INTERROGATOIRE DE BUSSY
les autres, ajoutai -je, en rougissant de colère, mais je suis plus malheureux ; et si tous ceux qui valent moins que moi étoient à la Bastille, il y auroit peu de gens de reste pour les interroger. — J’en conviens , me répondit-il , en rougissant à son tour; mais le monde est médisant; et il faut dire la vérité, monsieur, on vous traite comme vous avez traité les autres; on ne vous épargne point. — On le peut bien faire de moi en mon absence , lui répliquai - je, puisqu’on le fait des plus grands princes ; il me suffit qu’on ne l’ait jamais osé faire devant moi. Mais monsieur, ajoutai-je, est-ce sur cette matière que vous avez ordre de me parler? — Non monsieur, me répondit-il, j’ai d’autres choses à vous dire : » et sur cela nous étant assis tous quatre autour de la table , car Baisemaux étoit sorti d’abord , « je viens ici par ordre du roi , continua le lieutenant criminel, et afin que vous n’en doutiez pas, monsieur, voilà ma mission. » En disant cela il me présenta une lettre de cachet. « Je n’ai que faire de la voir, lui répondis-je : car bien que vous ne soyez pas mon juge, j’ai tant de respect pour les volontés du roi que, s’il m’avoit envoyé un valet de pied pour m’interroger, je répondrois devant lui comme devant un chancelier : à plus forte raison, monsieur, devant un magistrat de votre importance. »
Après cette petite escarmouche , il commença de procéder à l’interrogatoire. Il me demanda mon nom, mon âge, le lieu de ma naissance ; et puis en prenant de Vrevins mon manuscrit original qu’il avoit sous son manteau, il me demanda si je connoissois bien cela. Je lui répondis que je pouvois bien le connoître puisque je l’avois fait, écrit de ma main et fait donner au roi par le duc de Saint-Aignan , qui me l’avoit rendu quatre jours après. Il me dit que ce même manuscrit couroit par le monde et que M. le prince y étoit fort maltraité. Je lui répondis que ce n’étoit donc pas le même et que dans celui-là qu’il me montroit, M. le prince y étoit traité avec le respect que je
lui devois , et même avec les éloges qu'il méritoit. « Mais , monsieur, ajoutai -je, j'ai ouï dire qu'on faisoit lever la main à ceux que l'on vouloit interroger, et vous ne m’avez pas fait observer cette formalité. » Cela l'embarrassa un peu ; mais comme il avoit de l'esprit il se remit aussitôt, et me dit qu’ayant affaire à un gentilhomme de qui l'honneur étoit attaché à dire toujours la vérité, il n’avoit pas cru nécessaire de m'en faire faire serment; que néanmoins si je le voulois faire il le recevroit : ce que je fis , et reprenant ma réponse où je l'avois laissée, je lui dis où, quand, et dans quelle pensée j'avois écrit cette histoire, les gens à qui je l'avois lue , l'infidélité de madame de la Baume à qui seule je l'avois prêtée , et que sur l’emportement que j’avois eu contre elle, elle y avoit ajouté assurément les choses qui étoient contre M. le prince afin de m'attirer sa haine.
Il me demanda si je n'avois rien écrit contre le roi : je lui dis qu’il m'offensoit de me faire cette question. Il me répliqua qu'il avoit ordre de me le demander ; et sur cela je lui répondis que non, et que sur la même demande que le duc de Saint-Aignan m’ avoit faite il y avoit huit jours, je lui avois donné un billet dont je lui dis la teneur, et je l’avois prié de le porter au roi, qu’il n’y avoit pas trop d'apparence qu’ayant servi trente et une années sans avoir reçu aucune grâce , étant depuis douze ans mestre de camp général de la cavalerie légère et attendant tous les jours des récompenses de Sa Majesté, je voulusse lui manquer de respect ; que pour détruire ce vraisemblable-là, il falloit de mon écriture ou des témoins irréprochables.
