VERS DE BUSSY AU ROI
Que la prison ne soit une cruelle gêne; Mais rien n’est égal à la peine D’être amoureux et prisonnier.
Puisqu’à surmonter l’un on ne doit pas prétendre, Jugez comment des deux un cœur se peut trouver : Il les faut ressentir pour les pouvoir comprendre , L’imagination n’y peut seule arriver.
Votre sort diffère du nôtre ,
Grand prince; cependant ceci nous est commun : Vous pouvez vous sauver de l’un,
Je ne vous réponds pas de l’autre.
Vous qui vivez si bien avecque vos alliés.
Vous donnez à l’amour un sujet de se plaindre ;
Vous prenez des amants qu’il tient déjà liés :
Cependant quoiqu’un Dieu n’ait jamais rien à craindre, Il vous a toujours respecté :
Et jamais de ces gens que votre ordre emprisonne ,
(Lui qui ne ménage personne)
N’entreprit sur la liberté.
Vous déplaît-il , grand roi , qu’il occupe nos âmes ? Auriez-vous là-dessus des sentiments jaloux?
Vous ne le devez pas , nous ne servons les dames Que quand nous ne pouvons nous employer pour vous.
Le serment que l’on fait aux belles N’est pas incompatible avec d’autres serments,
Et les plus fidèles amants Sont les sujets les plus fidèles.
D’ordinaire , grand roi , nous vous donnons l’été Et de l’hiver encor la plus grande partie,
Et nous voyons Cloris quand votre Majesté S’enferme pour régler et l’Europe et l’Asie.
Mais fût-on encor plus charmé ,
Sitôt que de partir votre service presse,
On prend congé de sa maîtresse A la veille d’en être aimé.
Vous qui n’ignorez rien , vous savez quel supplice C’est à des malheureux de quitter des plaisirs : Vous connoissez , grand roi, combien ce sacrifice Coûte aux pauvres amants de pleurs et de soupirs.
Mais ce qui plus les embarrasse,
C’est qu’ils trouvent souvent au lieu de s’avancer,
Ou que c’est à recommencer,
Ou qu’un rival a pris la place.
Nous sommes à couvert de semblables malheurs ;
Pas un de nous ne craint des peines si cruelles.
Les sujets de nos feux sont constants , et leurs cœurs Sont généreux , grand prince, autant qu’ils sont fidèles.
Nous savons même à nos dépens Qu’il n’est pas trop aisé d’en faire les conquêtes :
Nos maîtresses sont fort honnêtes;
Mais nous sommes longtemps absents.
Ne mettez pas leurs cœurs à la dernière épreuve,
Grand prince, que sait-on ce qui peut arriver?
Tout passe avec le temps , et la foi la plus neuve ,
S’use , et les plus adroits ne s’en peuvent sauver.
Laissez-nous bien espérer d’elles,
En amour quelquefois il est bon d’ignorer;
Et souvent vouloir pénétrer Apprend de méchantes nouvelles.
Pardonnez donc, grand prince, à ces pauvres amants,
Ne vous opposez plus au cours de leurs tendresses ,
Bien que toujours remplis de tendres sentiments,
Ils vous ont plus aimé que toutes leurs maîtresses.
Quoiqu’amoureux et quasi fous ,
Ils n’ont jamais voulu mourir pour leurs Svlvies ,
Et plus de cent fois en leurs vies Ils ont voulu mourir pour vous.
Le 24 juillet, Philippe de Glérambaut, maréchal de France, mourut de maladie à Paris : ce fut un fort grand dommage pour la cour, dont il étoit un des plus agréables ornements, mais c’en fut encore un plus grand pour sa maison, à cause du gouvernement qu’il alloit avoir de Monseigneur le dauphin (1).
(1) Voy. sur lui et sa femme, les Mémoires de Saint-Simon (édit. in-18), t. VI, p. 1 10 et suiv., t. XXXV11I, p. 112 et suiv.
