‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 78 sur 108 · LETTRE APOLOGÉTIQUE DE BUSSY · texte numérisé non relu

LETTRE APOLOGÉTIQUE DE BUSSY

ceci de faire souvenir le roi de tous les sentiments où vous m’avez vu pour Sa Majesté. Cependant j’attends avec une extrême résignation à ses volontés la grâce de ma liberté , et j’ai d’ailleurs un si grand déplaisir d’avoir offensé des personnes qui ne m’en avoient jamais donné de sujet, que si ma prison ne leur paroissoit pas une assez rude pénitence , je serai toujours prêt de faire tout ce qu’elles souhaiteront de moi pour leur entière satisfaction , leur étant infiniment obligé quand elles me pardonneront, et ne leur sachant pas mauvais gré quand elles ne le feront pas.

Je sais bien qu’il y a dans mon procédé plus d’imprudence que de malice; mais l’innocence de mes intentions ne console pas les gens que j’assassine, puisqu’ils sont aussi bien assassinés que si j’en avois eu le dessein.

Ce que l’on peut dire en deux mots de tout ceci, c’est que le public, en me condamnant, doit me plaindre, mais que les offensés peuvent me haïr avec raison.

Voilà, monsieur, ce que j’ai cru vous devoir apprendre de mes affaires pour vous montrer, par le libre aveu que je fais de ma faute et par le grand repentir que j’en ai, combien je suis éloigné d’en commettre jamais de pareilles ni de fâcher qui que ce soit mal à propos; mais vous allez encore mieux voir par le raisonnement que je vais faire combien je suis persuadé qu’il ne faut jamais rien écrire contre personne : car si l’on n’écrit que pour soi , c’est comme si l’on le pensoit et ceci est bien le plus sùr; si c’est pour le montrer à quelqu’un, il est infaillible qu’on le saura tôt ou tard ; si la chose est mal écrite , elle fera de la honte; s’il y a de l’esprit , elle fera des ennemis : cela est tout au moins inutile s’il est secret, et dangereux s’il est public. Mais, ce que je devoisdire avant tout cela, c’est qu’en s’attirant la colère de Dieu et celle du roi on s’expose aux querelles, aux prisons et à d’autres disgrâces.

Si je ne vous connoissois pas bien , monsieur, j’appréhenderois qu’en vous paraissant aussi coupable que je le suis, cela ne me fît perdre votre estime et votre amitié, mais je n’en suis point en peine, parce que vous connoissez le fond de mon cœur, que vous savez qu’il y a des gens plus longtemps jeunes que d’autres et que, si j’ai été de ceux-là, les

mauvais succès de cette conduite et les châtiments que j’ai reçus vous doivent empêcher de douter que je ne sois fort changé (1).

J’envoyai en même temps à ma femme cette lettre pour le duc de Saint-Aignan , comme si elle l’eût écrite ellemême :

A Paris , ce 12 septembre 1665.

Je vous conjure, monsieur, de vouloir donner à M. de Bussy en cette rencontre des marques de l’amitié que vous lui avez fait si souvent l’honneur de lui promettre; de demander très-humblement au roi pardon pour lui de ce qu’il a été assez malheureux pour lui déplaire ; de représenter à Sa Majesté tous ses services et la bonté qu’elle eut, l’année passée à Fontainebleau , de lui promettre qu’on ne lui diroit rien qu’elle ne l’éclaircît, et que le manuscrit qu’il lui a mis entre les mains est fait il y a près de cinq ans.

Que cependant il y a cinq mois qu’il est dans une prison fort étroite.

Que si cela ne suffit pas pour satisfaire à la justice de Sa Majesté, suppliez-la très-humblement, monsieur, d’envoyer M. de Bussy chez lui achever le temps qu’elle l’auroit laissé à la Bastille : cela sera d’un aussi grand exemple que la prison et châtiera autant M. de Bussy.

Trois jours après } le P. Nouet me vint dire que le P. Annat étoit fort satisfait de mon manifeste; qu’il ne doutoit pas qu’il ne fit un bon effet dans le monde et qu’il ne touchât le cœur du roi : cela me mit l’esprit un peu en repos . mais je n’y demeurai guère.

Quand nous trouvons quelque consolation en prison ,

(1) Cette apologie fort habile se trouve ordinairement placée en tête de l’Histoire amoureuse. Nous avons rétabli ici quelques passages supprimés dans les éditions des Mémoires.

