BUSSY ET M“E DE LA BAUME
bien davantage à l’avenir. Jusqu’ici la plupart des sots de qualité, qui ont été en grand nombre, auroient bien voulu persuader, s’ils avoient pu , que c’étoit déroger à noblesse que d’avoir de l’esprit; mais la mode de l’ignorance à la cour s’en va tantôt passer et le cas que fait le roi des habiles gens achèvera de polir toute la noblesse de son royaume.
Le lendemain de cette harangue, M. le Tellier me rencontrant à la porte du Louvre me régala sur l’applaudissement qu’elle m’avoit attiré et ajouta que de l’argent valoit pourtant mieux. J’en demeurai d’accord, mais je lui dis que l’on n’en donnoit pas si aisément que des louanges : et ensuite il me demanda si je ne songeois plus à ma pension. Je lui dis que j’y songeois tous les jours, mais que je n’en voulois plus rien dire au roi; qu’assurément il reconnoîtroit ma discrétion et que si j’étois à la place de Sa Majesté je ferois plus volontiers du bien aux gens qui ne me parleroient que par leurs assiduités qu’aux importuns. « Tout le monde, me répondit-il, n’a pas tant de délicatesse que M. de Bussy. »
Lorsque je m’efforçois de ne pas éclater contre madame de la Baume (1) , il arriva une chose qui me donna quelque prétexte de ne me plus tant contraindre. J’appris que l’histoire que je lui avois prêtée couroit par le monde et qu’elle faisoit grand bruit. Je commençai là-dessus à me plaindre d’elle et à me plaindre un peu rudement sur l’infidélité qu’elle m’avoit faite d’avoir copié mon manuscrit.
Deux jours après , le roi alla à Chartres pour un vœu qu’il avoit fait dans l’extrémité où avoit été la reine à ses dernières couches. Une partie de la cour le suivit, de laquelle je fus, et y arrivant j’appris de Biscaras que le
(1) Voy. plus haut, p. 152.
matin du même jour, avant que de partir de Paris, il avoit été demander à madame de Lyonne , de la part du roi , une histoire de madame de*** (I) qu’on disoit que j’avois faite; que l’ayant lue, avant que de rejoindre Sa Majesté, il Pavoit trouvée très -jolie et qu’il ne doutoit pas qu’elle ne réjouît fort le roi.
Le roi séjourna un jour à Chartres , en repartit le lendemain et fut un jour à Paris. Pour moi je n’y arrivai que le jour d’après. En descendant de carrosse, j’allai prendre dans mon cabinet mon original et je le portai au Louvre ; mais Sa Majesté ne faisant que d’entrer au Louvre et moi trouvant dans l’antichambre le duc de Saint-Aignan, que je crus qu’il auroit plus de loisir de parler au roi, je le priai de présenter mon manuscrit à Sa Majesté en lui disant qu’elle y verroit encore l’histoire de madame de *** (2) qu’elle n’avoit pas vue. Le roi le garda quatre jours, après quoi il le rendit au duc de Saint-Aignan , et j’eus ensuite sur cela une conversation avec le roi dont je sortis fort satisfait.
Le lendemain de cette conversation , madame de (Soissons?) avertie que j’avois parlé contre elle, écrivit à Sa Majesté , et le jour même le duc de Saint-Aignan m’ayant tiré à part : «Vous êtes mon ami, me dit-il, avouez la vérité : n’avez-vous jamais écrit contre le roi? — Moi, contre le roi, lui répondis-je brusquement, et me croyez-vous fou? — Écoutez, reprit-il , je ne vous dirai point d’où je le sais; mais je sais qu’on a dit au roi que vous aviez écrit contre lui et contre la reine mère, et que le manuscrit que vous lui aviez fait donner avoit bien d’autres suites. — A cela* lui répliquais-je, j’ai à vous dire que je crois qu’il sutïiroit de donner un démenti à quiconque m’accuse sans preuves,
(1) L’histoire de madame d’Olonne ou bien celle de madame de Châtillon. Voy. à l’Appendice Y Histoire amoureuse des Gaules.
(2) De Châtillon ou d’Olonne.