoit rapporté, Sa Majesté lui avoit demandé si cela étoit juste, qu’il lui avoit dit que oui ; que tous mes prédécesseurs dans ma charge avoient joui de cette pension et moi-même jusqu’à la mort du cardinal ; que sur cela le roi lui avoit dit qu’il me l’auroitfait rétablir s’il avoit été content de moi, mais qu’il ne l’étoitpas, et que j’avois fait des plaisanteries de quelques personnes qu’il aimoit; qu’ensuite Sa Majesté lui avoitdit de me dire cela et de lui rapporter ma réponse. Je lui répondis que je voyois bien qu’il n’y avoit rien à faire pour moi à la cour ; qu’après avoir reçu toutes les mortifications imaginables depuis cinq ans lorsque je demandois la chose du monde la plus juste, on avoit à point nommé une plainte à faire de moi pour avoir un prétexte de me refuser; que, s’il falloit quitter toutes mes espérances, me défaire de ma charge et me retirer, j’en serois fâché mais que je n’en serois point abattu. M. le Tellier me dit qu’il y avoit remède à tout, hormis à la mort, et qu’il ne falloit pas jeter le manche après la cognée ; qu’une marque que les cho-
(1) Le bâtiment où logeaient les officiers de la vénerie.
MÉMOIRES DE BUSSY-RABUTiN.
ses n’étoient pas désespérées, c’étoit que le roi me faisoit dire ce qu’il avoit sur le cœur contre moi et qu’il vouloit savoir ma réponse , et que les affaires s’accommodoient toujours dès qu’on entroit en éclaircissement. « Mais , ajouta-t-il, ne sentez-vous rien sur votre conscience? N’avez- vous rien dit de Madame? — Comment, de Madame, lui répliquai-je? c’est la meilleure de mes amies, s’il est permis de parler ainsi d’une femme de son rang. C’est si peu de Madame, ajoutai-je, que je m’en vais d’ici lui conter mon affaire et la prier d’en parler au roi. Mais vous me faites songer qu’il y a cinq ou six jours que madame d’Humières me dit que la comtesse de Soissons se plaignoit de moi , et ceci me pourroit bien venir de là. Cependant, monsieur, je vous supplie de dire au roi que je ne lui demande point de grâce s’il se trouve que j’aie jamais rien dit contre la moindre personne qu’il ait considérée. Si Sa Majesté m’en faisoit dire plus de particularités , je lui répondrois plus précisément. M. le Tellier me dit qu’il me serviroit de tout son cœur ; qu’il avoit été fort surpris quand le roi lui avoit parlé comme il avoitfait;queje pouvois me souvenir que, lorsque je l’avois consulté sur mon pîacet, il m’avoit répondu qu’il tenoit cette affaire infaillible; que ce qui la lui faisoit croire telle, c’étoit que, outre la justice de ma demande, il lui paroissoit que j’étois mieux à la cour que je n’avois encore été; que trois jours après mon retour du voyage interrompu d’Italie, sur ce qu’on parloit devant le roi d’une chanson qu’on avoit faite contre Sa Majesté, quelqu’un de la compagnie ayant dit que c’étoit moi qui l’avois faite , le roi avoit répondu : « Cela ne peut point être ; Saint-Aignan m’a tant donné d’assurances qu’il n’étoit pas capable de cela, que je n’en doute point ; » que depuis il avoit vu que Sa Majesté m’avoit logé au chenil (1) avec la plupart des officiers de la couronne; mais
(l) Yoy. à la page précédente.