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elle nous fait passer quelques heures plus doucement; mais le lendemain, il nous en faut une nouvelle, l'autre est inutile : il n'y a rien qui s’use tant que les consolations dans l’adversité. Ce n’est pas que je m’aide fort contre le chagrin ; mais ce même esprit, qui me donne des moyens d’y résister, invente à tous moments des sujets d’être triste, de sorte que c’est toujours à recommencer : on se fait sans cesse des monstres pour les combattre, et bien souvent le monstre est le plus fort. En vérité les hauts et bas des prisonniers sont incompréhensibles : quand ils espèrent, ils ne comprennent plus comment ils avoient pu craindre, et quand ils craignent , ils ne conçoivent pas comment ils avoient pu espérer; les mêmes choses qui, en de certains temps, servoient à les consoler les désespèrent en d’autres.

Le P. Nouet m’apporta à cette visite une lettre de ma femme, par laquelle entre autres choses , elle me mandoit que madame de Soissons (1) venoit d’être exilée. Je lui envoyai sur cela cette lettre pour le duc de Saint-Aignan :

A Paris , ce 15 septembre 1665.

Eli bien ! monsieur, voilà madame de Soissons chassée; le roi ne voit-il pas maintenant ce que c’est, et cela ne justifiet-il pas fort M. de Bussy dans l’esprit de Sa Majesté? car elle est la seule, je crois , la seule qui ait assuré le roi que M. de Bussy lui avoit manqué de respect; et sûrement c’est elle qui lui a attiré des ennemis en cette rencontre, ou par ses sollicitations ou par son exemple. Le roi, qui a l’esprit si pénétrant , ne voit-il pas bien que cette dame qu’il connoît, qui ne manque pas d’esprit, a bien cru qu’étant ennemie déclarée de M. de Bussy elle ne seroit pas croyable sur les choses qu’elle diroit contre lui et qu’il falloit les faire dire par d’autres? Mais si Sa Majesté vouloit un peu examiner, comme je vous

(1) Vov. les Mémoires de madame de Motteville, e. 58.

ai déjà écrit une fois , elle trouveroit des parents , des amis ou des amants de cette femme-là, ou des ennemis qu’elle a faits à M. de Bussy, en changeant son manuscrit; et cela, joint au peu d’apparence qu’il y a d’ailleurs et à ce qu’il n’y a aucune preuve, devroit justifier M. de Bussy.

Le duc de Saint-Aignan, disant et mandant à ma femme quinze jours durant qu’il prendroit son temps pour faire voir au roi la lettre que je lui avois écrite, l’impatience en prit au P. Nouet, et il me conseilla d’écrire au P. Annat une lettre qu’il pût faire voir à Sa Majesté. Et voici ce que je lui écrivis :

De la Bastille, ce 29 septembre 1665.

Mon révérend père ,

Lorsque je fus arrêté, la faute que j’avois faite d’avoir écrit quelque chose contre deux femmes de qualité m’obligea de me faire justice à moi-même : et quoique mon intention n’eût pas été de les offenser, ne voulant point que cela fût jamais public , néanmoins les choses étant arrivées autrement, il étoit juste que je satisfisse par ma prison au ressentiment de ces deux dames. Mais lorsque le lieutenant criminel me vint demander si je n’avois rien écrit contre le roi, je vous avoue, mon révérend père, que ma constance faillit à m’abandonner, voyant que mon maître, que j’ai bien servi toute ma vie, de qui j’attendois des récompenses, que j’aime, que j’estime et que j’admire si fort, comme je l’ai témoigné tant de fois à M. le duc de Saint-Aignan , pouvoit me soupçonner en quelque façon d’une si extraordinaire folie : car vous voyez bien, mon révérend père, que cela ne se pourroit nommer autrement, s’il étoit arrivé à un simple particulier sans charges, sans services et sans espérances, à plus forte raison à un homme qui a tout cela. Il est certain que si Dieu ne m’eût soutenu en cette rencontre, les forces humaines ne me pouvoient pas faire résister au chagrin que j’eus de voir que mes ennemis mettoient le roi contre moi, le seul protecteur que j’eusse au monde. Une des plus grandes marques

que j’aie reçue de l’assistance divine, ce sont les consolations que m’ont apportées les visites du P. Nouet. Il m'a remis l’esprit en repos en me faisant espérer que Dieu ne permettait pas que mon innocence fût longtemps inconnue, et ce qu’il m’a dit là-dessus (avec la certitude que j’ai des lumières, de l’esprit du roi et de la justice du cœur de Sa Majesté) m’a beaucoup consolé. Je m’adresse encore à vous, mon révérend père, pour vous supplier très-humblement de me vouloir assister auprès du roi. Demandez-lui pardon pour moi , s’il vous plaît ; mais assurez-le en même temps , mon révérend père, que bien loin de lui avoir jamais manqué de respect ni à toute la famille royale, Sa Majesté n’a pas un sujet, sans en excepter un seul, qui ait toujours eu plus de tendresse, plus d’estime, de zèle et d’admiration que moi pour sa personne.