Pour moi , je commençois à m’accoutumer à la prison. Quand je recevois une nouvelle qui avoit la moindre aprence d’être bonne, j’étois si fatigué du chagrin que m’avoient donné les méchantes que je l’exagérois et que j’en tirois des conséquences infaillibles de ma prochaine liberté. L’amitié que j’avois pour le roi me le représentoit naturellement humain et sévère seulement par politique ; d’ailleurs mon encre et mon papier m’étoient d’un grand secours contre l’ennui. Je me donnois de l’emploi toute la journée, mon impatience me servoit d’occupation; je m’amusois à être impatient, quand je ne pouvois faire autre chose; je faisois souvent frapper par mon valet à la porte de ma chambre pour appeler celui qui en avoit la clef, auquel j’avois toujours quelque chose de nécessaire à demander. Une autre fois , je m’allois enfermer une heure dans lin cabinet où je n’avois de jour que par une lucarne, et puis je me faisois une liberté artificielle quand je retournois à ma chambre.
Dans ce temps-là, ma femme m’ayant écrit que le duc de Saint-Aignan lui avoit demandé si elle ne savoit point que j’eusse rien écrit contre le roi, cela me redonna du chagrin , voyant que la calomnie recommençoit et faisoit impression. Je fis réponse à ma femme, et je lui envoyai cette lettre en même temps :
Copie d'une lettre envoyée par ma femyne au duc de Saint-A ignan , le 26 août 1665.
Depuis que je n’ai eu l’honneur de vous voir, monsieur, j’ai fort songé à la question que vous m’aviez faite, et je me suis souvenu que, deux ou trois jours avant que M. de Bussy fut arrêté, il me dit que, sur la même chose que vous lui aviez demandée, il vous avoit donné un billet écrit et signé de sa main , par lequel il se soumettoit aux plus rudes châtiments qu’il plairoit au roi d’ordonner, si on pouvoit le convaincre d’avoir jamais manqué de respect en écrit ou en paroles à
Sa Majesté, aux reines, à Monsieur, à Madame ni à toute la maison royale; mais qu’il supplioit aussi très-humblement le roi de traiter ses ennemis de même s’ils ne pouvoient vérifier les choses qu’ils disoient contre lui.
Depuis qu’il est arrêté, je n’ai pas su ce qu’il disoit; mais comme vous m’avez donné sujet de le savoir j’ai prié le P. Nouet, depuis quatre jours, de lui demander ce qu’il disoit là-dessus.
11 me vient de faire dire qu’il est encore tout prêt de signer de son sang un même billet que celui qu’il vous a prié de donner au roi de sa part ;
Qu’il supplie très-humblement Sa Majesté de considérer qu’il a beaucoup d’ennemis et qu’il lui seroit infiniment obligé s’il vouloit examiner les gens qui ont parlé contre lui. Que tel qui paraissoit parler sans intérêt en avoit, ou par lui-même ou par liaison avec quelqu’un de ses ennemis.
Que le roi savoit bien que l’année passée on avoit dit des choses à Sa Majesté contre lui dont enfin elle eut la bonté de lui dire qu’elle étoit désabusée.
Qu’il y avoit présentement d’aussi méchantes gens à la cour qu’en ce temps-là.
Qu’il vous prioit de l’abandonner, vous qui étiez son meilleur ami, si l’on pouvoit prouver, par son écriture ou par des témoins irréprochables, qu’il eût jamais manqué de respect au roi ; mais qu’il vous prioit aussi d’éclaircir la chose, afin que, la trouvant fausse, vous pussiez prendre hautement son parti et supplier Sa Majesté de le traiter comme elle fit l’année passée à Fontainebleau, quand elle fut éclaircie.
C’est de quoi il m’a mandé de vous conjurer, monsieur, disant qu’il lui est bien rude d’être toujours exposé à la calomnie du premier qui lui voudra nuire.
Le roi est trop bon et trop juste pour n’écouter qu’une partie ; l’un dit oui, l'autre dit non ; il faut en venir aux preuves, cela gît en fait.
Mais pour vous dire mon sentiment là-dessus, monsieur, il me semble qu’il n’y a pas grande apparence qu’un homme qui a servi toute sa vie comme a fait M. de Bussy sans avoir eu de récompense, qui a une belle charge qu’il espère enfin
qui lui en procurera, et qui attend tout de la bonté de son maître, lui voulût manquer de respect. Je n’excuse pas la conduite de M. de Bussy en de certaines choses, et lui-même se condamne le premier, mais il n’est pas fou à lier, comme il seroit s’il avoit fait ce qu’on lui suppose.
