ARRESTATION DE BUSSY
lui avois de n'avoir pas voulu écouter mes ennemis. Cependant je sus que le lendemain elle avoit parlé à Sa Majesté; mais qu'il avoit paru à la mine du roi pendant la conversation , qu’il ne faisoit pas grand cas de ce qu’elle lui disoit.
Tout cela me faisoit espérer que j'allois sortir glorieusement de cette affaire, quand on vint m’arrêter le vendredi matin, 17 avril, dans mon logis, comme je m’en allois au lever du roi. Je ne fus pas trop surpris : car bien que j’eusse quelquefois des rayons d’espérance , ma mauvaise fortune qui me faisoit toujours craindre, me faisoit toujours prendre tout au pis , ainsi j’eus le cœur et la contenance fermes en cette rencontre. Cefutun exemptdes gardes du corps qui m'arrêta d'abord , et un moment après arriva le chevalier du guet, Testu , homme de mérite, qui me dit qu’il avoit ordre du roi de me fouiller, mais qu’il porteroit à Sa Majesté ce que je lui donnerois. Je lui répondis que je Lui donnerois tout, hormis des lettres de ma maîtresse, si j’en avois ; et sur cela, je vidai mes poches en sa présence. Il s’y trouva la copie d'un mémoire que j'avois donné au roi contre madame de la Baume et une épître à Sa Majesté faite par Boileau , qu'il prit. Ensuite il lut quelques lettres d’affaires qui étoient sur ma table, et comme je vis qu’il perdoit du temps à cela, je lui dis qu’il vint dans mon cabinet où je luimontrerois mes livres et mes manuscrits. Quand nous y fûmes : « Tenez, lui dis-je, en lui donnant le manuscrit que le roi m'avoit rendu, voilà la pierre de scandale, voilà pourquoi vous m’arrêtez : le roi l’a eu quatre jours, reportez-le encore à Sa Majesté si vous voulez. Il le prit, après quoi il me mena dans son carrosse à l'a Bastille.
Quand on fera réflexion sur cet événement, on trouvera qu’il est inouï qu’on ait jamais arrêté un homme de qualité , qui a bien servi et longtemps à la guerre et qui est pourvu d’une grande charge, pour avoir écrit (par manière
de divertissement et sans dessein que cela devînt public) les amours de deux dames que tout le monde savoit, et sur la simple accusation, sans preuves, d’avoir écrit contre le roi et contre la reine mère. Cependant, si j'eusse été convaincu d’intelligence avec les ennemis de l’État et qu’on eût appréhendé l’effet de la conspiration , on ne fût pas allé plus vite et je n'eusse pas été traité plus durement. On me donna un Allemand pour me servir et , deux heures après , on m'apporta un assez bon dîner en apparence, dont l'état où j’étois ne me permit pas de goûter.
Le dimanche matin, Î9 avril, Baisemaux (1) , gouverneur de la Bastille, entra dans ma chambre et me dit que le lieutenant criminel alloit monter pour m'interroger de la part du roi.
Quoique ce fût là à un homme innocent le chemin de sortir bientôt d’affaires, il me parut de l’aigreur dans ce procédé et je me défiai que, si on ne me trouvoit pas coupable après ces démarches là, on ne les voulût justifier en me laissant en prison. Je ne laissai pas de témoigner à Baisemaux que c'étoit une grâce que le roi me faisoit, et un moment après, je vis entrer Tardieu, lieutenant criminel, accompagné de son greffier et de l'un des commis de M. le Tellier, appelé Vrevins. Le lieutenant criminel commença par me dire qu'il étoit bien fâché de me voir là, mais qu’il falloit que je prisse cette touche comme venant de la main de Dieu et que tout le monde disoit que ma manière de vie l'avoit bien mérité. Je trouvai ce discours impertinent en tout temps et particulièrement alors, où je recevois assez de mal sans recevoir encore des reproches. «Je ne suis point dévot, lui dis-je, mais je ne suis pas impie, et il y a plus de vingt ans que je porte cela, en lui montrant un chapelet. Je ne suis pas plus méchant que
(1) Ou Bezemaux.