Le 3 octobre, le P. Nouet me revint voir, et me dit que le P. Annat m’assuroit qu’il essayeroit de faire voir au roi la lettre que je lui avois écrite.

Cinq jours après, le P. Nouet m’étant venu revoir, j’envoyai par lui à ma femme un mémoire pour madame de Motteville, qui devoit parler à la reine mère pour moi , et une lettre pour le duc de Saint-Aignan.

Instruction à madame de Motteville, du 8 octobre 1665 (1).

La reine mère a déjà eu la bonté de s’employer pour M. de Bussy auprès du roi; elle lui a fait avoir la permission depuis trois mois de voir le P. Nouet, jésuite, quand il le demande.

Il y a six semaines qu’elle demanda au roi sa liberté, et il lui répondit qu’il falloit encore attendre. Cette réponse fait croire que pour peu que Sa Majesté fasse de nouvelles instances au roi là-dessus, elle obtiendra cette liberté.

(1) Le nom de Bussy n’est pas, à ce que nous croyons, prononcé une seule fois dans les Mémoires de madame de Motteville.

Si la reine vouloit achever une aussi bonne œuvre que la délivrance d’un prisonnier de qualité qui a bien servi le roi toute sa vie et qui a expié l’offense qu’il a faite à deux dames par une prison de six mois sans sortir d’une chambre, Sa Majesté s’attireroit les bénédictions du ciel, qu’elle mérite déjà par tant d’autres bonnes actions qu’elle fait tous les jours.

Que si la reine y trouvoit encore quelque résistance, Sa Majesté pourvoit proposer au roi d’envoyer M. de Bussy chez lui achever le temps qu’il l’auroit laissé à la Bastille, et cela feroit un aussi grand exemple que la prison.

Lettre écrite au nom de madame de Bussy pour le duc de

Saint -Ai (pian.

A Paris, ce 8 octobre 1665.

Je voudrois pour beaucoup, monsieur, que le roi eût vu ce que je vis hier ; il connoîtroit M. de Bussy d’une autre manière qu’il ne lui a été dépeint par ses ennemis.

En cherchant quelques papiers pour nos affaires domestiques dans une cassette de M. de Bussy, je trouvai une liasse de lettres de feu M. le cardinal à lui. La curiosité me prit de les lire; je les trouvai la plupart écrites pendant la guerre civile et sur le sujet du siège de Montrond et de la conservation de la ville de la Charité. Véritablement , tout ce qu’on peut donner de témoignages d’estime et d’amitié, tout ce qu’on peut donner de louanges et d’assurances de rendre de bons offices auprès du roi , tout est dans ces lettres-là. Je vous les veux donner à lire, monsieur, quand vous en aurez le loisir; vous serez peut-être bien aise de voir combien M. le cardinal estimoit un homme que vous aimez; et ce que vous verrez dans ces lettres autorisera encore ce que vous direz au roi en faveur de M. de Bussy, au moins vous pourrez aider à Son Éminence à faire, après sa mort, pour M. de Bussy ce qu’il auroit fait assurément s’il avoit vécu davantage.

Quand je songe que le roi est le plus juste prince du monde

et le plus reconnoissant , je trouve M. de Bussy bien malheureux d’être en l’état où il est avec tous les services qu’il a rendus. Je vous supplie, monsieur, de lui aider à les faire connoître à Sa Majesté; vous ne sauriez prendre un meilleur témoin que M. le cardinal , et ses lettres en rendront de bons témoignages. Vous trouverez bien quelques heures de reste pour les voir et quelques moments pour en parler au roi. Ce sont de ces actions honnêtes que vous aimez tant à faire, monsieur, et qui , en servant votre ami , travaillent si fort à la gloire d’un maître pour qui vous avez tant de zèle.