Après m’avoir fait lire mes réponses par le greffier et m’avoir demandé si je n’y voulois rien ajouter ou diminuer, le lieutenant criminel me les fit signer et chaque feuillet de mon manuscrit , en me disant qu'il alloit porter tout cela à Sa Majesté et qu’il n'y auroit qu’elle qui le verroit. Je le priai de lui dire que j'avois le plus grand dé-
plaisir du monde d’avoir été assez malheureux pour lui déplaire ; il me le promit et j’appris qu’il m’avoit tenu parole. Cependant huit jours après, lui et sa femme furent assassinés en plein midi dans leur maison par deux gentilshommes frères (1) qui leur étoient allés demander de l’argent par pure nécessité , et qui les tuèrent sur ce qu’en leur en refusant ils avoient crié au voleur.
Les secrets de la Providence sont tellement impénétrables, qu’il y a de la témérité de juger de la conscience des hommes par les biens ou par les maux qui leur arrivent. Comme il est certain que les adversités sont quelquefois la punition divine de la mauvaise vie, elles sont quelquefois des épreuves de la vertu et des occasions de mériter, et nous voyons encore tous les jours des gens de bien misérables et des scélérats heureux; mais à quoi l’on ne se trompe point c’est au jugement des actions. Le lieutenant criminel avoitsi publiquement trafiqué delà justice toute sa vie, surtout en sauvant le coupable, que la manière de sa mort pouvoit servir d’exemple et être prise pour un châtiment de Dieu; et même l’infâme avarice de sa femme et de lui, qui ne leur permettoit pas, avec de grands biens qu’ils avoient , d’avoir seulement un valet fut cause de leur mort. On disoit pourtant à sa justification qu’il n’avoit jamais fait périr l’innocent.
Mais pour revenir à moi , il falloit sur mes réponses me mettre en liberté ou faire informer plus amplement; on ne fit ni l’un ni l’autre. Mes ennemis qui savoient bien que je n’étois pas coupable avoient par ces belles appa-
(1) Bussy se trompe sur la date. Us furent assassinés non pas au mois d’avril, mais le 24 août, à dix heures du matin, par deux frères angevins, René et François Touchct, qui n’ayant pu sortir de la maison parce que la serrure était à secret, furent pris, et trois jours après rompus vifs devant le cheval de bronze. Voy. Revue Rétrospective , t. XIV. p. 461.— Cf. la Satire X de Boileau et ses commentateurs.
rences de justice surpris celle du roi en lui proposant de me faire interroger, ne doutant point que ce pas-là n’engageât Sa Majesté à me retenir prisonnier pour justifier celui qu’elle avoit fait de me faire arrêter.
Ma femme eut la douleur qu’elle devoit avoir de ma prison, et le duc de Saint-Aignan l’étant venu visiter le même jour que je fus arrêté il lui dit que , parlant au roi de moi , Sa Majesté lui avoit témoigné que c’étoit pour mon bien qu’il m’avoit fait mettre à la Bastille et que je m’étois fait tant d’ennemis que je courois risque sans cela d’être assassiné. Trois jours après, ma femme lui écrivit pour savoir s’il n’avoit rien ouï dire au roi ensuite de l’interrogatoire du lieutenant criminel, et Saint-Aignan lui lit cette réponse :
A Saint-Germain-en-Laye , ce 25 avril 1665.
Je n’aurois pas manqué, madame, de vous faire réponse très-ponctuellement et de vous témoigner par ce soin combien j 'ai de respect pour vous et à quel point j’honore M. votre mari, si j’avois assez appris de nouvelles pour vous soulager de vos inquiétudes; mais comme il n’est pas facile de faire expliquer le roi sur son sujet, au moins je crois vous pouvoir dire que si ses affaires ne vont pas beaucoup mieux qu’au départ de Paris pour venir ici, du moins je ne les vois pas empirées et que je ne vois pas que le bruit ridicule que de méchants railleurs ou de peu habiles ennemis veulent faire courre, que dans le lieu même où il est il a fait des chansons contre son juge et ses gardiens, vous doive donner la moindre peine. Vous avez affaire à un roi très-juste et trèséclairé , et vous devez croire qu'aucune des augustes personnes qui composent cette famille royale dont nous parlons ne le condamnera légèrement. M. le prince m’a toujours fait l’honneur de m’en parler le plus honnêtement et le plus raisonnablement du monde et s’en tourmente moins que les autres d’une volée ordinaire. Ne vous inquiétez donc pas, s’il vous plaît, madame, et attendez du temps ce que voudroit voir dès aujourd’hui , s’il étoit en son pouvoir, à son avan-
tage et au vôtre, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur (1).
