‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 57 sur 108 · ENTRETIEN DE BUSSY AVEC MADAME · texte numérisé non relu

ENTRETIEN DE BUSSY AVEC MADAME

qu'enfin il falloit me donner patience et qu'assurément cela s’accommoderoit.

Au sortir de là, je m'en allai trouver Vardes, qui avoit beaucoup de crédit auprès de la comtesse de Soissons. Je lui dis ce que m'avoit dit madame d’Humières, et je le priai de savoir de la comtesse s'il étoit vrai qu'elle se plaignît de moi; qu'elle n'en avoit aucun sujet; qu'étant nièce du cardinal Mazarin, à qui j'avois été tout à fait attaché, et femme du comte de Soissons, de qui j'étois ami et serviteur, elle pouvoit bien juger que je n’avois jamais manqué et que je ne manquerois jamais de respect pour elle. Vardes se chargea de cette commission, et le jour même me vint dire que la comtesse de Soissons n'avoit jamais fait de plaintes de moi et qu'elle avoit bien reçu mon compliment, et ensuite je lui allai rendre visite, sans entrer en aucun éclaircissement avec elle.

Pendant que Yardes étoit allé de ma part trouver la comtesse de Soissons , j'étois allé conter mon aventure au duc de Saint-Aignan , lequel se chargea de tâcher à découvrir ce que le roi vouloit dire , et me promit de faire son devoir.

Ce soir-là même, étant allé chez Madame pour lui en parler, et l'ayant trouvée seule, je lui contai ce que m'avoit dit M. le Tellier. Comme je m’aperçus qu’elle sourioit pendant que je lui parlois : « Traitez-vous cela de bagatelles, lui dis-je, madame, que vous en riez? — Non, Bussy, me répondit-elle; au contraire, je suis fort fâchée de l'embarras où vous êtes ; mais c'est que cela me fait ressouvenir de quelque autre chose plaisante; et pour celle qui vous regarde, le roi me l’a dite et m'a défendu d'en parler ; mais ce qui me surprend c’est qu'il s'en prend à vous seul , et que cependant il y a d'autres gens mêlés dans cette affaire. — C’est donc une conspiration , lui disje, madame. — Non, me répondit-elle, c’est une plaisanterie de laquelle on dit que d’autres gens sont avec vous,» u. 14

Là-dessus m’étant plaint de mon malheur à Madame , qu’aussitôt qu’il y avoit une raillerie malicieuse dans le monde on me l’attribuoit, et que le roi le croyoit, sans me donner lieu de me justifier, je la suppliai très-humblement de prier le roi de m’écouter. Elle me le promit; et le lendemain à la messe du roi, elle lui dit le désespoir où j’étois et supplia Sa Majesté de me donner un moment d’audience. «Que me dira-t-il, lui répondit le roi, qu’il est innocent? et le croirai-je pour cela? — Vous verrez, lui dit Madame, ce qu’il vous dira. Que voulez-vous, Monsieur, ajouta-t-elle, qu’il fasse pour se justifier, il faut bien qu’il vous parle. — C’est de l’argent, reprit le roi, qu’il me veut demander. — Non, Monsieur, répliqua Madame, Bussy ne vous demande plus d’argent : il ne veut rien autre chose de vous , sinon que vous ne refusiez pas de connoitre son innocence , et après que vous en serez persuadé, vous lui ferez payer sa pension si vous voulez. — Je sais bien que cette’ pension est due à sa charge , reprit le roi , et que les autres mestres de camp généraux en ont joui ; mais ces mestres de camp généraux ne faisoient pas des plaisanteries de tout le monde comme lui. — Je ne sais pas, reprit Madame, ce que les autres faisoient; je connois fort Bussy ; il vient souvent me voir, jamais je ne lui ai entendu mal parler de personne, et j’ai ouï dire d’ailleurs que c’étoit un brave homme. — Oh , je ne parle pas sur cela , dit le roi , ce n’est que sur sa méchanceté, et vous serez bien heureuse vous-même si vous vous en sauvez. » La messe ayant fini en cet endroit, la conversation finit aussi. Madame me la conta de mot à mot l’aprèsdinée, et me dit qu’elle la recommenceroit le lendemain, que je ne me misse point en peine et que je devois être persuadé que mon affaire s’accommoderoit.

