BUSSY ET LA FEUILLADE
si je n’étois trop délicat sur une accusation de cette conséquence , pour ne pas témoigner au roi par la franchise de mon procédé la netteté de ma conscience. Allons , je vous prie, dans votre chambre, ajoutai -je, et vous verrez ce que je ferai. » Comme nous y fûmes, je pris du papier et de l’encre et j’écrivis ce billet :
S’il se trouve que j’aie jamais fait ou dit la moindre chose contre le respect que je dois au roi, aux reines, à Monsieur, à Madame, ni à pas un de la famille royale, je me soumets à toutes les plus rigoureuses punitions qu’il plaira au roi de m’ordonner. Mais si mes ennemis m’accusent de choses dont ils ne puissent me convaincre, je supplie très-humblement Sa Majesté de les châtier des mêmes peines que je mériterois si j’étois convaincu.
Bussy-Rabutin.
A Paris , ce 12 avril 166S.
«Tenez, monsieur, dis-je au duc de Saint-Aignan , voilà ce que je vous prie de porter au roi. » Saint-Aignan l’ayant lu : «Cela est net, me dit-il, et je vous promets que Sa Majesté aura ce billet avant qu’il soit deux heures. — Je vous prie encore de lui dire, repris-je, que s’il lui plaît je m’irai mettre à la Bastille et que j’y demeurerai jusqu’à ce qu’il soit éclairci de la vérité. — Je n’y manquerai pas , me répondit-il. »
[La Feuillade, chagrin de n’ètre pas dans ce manuscrit comme il eût souhaité, m’aborda dans la chambre du roi comme je parlois au comte du Lude, et me dit qu’en d’autres occasions on savoit comme quoi se venger. Je lui répondis que , quand on étoit bien fâché , on trouvoit en tous temps les moyens de se satisfaire. « Si je savois faire des histoires, me dit-il, j’en ferois des autres comme ils en font de moi. — Je ne sais pas , lui répliquai-je, si vous savez faire des histoires , mais pour des romans , personne n’en fait mieux que vous. On n’en peut pas douter après
celui de Hongrie (1), que nous avons vu de votre façon. » La même raison qui l’avoit obligé de ne vouloir point de querelle avec moi sur le manuscrit , l’engagea apparemment encore à se servir de sa modération en cette rencontre, et je ne sais si le respect qu’il eut pour la chambre du roi ou quelque autre considération ne me sauva pas une méchante affaire, mais enfin il me quitta sans dire mot (2).]
Cependant j’apprenois de mes amis que madame de la Baume ne s’étoit pas contentée d’avoir gâté tout ce que j’avois dit de plus beau de M. le prince; mais qu’il n’y avoit pas un homme de qualité dans ce manuscrit , à qui elle ne m’eût fait donner quelque coup de patte, de sorte que tout le monde s’élevoit contre moi : on me donnoit même avis de beaucoup d’endroits qu’on me vouloit assassiner. Ce que je fis sur cela , ce fut de porter le jour un mousqueton dans mon carrosse et deux pistolets , et d’avoir quatre hommes à cheval à ma suite quand je marchois la nuit. Du reste, je disois hautement partout, que si le roi étoit content de moi , je ne craignois personne , et que s’il ne l’étoit pas, je ne craignois que lui. Mais comme je voulois mettre la raison de mon côté autant qu’il me seroit possible , je jugeai à propos de faire compliment à tous ceux qu’on m’avoit dit qui étoient maltraités dans cette histoire.
Deux jours après, j’appris que madame de Soissons avoit voulu parler au roi chez Madame , mais que Sa Majesté en avoit évité l’occasion. Je priai là-dessus Saint-Aignan de témoigner au roi de ma part l’obligation que je
(1) Voy. plus haut, p. 210.
(2) Ce passage, omis dans les anciennes éditions, nous est fourni par M. Montmerqué (édit, des Mémoires de Coligny, 1844 , Notice , p. xxviii, note), qui l’a tiré du troisième volume manuscrit des Mémoires de Bussy, volume égaré aujourd’hui et dont nous avons parlé plus haut, p. 205, note 2.