‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 76 sur 108 · LETTRE APOLOGÉTIQUE DE BUSSY · texte numérisé non relu

LETTRE APOLOGÉTIQUE DE BUSSY

disgrâce : ne vous attendez pas à une justification ; je suis trop sincère pour m’excuser quand j’ai tort.

Tour entrer donc en matière je vous dirai, monsieur, qu’il y a cinq ans que, ne sachant à quoi me divertir à la campagne où j’étois, je justifiai bien le proverbe que l’oisiveté est mère de tout vice, car je me mis à écrire une histoire ou plutôt un roman satirique ; véritablement sans dessein d'en faire aucun mauvais usage contre les gens dont je parlois, mais seulement pour m’occuper alors, et tout au plus pour le montrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaisir et m’attirer de leur part quelque louange de bien écrire.

Cependant, avec l’innocence de mes intentions, je ne laisse pas de couper la gorge à des gens qui ne m’a voient jamais fait de mal, ainsi que vous allez voir par la suite.

Comme les véritables événements ne sont jamais assez extraordinaires pour divertir beaucoup, j’eus recours à l’invention que je crus qui plairoit davantage et sans avoir le moindre scrupule de l’offense que je faisois aux intéressés, parce que je ne faisois cela quasi que pour moi, j’écrivis mille choses que je n’avois jamais ouï dire : je fis des gens heureux qui n’étoient pas seulement écoutés, et d’autres même qui n’avoient jamais songé de l’être, et parce qu’il eût été ridicule de choisir deux femmes sans naissance et sans mérite pour les principales héroïnes de mon roman, j’en pris deux auxquelles nulles bonnes qualités ne manquoient, et qui même en avoient tant, que l’envie pouvoit aider à rendre croyable tout le mal que j’en pouvois inventer.

Étant de retour à Paris , je lus cette histoire à cinq de mes amies : l’une desquelles m’ayant pressé de la lui laisser pour deux fois vingt-quatre heures, je ne m’en pus jamais défendre. Il est vrai que, quelques jours après , on me dit qu’on l’avoit vue dans le monde ; j’en fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui je Pavois prêté et qui l’avoit fait copier l’avoit fait par une simple curiosité, sans intention de me nuire ; mais elle avoit eu pour quelque autre la même fragilité que j’avois eue pour elle.

Je l’allai trouver aussitôt et je lui en fis mes plaintes. Au H. 21

lieu de m’avouer ingénument son imprudence et de concerter avec moi des moyens d’y remédier, elle me nia effrontément qu’elle eût jamais tiré des copies de cette histoire, me soutenant qu’elle n’étoit pas publique , et que si elle l’étoit il falloit que je l’eusse prêtée à d’autres qu’à elle. L’assurance avec laquelle elle me parla et le désir que j’ai d’ordinaire de n’avoir point sujet de me plaindre de mes amis m’ôtèrent mes soupçons. Cependant, je ne sais comment elle fit, mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour quelque temps , après lequel une de ses amies, s’étant brouillée avec elle, me montra une copie de ce manuscrit, qu’elle avoit faite sur la sienne. Ce fut alors que le dépit d’avoir été si souvent trompé par une de mes amies , qui me faisoit outrager deux femmes de qualité, me fit emporter contre elle : et comme on ne se fait jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment des gens qu’on a offensés, elle ajouta dans cette histoire ce qu’elle crut qui me pouvoit attirer la haine de la plupart de ceux dont je parlois et retrancha le bien que je disois d’eux : et cela est si vrai, que les premières copies qui furent vues n’étoient pas falsifiées; mais sitôt que les autres parurent (comme on court à la satire la plus forte) on trouva les véritables fades et on les supprima comme fausses.

Je ne prétends pas m’excuser par là; car, quoique effectivement je n’aie dit que du bien de beaucoup de gens que cette honnête amie a maltraités , je suis pourtant cause du mal qu’elle en a dit.

Non contente d’avoir empoisonné cette histoire en beaucoup d’endroits, elle en a composé ensuite d’autres tout entières, depuis que je suis arrêté, sur mille particularités qu’elle avoit apprises de moi dans le temps que nous étions amis, lesquelles elle a assaisonnées de tout le venin dont elle a pu s’aviser.

Cependant lorsque je sus qu’il couroitune histoire sous mon nom et que même mes ennemis l’avoient donnée au roi, quoique je n’eusse qu’à nier pour me tirer d’affaire , j’aimai mieux faire voir l’original à Sa Majesté et me charger de ma véritable faute que de me laisser soupçonner d’une que je n’avois pas commise.

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