Le lendemain, Madame me dit que le roi ne lui avoit dit ni oui ni non , mais qu’il falloit prendre cela en bonne part, et qu’elle me conseilloit de prendre l’audience de

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moi -même de concert avec Saint- Aignan , auquel elle me chargea de dire que le roi la lui avoit accordée. Je le lis, et Saint-Aignan m'ayant fait entrer dans la chambre du conseil un peu avant le roi, Sa Majesté parut surprise quand elle m'y trouva et me tourna tout à fait le côté pour ne me donner aucune occasion de l'aborder. Un moment api es il ressortit, et étant entré dans sa garde-robe, il dit a Saint-Aignan qu il ne vouloit trouver personne avant lui dans la chambre du conseil. Saint-Aignan lui répondit qu’il seroit obéi , qu’il voyoit bien que c’étoit à cause de moi que Sa Majesté lui donnoit cet ordre, et que je lui a vois dit qu’il avoit accordé à Madame cette audience poui moi. Le roi lui dit que cela étoit vrai , mais qu'il m appellerait quand il voudroit que je lui parlasse, et qu'il ne vouloit pas que je prisse cette audience de moimeme. L huissier du cabinet me vint dire de la part de Saint-Aignan de sortir, et que le roi ne vouloit personnedans la chambre du conseil que les ministres. Je sortis, et une demi-heure après, Saint-Aignan me dit ce qui s’étoit passé dans la garde-robe entre le roi et lui.

Quatre ou cinq jours après, Saint-Aignan me dit que Sa Majesté lui avoit témoigné qu'elle étoit désabusée de tout ce qu’on lui avoit dit contre moi. J'en fus fort aise, comme on peut croire; mais je lui répondis que je ne laissois pas de vouloir parler au roi, afin de le préparer contre les mauvais offices à venir. Il approuva mon dessein et me conseilla de me présenter devant Sa Majesté toutes les fois qu elle entreroit au conseil, pour lui donner lieu de m’appeler.

Mais avant que de dire le succès du conseil de mon ami , il m'arriva une chose digne d’être contée.

Monsieur me dit dans temps-hà que le roi lui avoit témoigné avoir grande envie de voir des Maximes d'amour, que la passion que j'avois pour madame de Monglas m’avoit fait faire pendant l'oisiveté de la paix, et qu'il lui avoit

dit de me les demander; qu’ayant répondu à Sa Majesté, pour me donner lieu de faire ma cour, qu’elle y auroit plus de plaisir si je les lisois moi-même, le roi lui avoit dit qu’il aimoit mieux les lire seul; mais, ajouta-t-il, c’est assurément pour les lire à mademoiselle delà Yallière. Je rendis de très-humbles grâces à ce prince du bon office qu’il avoit voulu me rendre, et je lui promis de les lui apporter le lendemain : ce qu’ayant fait, il eut l’honnêteté de me demander si je voulois bien que mesdames de Montausier et Louise de Rochechouart, marquise de Montespan , pour laquelle il avoit alors un peu de tendresse, les entendissent lire; je lui répondis qu’il étoit le maître , et nous étant enfermés dans sa chambre, je lui lus ces Maximes.

Je lisois d’abord la question, et avant que de passer outre , Monsieur et puis ces dames la résolvoient suivant leurs sentiments; après cela, je lisois la maxime. Mais je remarquai que madame de Montespan, toute jeune qu’elle étoit (1), avoit déjà un bon sens sur l’amour, et bien droit, qui lui faisoit toujours décider la question comme je l’avois décidée, moi qui y avois longtemps pensé.

Maximes d’amour, questions , sentiments et préceptes.

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