‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 77 sur 108 · LETTRE APOLOGÉTIQUE DE BUSSY. 24Ô · texte numérisé non relu

LETTRE APOLOGÉTIQUE DE BUSSY. 24Ô

Vous savez , monsieur, qu’au retour du voyage de Chartres, pendant lequel le roi avoit lu cette histoire, je vous priai de donner à Sa Majesté mon original. écrit de ma main et relié : il prit la peine de le lire. Mais quoiqu’il trouvât cet original et la copie tout différents., il ne laissa pas de juger que l’offense que je faisois à deux femmes de qualité et celle que j’étois cause qu’on avoit faite à d’autres méritaient châtiment. Il me fit donc arrêter, et, donnant ce grand exemple au public, il satisfit en même temps au ressentiment des gens intéressés et à sa propre justice.

Mes ennemis me voyant à la Bastille crurent que, n’étant pas en état de me défendre, ils pouvoient impunément m’accuser. Ils dirent donc au roi que j’avois écrit contre lui ; mais Sa Majesté, qui ne condamne jamais personne sans l’entendre, les surprit fort en m’envoyant interroger par le lieutenant criminel. Je me disposai sans balancer un moment et sans vouloir faire la moindre protestation à répondre devant lui , ne croyant pas en être moins gentilhomme et croyant par lit rendre plus de respect au roi.

Après qu’il m’eut fait reconnoître l’original, écrit de ma main , de l’histoire dont je vous viens de parler, il me demanda si je n’avois rien écrit contre le roi. Je lui répondis qu’il me surprenoit fort de faire une question comme celle-là à un homme comme moi. 11 me dit qu’il en avoit ordre. Je répondis donc que non, et qu’il n’y avoit pas trop d’apparence qu’ayant servi trente et une années sans avoir reçu aucune grâce, étant depuis treize ans mestre de camp général de la cavalerie légère et attendant quelque récompense de Sa Majesté, je voulusse lui manquer de respect; que, pour détruire ce vraisemblable-là, il fal oit ou de mon écriture ou des témoins irréprochables; que si l’on me produisoit l’un ou l’autre en la moindre chose qui choquât le respect que je devois au roi et à toute la famille royale, je me soumettais à perdre la vie; mais que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le même châtiment contre ceux qui m’accuseroient sans pouvoir me convaincre. (Vous savez, monsieur, que je vous priai de donner au roi de ma part un billet contenant ces mêmes choses, trois ou quatre jours avant que je fusse arrêté.) Je signai mes

réponses , et, après beaucoup d’autres discours trop longs et inutiles à vous redire, le lieutenant criminel me dit qu’il les alloit porter au roi. Je le priai de dire à Sa Majesté que je lui demandois très-humblement pardon d’avoir été assez malheureux de lui déplaire.

Depuis ce temps-là , n’ayant vu ni le lieutenant criminel ni aucun autre juge , j’ai bien cru qu’une si noire et si ridicule calomnie n’avoit fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant et aussi difficile à surprendre que celui du roi.

Mais, monsieur, personne ne connoît si bien que vous la fausseté de cette accusation ; car, outre que vous voyez comme tout le monde le peu d’apparence qu’il y a, c’est que vous avez été plusieurs fois témoin de la tendresse, si je l’ose dire ainsi, du profond respect, de l’estime extraordinaire et même de l’admiration que j’ai pour le roi. Je vous ai souvent dit que je le voyois tous les jours, que je l’étudiois et que tous les jours il me surprenoit par des qualités merveilleuses que je découvrois en lui. Vous pouvez vous souvenir, monsieur, qu’un jour, transporté de mon zèle, je vous dis que puisque la paix ne me permettoit plus de hasarder ma vie pour son service, je le voulois servir d’une autre manière, et que, comme un des capitaines d’Alexandre avoit écrit l’histoire de son maître, il me sembloit qu’il étoit juste qu’un des principaux officiers des armées du roi écrivît une aussi belle vie que la sienne; je vous priai de le dire à Sa Majesté, et, quelque temps après, vous me dites la réponse qu’elle vous avoit faite, dans laquelle sa modestie me parut admirable.

Après cela , monsieur, peut-on m’attaquer sur le chapitre du manque de respect à mon maître , et ne croyez-vous pas que si mes ennemis avoient su tous les témoignages particuliers que je vous ai si souvent donnés de mon zèle extraordinaire pour la personne de Sa Majesté et que vous avez eu la bonté de lui faire connoître , ne croyez-vous pas , dis-je, qu’ils auroient cherché à trouver d’autres prises sur moi que cellelà? Je n’en doute point, monsieur ; mais Dieu a confondu leur malice, et vous verrez qu’ils n’auront fait autre chose que de m’avoir donné un honnête prétexte en vous écrivant

Page 1