‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 68 sur 108 · BUSSY AU DUC DE SAINT-AIGNAN · texte numérisé non relu

BUSSY AU DUC DE SAINT-AIGNAN

parler de ma pension. Pendant mon voyage, j’appris que mon neveu de la Châtre venoit d’être tué à Gigery et que par sa mort le gouvernement de Bapaume étoit vacant. J’en écrivis à Sa Majesté, et j’adressai ma lettre au duc de Saint-Aignan auquel j’écrivis celle-ci :

A Bussy, ce 10 octobre 1664.

Je suis si rempli des bontés que le roi me témoigna à Fontainebleau et à Vincennes lorsque je pris congé de Sa Majesté l’autre jour, que je ne puis m’empêcher de vous en faire voir ma joie. Je sais combien vous aimez qu’on l’aime, et c'est ce qui m’oblige à vous faire voir le fond de mon cœur. Je vous dirai donc, monsieur, que jamais on n’a tant estimé un maître comme j’estime le nôtre : je l’admire en tout ce qu’il fait et en tout ce qu’il dit. Vous savez qu’à force de voir les gens on s’y accoutume d’ordinaire, en sorte qu’ils ne surprennent plus, quelque mérite qu’ils aient. Je vois le roi tous les jours, je l’observe et cependant je ne m’accoutume point à lui. Je ne comprends pas comment on peut avoir si naturellement tant de justesse dans l’esprit qu’il en a ; être si exact et si aisé tout ensemble. Je vous avoue (car je suis naturel) qu’il y a eu des moments où , voyant que l’admiration que j’avois pour lui étoit si mal reconnue, j’aurois été ravi de lui trouver des défauts, pour me pouvoir par là justifier à moi-même de n’avoir pas fait fortune après avoir si longtemps servi; mais toute ma recherche ne servoit qu’à me faire découvrir en lui des qualités admirables; de sorte que je reprenois mon premier zèle pour lui en m’assurant qu’il ne pouvoit être si parfait qu’il étoit et ne pas connoître enfin que je valois quelque chose. Voilà l’état où j’en suis, monsieur. Et, en effet, quelque malheureux que j’aie été jusqu’ici, je suis persuadé qu’un homme qui a de la naissance, une grande charge de guerre, de longs services, et qui n’est ni sot ni poltron, ne peut pas manquer de s’avancer tôt ou tard auprès d’un maître qui a autant de lumières, de justice et de gloire que le nôtre. Je vous supplie, monsieur, de présenter au roi la lettre que j'écris à Sa Majesté.

Cependant le roi donna le gouvernement de Bapaume à Pradel. Comme je fus de retour à Paris ou la cour étoit revenue , je dis un jour à Sa Majesté que je la suppliois trèsliumblement d’être persuadée que j’attendrois sans impa tience les grâces qu’elle me voudroit faire. Sa Majesté me parut recevoir froidement mon compliment. Je dissimulai pourtant mon chagrin et je fis en sorte qu'elle n’en connut rien à mon visage; mais on a beau faire quand on est né malheureux : toute la prudence ne sert qu’à reculer de quelques jours les disgrâces , et on ne sauroit cacher à son maître les déplaisirs qu’il nous a donnés.

Le 20 décembre, le surintendant Fouquet fut banni à perpétuité par arrêt de la chambre de justice et ses biens acquis et confisqués au roi; mais Sa Majesté, changeant cette peine de son autorité, le fit mener dans la citadelle de Pignerol.

Page 1