On peut voir par cette lettre les sottises de mes ennemis dans les bruits qu’ils faisoient courre.
Cependant je commençois à être fort chagrin. On fait un grand plaisir à un prisonnier innocent quand on lui fait son procès le croyant coupable ; mais quand on ne le punit que de la prison on lui fait bien de la peine : car cela lui fait voir qu’il a des ennemis puissants , qui lui pardonnent bien moins l’offense qu’ils lui font que s’il avoit fait un grand crime. J’avois ce chagrin-là, et j’eusse quasi mieux aimé être coupable d’autres choses que d’être injustement soupçonné de celles-ci.
Lorsque nos maîtres nous font du mal, nous sommes ravis de trouver qu’ils ont raison et que nous l’avons mérité; mais si nous croyons qu’ils ont tort nous sommes au désespoir, car nous appréhendons leur haine beaucoup plus que leur justice.
Au reste, j’étois tenu de fort court; je ne sortois point de ma chambre et je n’avois de commerce avec personne : si l’on eut voulu faire mon procès je n’eusse pas trouvé cette contrainte fort étrange.
Tous mes amis venoient fort souvent sur le fossé de la Bastille me demander comment je me portois : je parlois là un quart d’heure avec eux, malgré le gouverneur et les sentinelles à qui il donnoit charge de faire semblant de tirer sur les carrosses s’ils ne se retiroient; mais je leur criois de ne pas bouger et que ce n’étoit que des menaces. On me donnoit mille autres dégoûts que je souffrois impatiemment.
Au bout de six semaines le chagrin de ma prison me fît malade , et puis le chagrin d’être malade avec celui d’être
(1) Cette lettre semble démentir ce que l’on raconte de la colère de Condé contre Bussy.— Voy. Walckenaer, t. II , p. 353 et 51 1 .
prisonnier et le refus qu'on fit à ma femme de la permission de me voir augmentèrent ma maladie.
Il n’est pas concevable combien je m’ennuyois. Si les jours en prison durent des mois aux gens qui se portent bien, ils durent des années aux malades. Encore eussé-je pris patience si j'eusse su le temps que j'y devois demeurer : quand on en voit le bout , chaque jour passé est une diminution à notre peine; mais quand on en est incertain , chaque jour n’est qu’autant de rabattu sur notre vie.
Je n'avois point de fièvre, mais j’avois des étouffements continuels, et le médecin de la Bastille, qui à la dureté naturelle de sa profession avoit encore joint l’inhumanité qu’on acquiert dans le commerce des prisonniers , se moquoit de mon mal. Quoiqu’il fût habile homme , je le trouvois fort ignorant en cette rencontre , car j'eusse beaucoup mieux aimé avoir une fièvre continue alors qu'une maladie de langueur, parce que dans la première on a la tête si remplie de vapeurs que l’esprit ne souffre point; mais dans l'autre, l'esprit a toute la liberté qu’il lui faut pour faire enrager son homme.
Avec tout le peu de cas que mon médecin faisoit de ma maladie, je fus pourtant saigné trois fois et purgé deux, après quoi je me portai mieux et même je fus plus tranquille. Cela me fit juger qu'il falloit en prison, comme en religion , s'abattre le corps et l’esprit par des veilles , de l’abstinence et des remèdes; et que quand on étoit trop vigoureux et trop éveillé on sentoit bien plus son mal.