D’ailleurs, monsieur, vous savez combien de fois il vous a parlé du roi, les larmes aux yeux de tendresse. Il m’a dit qu’il vous avoit l’obligation de l’avoir témoigné à Sa Majesté. Le roi voudroit-il plutôt croire ses ennemis, qui lui disent des choses où il n’y apoint d’apparence , que vous, monsieur, quand vous lui en dites de si vraisemblables? M. de Bussy seroit bien malheureux si cela étoit.
Ma femme ayant appris, le 26 août, que le duc de Saint-Aignan étoit arrivé de Saint-Germain à Paris, lui manda qu’elle iroit savoir le lendemain de lui s’il avoit parlé au roi de mes affaires, et sur cela, il lui écrivit ce billet :
A Paris, ce 27 août 1665.
J’espère, madame, avoir l’honneur de parler samedi au roi, et je ne partirai d’ici que ce jour-là. Ne vous donnez point, s’il vous plaît, la peine de me venir chercher et croyez, madame, que je suis dans les sentiments où je dois être de vous témoigner que je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Le duc de Saint-Aignan.
Le P. Nouet m’ayant apporté ce billet avec une lettre de ma femme, je lui fis réponse et je lui envoyai celle-ci pour le duc de Saint-Aignan :
Copie d’une lettre envoyée par ma femme au duc de Saint-Aignan , le 31 août 1665.
J’ai ouï dire à M. de Bussy, monsieur, qu’il ne vous avoit guère de fois parlé sans vous témoigner beaucoup de tendresse pour le roi et même jusqu’à en avoir souvent les larmes aux
MÉMOIRES DE BU SSY-RÀBUTIN .
yeux; et qu’un jour lui ayant dit que vous en aviez parlé à Sa Majesté et qu’elle avoit bien reçu cela, il l’en alla trèshumblement remercier aussitôt et lui confirmer toutes les choses que vous lui aviez dites.
Qu’est ce qui peut détruire cela dans l’esprit du roi , monsieur? Car vous avez autant de créance auprès de Sa Majesté qu’un autre ; elle sait bien que, pour quelque intérêt que ce fût , vous ne la voudriez pas tromper. D’ailleurs, quand vous lui dites qu’on l’aime, monsieur, c’est une chose où il y a tant d’apparence, que vous devez être plutôt cru qu’un autre qui lui dit le contraire, à moins qu’il ne lui en fasse voir des preuves convaincantes. Éclaircissez-vous donc de la vérité, afin que, si M. de Bussy se trouve coupable, vous l’abandonniez comme un homme qui vous a trompé le premier; mais aussi que, s’il se trouve innocent, vous puissiez avec plus de confiance supplier très-humblement le roi de lui rendre sa liberté.
Le duc de Saint-Aignan lui fit aussitôt cette réponse :
A Paris, ce 1er septembre 1665.
Je crois, madame, ne pouvoir mieux vous témoigner ce que j’ai eu l’honneur de vous dire qu’en faisant voir demain matin au roi la lettre qu’il vous a plu de m’écrire. Je le ferai si je ne reçois point d’autre ordre de vous et vous témoignerai que, croyant M. de Bussy fort innocent à l’égard du roi et de toute la maison royale , comme son mérite le rend d’ailleurs digne d’être servi, vous connoîtrez tous deux que je suis, madame, votre très -humble et très -obéissant serviteur.
Deux jours après , ma femme étant allée savoir ce que le roi lui avoit répondu, apprit qu'on avoit encore donné à Sa Majesté une histoire d’elle et une de la reine mère , qu'on disoit que j'avois faites. Cette nouvelle augmenta mes chagrins , voyant que toutes les calomnies de mes ennemis étoient bien reçues et qu'on les croyoit sans les
éclaircir. En faisant réponse à ma femme , je lui envoyai cette lettre pour le duc de Saint-Aignan :
A Paris, ce 8 septembre 1665.
