‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 6 sur 108 · DÉFAITE DE LA FERTÉ · texte numérisé non relu

DÉFAITE DE LA FERTÉ

Pour moi, j’étois demeuré au quartier du roi pour y prendre garde, et songeant que les ennemis ne manqueroient pas de faire une sortie sur la garde de cavalerie de notre tranchée , qui étoit composée d'un escadron de la Feuillée et d’un du Plessis-Praslin, je fus sur le point d’y en mener moi-même encore deux; mais, faisant réflexion qu’un commandant ne doit jamais quitter sans ordre du général le poste qu'on lui a confié, je me contentai d'envover à la tranchée les deux escadrons de Fabert , et cela fort à propos : car ils n’y furent pas plutôt que les ennemis qui avoient remarqué le jour qu’il n'y avoit que deux escadrons de garde, croyant qu’on n’auroit pas songé, dans l’embarras où étoient alors toutes choses, à faire ce

que je fis, sortirent avec quatre escadrons qui furent battus et repoussés jusque dans les contrescarpes.

Le maréchal delà Ferté, après avoir fait tout ce qu'humainement un général d’armée peut faire en pareille rem contre, fut pris à la tête de ses gendarmes.

Gadagne , l'un de ses lieutenants généraux qui avoit le poste du côté de Condé à garder, le défendit si bien contre Marchin qui l’attaquoit, qu’il ne put être pris que par derrière par ceux qui avoient forcé les lignes dans les autres quartiers. Ce sont ces actions-là pour lesquelles il n’y a point de trop grandes récompenses : et un juste estimateur de la gloire en donnera plus à un homme battu, comme le fut Gadagne en cette rencontre, qu'à celui qui le battit.

[Le marquis d'Uxelles, capitaine général, se doutant peut-être que le maréchal de la Ferté ne se ménageoit pas trop dans ce malheur, crut qu’il étoit de la prudence de conserver en sa personne un chef pour avoir soin des débris de cette armée éparse sur la digue, lorsqu'il n’eut plus rien à faire de l'autre côté] .

[Bellefonds, depuis maréchal de France, qui eut assurément les mêmes considérations, n’eut pas la même bonne II. 2

fortune de trouver un pont: il passa l’Escaut à la nage et faillit à s'y noyer].

Cette déroute eut plusieurs causes : premièrement l'épargne qu'on fit à la digue ; l’armée de la Ferté qui n’étoit pas assez forte pour garnir suffisamment sa ligne; et plus que tout cela, le coup, que je tiens quasi sùr, d’attaquer des lignes la nuit.

L'attaque des ennemis avoit commencé à une heure après minuit. Le matin, sur les six heures, le maréchal de Turenne ayant fait abattre ses lignes en six ou sept endroits, fit marcher droit au Quesnoy son armée sans ordre de bataille; et pour lui , après avoir attendu assez longtemps, il me laissa avec quinze escadrons pour faire la retraite, Je n'y eus pas grand embarras : car les ennemis ne me suivirent qu’avec deux escadrons de cravates qui ne firent qu’escarmoucher d'assez loin.

Le maréchal de Turenne se vint poster entre le Quesnoy et le bois de Mormaux, la droite au bois et la gauche à la ville, une petite rivière devant lui. De toute l’armée de la Ferté , il ne se trouva avec nous que cinq cents chevaux ; le reste de la cavalerie et infanterie avoit fui à Condé ou avoit été pris. L'épouvante étoit si grande dans nos troupes, que la nuit du 16 au 17, un lièvre donna l’alarme si chaude qu’on ne douta point que ce ne fussent les ennemis; et il est vrai que s’ils fussent venus le 17, et que sans nous marchander, ils nous eussent attaqués, je ne doute presque pas de notre défaite; mais ou le prince de Condé ne fut pas cru , ou par un reste d'amitié pour sa patrie compatible avec son honneur, il donna les mains à l'excès de prudence des Espagnols.

Le 18, ils vinrent se camper devant nous, la rivière entre deux. Le maréchal de Turenne ayant eu avis par la garde de cavalerie qu’on voyoit paroître leurs premiers escadrons, me commanda de faire monter à cheval sans faire sonner et lui - même s'en alla au galop à notre grande

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