Pendant ma maladie, la prison, la lassitude et le chagrin (à moi qui aime naturellement la liberté, la joie et la compagnie), d'ailleurs la vue fort éloignée de la guerre, les traitements que j'avois reçus après avoir servi fort longtemps , le peu d'apparence d'être mieux traité à l’avenir, mes affaires domestiques en grand désordre , tout cela me fit venir la pensée de me défaire de ma charge. Et voici de quelle manière je m'y conduisis :
Je priai Baisemaux de dire au roi que je suppliois trèshumblement Sa Majesté de me pardonner et de me rendre ma liberté en considération de mes longs services : que si sa justice n’étoit pas encore entièrement satisfaite , je lui offrois de me démettre de ma charge comme un châtiment que je m’imposois à moi-même , pour sortir plus tôt de sa disgrâce et de ma prison. Je fus assez longtemps à me déterminer à cela; j’appréhendois le blâme de mes amis, mais enfin je crus qu’ils se payeroient de ces raisons lorsque je les leur dirois.
Après les traitements qu’on venoit de me faire, j’aurois eu tort d’espérer des grâces de la cour quand même on m’auroit remis en liberté ; cependant en gardant ma charge, après ma prison , ce m’étoit une occasion d’achever de me ruiner ; j’avois donc par là un honnête prétexte de m’en défaire.
Une grande charge , qui ne nous donne pas les honneurs et les établissements qu’elle nous doit procurer, nous fait bien plus de honte que d’honneur, car le monde ne fait pas toujours la justice aux malheureux de croire qu’on leur fait injustice.
Je savois bien qu’il étoit fort rude de perdre le fruit de trente et une années de services, en me défaisant d’une grande charge que j’avois exercée treize ans durant, et de quitter par là mes prétentions des avantages qu’elle me devoit procurer ; mais il étoit encore plus rude de languir en prison, d’où la colère du roi, qu’on avoit prévenu contre moi, et l’acharnement de beaucoup d’ennemis puissants ne me laissoient pas lieu d’espérer de sortir sitôt. Enfin il n’y a que ceux qui n’ont point été en prison qui trouvent étrange qu’on fasse toutes choses pour en sortir. Ce furent-là les raisons que je crus qui persuaderoient mes amis , un jour, que j’avois eu sujet de me défaire de ma charge.
Baisemaux donc ayant dit mon dessein à ma femme , il. 20
l>50 mémoires de bussy-rabutin.
ainsi que nous en étions convenus lui et moi, me rapporta qu’elle n’en étoit pas d’avis et qu’elle craignoit que le roi ne me taxât ma charge. Sur cela, nous résolûmes qu’il en parlèrent de ma part au duc de Saint-Aignan pour savoir son sentiment, qui fut que cela ne pouvoit faire un méchant effet 5 qu’il se chargeoit d’en parler au roi et que Sa Majesté étoit trop bonne pour mettre un prix à ma charge, après la manière dont je lui faisois offrir de m’en défaire.
Dans ce temps -là, la reine mère, qui à ce que j’ai su depuis , avoit le plus pressé le roi de me faire arrêter, ayant peut-être découvert la surprise qu’on lui avoit faite en l’animant contre moi, ou peut-être voulant redoubler ses actions de charité sur la fin de ses jours qu’elle comptoit assez proche, entreprit de me procurer des grâces du côté du roi. Après avoir essayé vainement d’avoir pour ma femme la permission de me voir, elle obtint celle de me faire voir par le père Nouet (1) , jésuite, toutes les fois que je le demanderois. Cela me fit grand plaisir : car, outre que ce bon père étoit honnête homme, il m’apportoit de l’encre et du papier, ce qui me fut une grande ressource contre le chagrin, et même j’écrivois par lui à ma femme et je recevois de ses lettres.
Comme elle avoit encore pris d’autres alarmes sur les offres que j’avois fait faire au roi, lesquelles alarmes étoient que Sa Majesté en me permettant de me défaire de ma charge, ne me fît pas sortir de prison , je lui écrivis les sujets de la confiance que j’avois en la bonté du roi.
Cela rassura un peu ma femme; mais la réponse du duc de Saint-Aignan la mit tout à fait en repos. 11 lui dit que le roi laissoit à mon choix de vendre ma charge ou de la garder : et pour moi , voyant que mon compliment n’avoit
(1) Jacques Nouet, écrivain ascétique, né au Mans en 1605, mort en 1689.