J’ai songé à ce que vous me dites l’autre jour, monsieur, qu’on avoit donné au roi une histoire de Sa Majesté et une de la reine mère, qu’on attribuoit à M. de Bussy.
Si le roi en veut savoir la vérité, il ne lui sera pas difficile ; il n’a qu’à remonter à la source : chacun nommera son auteur, et celui qui dira l’avoir eue des mains de M. de Bussy, il le lui faudra confronter; car enfin voilà les moyens d’éclaircir ces choses sans faire tort à personne. Le roi est trop juste, comme je vous ai déjà mandé, monsieur, pour écouter les accusateurs et ne point faire ouïr les accusés. Si Sa Majesté ne veut pas que cette affaire-là vienne à la connoissance des gens de la robe, qu’elle ait la bonté d’envoyer à M. de Bussy quelque homme de la cour à qui elle se fie , chargé de mémoires sur lesquels il le puisse interroger ; et si M. de Bussy ne se justifie pas, alors le roi vous pourra faire voir le tort que vous avez de vous employer pour un homme qui sera convaincu de lui avoir manqué de respect, et moi-même j’attendrai de la pure grâce de Sa Majesté le pardon de mon mari , sans l’en importuner davantage.
M. de Bussy seroit bien malheureux si la porte étoit ouverte à tous les calomniateurs contre lui , pendant qu’il est en prison, sans avoir les moyens de se défendre.
Si le roi vouloit avoir la bonté de faire réflexion un moment sur la quantité d’ennemis que la manière d’esprit de M. de Bussy et ce malheureux écrit lui ont attirés , Sa Majesté seroit en garde contre les rapports qu’on lui fait contre lui.
Je ne prétends pas par là justifier M. de Bussy ; mais vous m’avouerez , monsieur, que cela mérite qu’on ne croie pas ses accusateurs sans examiner ce qu’ils avancent.
Je vous mandai déjà l’autre jour, monsieur, sur ce sujet qu’il y avoit deux moyens pour découvrir la vérité de ces rapports : les preuves ou les conjectures. Pour les preuves,
il faudroit de l’écriture de M. de Bussy ou de bons témoins. Pour les conjectures, n’y a-t-il pas plus d’apparence, monsieur, que les ennemis de M. de Bussy, ne pouvant se venger de lui par eux-mêmes, voudront intéresser le roi, que de dire que M. de Bussy , qui a servi toute sa vie sans avoir eu aucune récompense, qui aune grande charge depuis longtemps, dont le désordre de ses affaires domestiques l’obligeroit de se défaire s’il n’espéroit des grâces de Sa Majesté, voulût manquer en la moindre chose du monde au respect qu’il lui doit ?
Si le roi reçoit toutes les histoires qu’on lui voudra donner, sans faire éclaircir la vérité avec les accusés, on en verra tous les jours de bien étranges, que ceux qui les auront faites n’auront qu’à mettre sous le nom de leurs ennemis. Mais, monsieur, je viens de m’aviser de vous dire que si l’on produit une histoire nouvelle aujourd’hui , car j’en doute encore à moins que vous ne l'ayez vue , pourquoi ne l’a-t-on pas produite aussitôt que M. de Bussy a été arrêté? N’y a-t-il pas plus d’apparence qu’on a mis cinq mois à la faire, que cinq mois à la trouver?
11 y avoit quelques jours que le père Nouet me faisoit un point de conscience de faire une espèce de manifeste pour la satisfaction des gens qu’on m’avoit fait offenser par l’écrit qui couroit sous mon nom: et comme j’étois demeuré d’accord avec lui que je le ferois , nous avions résolu que je l’adresserois au duc de Saint-Aignan en forme de lettre, auquel le P. Annat(l), confesseur du roi, le donneroit pour le faire voir à Sa Majesté. Je le mis donc entre les mains du P. Nouet, le 12 septembre, tel qu’il s’ensuit : «
De la Bastille, ce 12 septembre 1665.
Le témoignage que les gens de bien doivent à la vérité , à leurs amis et à leur réputation, m’oblige aujourd’hui, monsieur, de vous éclaircir de ma conduite et du sujet de ma
(l) Né à Rhodez en 1607 , mort en 1670.