‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 7 sur 108 · SIÈGE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

SIÈGE DE CONDÉ

garde, moi avec lui. En passant par le camp de son régiment de cavalerie, il vit un chevau-léger qui en sellant son cheval chargeoit son bagage; il poussa à lui le pistolet à la main , et si ce cavalier rie se fut sauvé entre les jambes des chevaux il l’eût tué : cela persuada encore le maréchal de l’épouvante de l’armée ; de sorte qu’il m’ordonna d’empêcher qu’on ne montât à cheval et de faire seulement que chacun tint son cheval sellé par la bride. Ce fut à lui une action de jugement : car par le peu de précaution qu’il témoigna prendre à la vue des ennemis il rassura ses troupes.

Lorsque nous fûmes à la garde, il me fit détacher des gens pour l’escarmouche qui fut assez chaude , mais nous y eûmes quelque avantage; de sorte que cela remit un peu d’assurance dans nos troupes , et leur fit attendre avec assez de fermeté la bataille pour le lendemain , 19 , dont elles ne doutoient pas. Cependant, huit heures du matin étant venues sans qu’on vit rien branler du côté des ennemis, le maréchal de Turenne jugea fort bien qu’ils ne vouloient rien hasarder, et qu’ils n’étoient ainsi venus à nous que pour nous amuser, pendant que leurs préparatifs se feroient pour retomber sur Condé : et dans cette pensée il m’ordonna de détacher huit cents chevaux commandés par Rouvray, mestre de camp, pour, avec chacun un sac de blé en croupe, s’en aller par un grand détour ravitailler Condé; ce qui fut exécuté heureusement.

Tl n’y a guère au monde que le maréchal de Turenne qui, en présence des ennemis, beaucoup plus forts que lui, fit un détachement aussi considérable que celui-là. Il faut bien posséder la guerre pour en user ainsi , et ce sont là des coups de maître.

Il ne tiendroit qu’à moi de ne rien dire de cette action ; et peut-être que les flatteurs du maréchal ne l’ont pas su, ou n’ont pas été capables pour la remarquer; mais ni l’amitié ni la haine ne me feront jamais manquer à ce que je dois à la vérité.

Le lendemain, 20 juillet, les ennemis battirent aux champs à la pointe du jour, et ayant fait faire à droite à leur aile droite et marché un quart de lieue , le maréchal crut qu'ils venoient passer à la tête du défilé qui étoit entre eux et nous, et laissant le Quesnoy à gauche nous prendre par derrière et venir par là à nous en pleine bataille.

Dans cette pensée il fit prendre les armes et monter à cheval, mais cela fut inutile car les ennemis s’en allèrent assiéger Condé.

Aussitôt qu’ils furent partis, j’allai écrire à madame de Sévigné cette lettre.

An camp du Quesnoy, ce 20 juillet 10136.

Je vous aurois plus tôt tirée de peine, madame, si j’avois eu plus tôt le loisir et la commodité de vous apprendre de mes nouvelles ; mais depuis notre retraite de Valenciennes jusqu’à présent j’ai presque toujours été à cheval ou sur la paillasse, et je n’ai point su qu’il partît de courrier de l’armée qu’aujourd’hui.

Vous saurez donc , madame, que le 16 de ce mois , à deux heures du matin , les lignes du côté du maréchal de la Ferté furent attaquées par les ennemis et forcées sans résistance, hormis du côté des gardes et de la marine, qui en firent beaucoup , mais ils furent pris par derrière. Nous ne pûmes secourir cette armée, parce que du côté où les ennemis firent le plus grand effort il n’y avoit qu’une digue fort étroite et longue de huit cents pas sur l’Escaut et sur les prairies que ceux de Valenciennes avoient inondées; par laquelle digue nous ne pûmes nous communiquer. Cette inondation fit que personne ne se put sauver; le maréchal de la Ferté fut pris ; le comte d’Estrées, le comte de Grandpré et Gadagne, lieutenants généraux, pris; Moret, Riberpré, le marquis de Renel, Vervins, Thianges, la Trousse, Pradel, Poillac, la Luserne et plus de quatre cents officiers de cavalerie et d’infanterie, pris; le marquis d’Estrées, volontaire, tué;

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