‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 74 sur 108 · CAPTIVITÉ DE LAUZUN · texte numérisé non relu

CAPTIVITÉ DE LAUZUN

pas l'effet que j’en attendois, je ne fis plus rien dire et je crus que tout le mal qu’on me vouloit faire n’iroit qu’à la prison.

Dans ces sentiments-là, il me prit envie de commencer l’histoire du roi , dont tous les maux que j’avois soufferts depuis trois mois n’avoient pu me détacher. Je le trouvois trop honnête homme pour me prendre à lui des traitements que j’avois reçus.

[Cependant Caumont, marquis de Péguilin (1) fut amené prisonnier à la Bastille, et la raison en fut que le roi le vouloit envoyer aux garnisons du régiment de dragons de Sa Majesté, dont il étoit colonel, pour voir s’il étoit en bon état ; il fut quelque temps sans partir, parce qu’il étoit amoureux de Catherine-Charlotte de Gramont, princesse de Monaco, sa cousine. Comme Sa Majesté l’en pressoit un jour avec chaleur, lui , au désespoir de quitter sa maîtresse, et d’ailleurs un peu jaloux du roi, lui répondit qu’il quitteroit plutôt la charge que de partir, que sa démission étoit toute prête et qu’il ne porteroit jamais l’épée pour son service; et tout cela d’un ton le plus insolent du monde.]

[Il fut d’abord traité plus rudement que moi, car il n’eut point de valet pour le servir, et quoique je ne lui voulusse alors pas de mal, j’avoue que j’eus une secrète joie de son malheur. Je trouvai du soulagement à penser que sa faute étoit grande et nouvelle, effaceroit la mienne qui n’étoit qui qu’une bagatelle et déjà vieille, que cela feroit au moins diversion à la colère du roi et que la justice de Sa Majesté, qui s’occupoit après moi, ne s’attacheroit plus qu’à lui (2).]

(1) Lauzun, appelé à la cour Péguilin. corruption de Puyguilhem.

(2) Ce passage est tiré du Supplément aux Mémoires de Bussy, t. I, p. 59-60. — Pour toute cette histoire de Lauzun, Voy. les Mémoires de Mademoiselle, de l’abbé de Choisy et surtout ceux de Saint- Simon, année 1723, t. XXXVIII (édit, in- 18), p. 207*238.

Dans la gaieté que me donna cette pensée, je fis une requête au roi en vers de la part de Vardes, de Péguilin et de moi, sous le nom de trois amants prisonniers : et cela, sur le modèle de quelques requêtes badines qu'on avoit faites à Sa Majesté quelque temps auparavant. Je pensai que mes affaires s’adoucissant , le duc de Saint-Aignan la feroit voir au roi et que cela le pourroit divertir un moment.

Grand roi, le plus galant et le mieux fait du monde,

( Car nous laissons à part ces autres qualités Qui vous font respecter sur la terre et sur l’onde,

Et nous n’avons besoin dans les adversités Qui nous obligent à nous plaindre ,

Que des endroits par où vous savez tout charmer,

Que de ceux qui vous font aimer,

Et non de ceux qui vous font craindre. )

Grand roi donc, que l’amour avec des traits charmants Forma pour attendrir les plus cruelles âmes ,

Écoutez les soupirs de trois pauvres amants;

Non pas de ces soupirs qu’ils poussoient pour leurs dames ;

Ce doux tourment leur est ôté.

Mais ils ont bien depuis autre peine soufferte,

Ils soupirent après la perte De leur dernière liberté.

Ils sont au désespoir d’avoir pu vous déplaire,

L'amour les aveugloit, il les a fait broncher :

En faveur de ce Dieu , calmez votre colère ,

Grand prince; il pourra bien un jour s’en revancher.

Ayez pitié de ces coupables,

Votre indignation les rend trop malheureux ;

Quand ils ne seront qu’amoureux ,

Ils seront assez misérables.

Comme il vous est aisé de vous rendre plus doux ,

Et que les maux d’amour sont des maux incurables,

Délivrez ces amants de votre âpre courroux;

Ces tourments assemblés leur sont insupportables.

Personne ne sauroit nier

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