Je ne m’étonne pas que les choses que le duc de Saint- Aignan a pu dire au roi en ma faveur pendant ma prison n’aient pas fait grand effet : car Sa Majesté étoit prévenue par cent mille méchantes impressions que mes ennemis lui donnoient tous les jours de moi , qui me voyant arrêté , le croyoient faire impunément : mais je ne saurois comprendre que le duc de Saint-Aignan ait dit à Sa Majesté de ma part tout ce que je l’ai prié de lui dire depuis la mort du cardinal jusqu’à ma prison, et que cela ne m’ait pas au moins sauvé les mauvais traitements que j’ai reçus. Je ne puis croire que mon ami ait fait sur cela tout ce que je lui demandois; ce n’est pas que son intention n’ait été fort bonne : car il étoit tout plein d’honneur, de bonté et d’amitié pour moi ; mais peut-être que trouvant alors le roi déjà prévenu contre moi , il n’a pas, après quelques tentatives, osé se commettre davantage à fâcher Sa Majesté en lui reparlant d’une chose qui lui étoit désagréable.

Le 13 octobre, le P. Nouet me vint dire que le roi avoit refusé de lire la lettre que j’avois écrite au P. Annat, en lui disant qu’il savoit de bonne part que le P. Nouet semoit de mes billets par la ville : que cela avoit fait peur au P. Annat et qu’il avoit été sur le point de l’empêcher de revenir me voir ; mais qu’au moins lui avoit-il conseillé , de ne se plus charger des lettres de ma femme et de moi; qu’il me prioit de ne le pas trouver mauvais, et qu’il me

croyoit trop raisonnable pour vouloir qu’il s’exposât sans grande nécessité à s’attirer une méchante affaire de la part de la cour, et en me disant cela il me donna un paquet de ma femme qu’il me dit qui seroit le dernier qu’il m’apporteroit. J’y trouvai cette réponse de madame de Motteville à ma femme :

A Paris, ce 12 octobre 1665.

J’ai reçu le mémoire que vous m’avez envoyé, madame , et la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je ferai ce que je pourrai pour servir M. votre mari ; mais, madame , je ne puis encore vous rien promettre sur le temps, car la reine est présentement dans un état de souffrance qui ne nous peut pas permettre de l’importuner des affaires des particuliers. C’est pourquoi il faut que vous me donniez le moyen d’attendre l’occasion de faire ce que je désire, qui est de vous servir utilement si je puis. Je suis, etc.

Je sentis l’interruption du commerce avec ma femme comme une nouvelle prison : car bien que le P. Nouet me dit de sa part l’état de mes affaires, il y avoit une grande différence de cela aux détails qu’on apprend dans de longues lettres; et d’ailleurs ce père ne m’apportant plus ni encre ni papier, je prévoyois que je retomberois bientôt dans cette oisiveté si épouvantable dans la prison. Cinq ou six jours après, le P. Nouet me vint dire que le P. Annat avoit fait une seconde tentative auprès du roi pour ma liberté; mais qu’il n’y avoit encore trouvé aucune disposition, et qu’il m’assuroit seulement qu’il n'y avoit point du tout d’aigreur contre moi dans l’esprit de Sa Majesté.

Je connus bien que le P. Nouet ajoutoit ceci pour me consoler : car depuis le commencement de ma prison jusqu’alors , il n’y avoit rien de plus aigre que les traitements que j’avois reçus.

Cependant on est bien embarrassé quelle contenance on

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doit tenir en prison : si vous témoignez de la constance, vous irritez vos ennemis qui veulent vous mortifier et vous abattre ; si vous témoignez de la douleur, ils ont peur de votre ressentiment ; de sorte que voyant que je ne pouvois choisir une manière de vie qui pût adoucir mes affaires, je me laissois aller à mon chagrin; et il faut avouer aussi qu'il est bien difficile d’y résister et que rien n’est plus insupportable que les peines d’une solitude forcée. On ne se réveille pas un matin qu’on ne soit triste jusqu’à la mort; et la raison de cela est que si on a mal dormi on a été au désespoir toute la nuit, et si on a bien reposé on est enragé en s’éveillant de trouver que le bien n’est qu’en songe et le mal en effet. Comme un sommeil tranquille en prison ressemble fort à un sommeil de liberté, quand on se trouve en prison , après avoir bien dormi il semble que l’on y vienne d’entrer.

• Si vos amis vous servent avec chaleur et que cela ne vous fasse point sortir, vous êtes au désespoir de voir que votre malheur ne se puisse changer et vous tirez de là des conséquences de la grande colère du maître. Si vos amis vous servent mal, vous êtes au désespoir de vous voir abandonné; ainsi vous êtes toujours au désespoir en prison.

Lorsque vous apprenez que vos amis sont tristes, quoique bien souvent cela ne vous regarde pas, vous croyez que tout est perdu pour vous; quand vous apprenez qu’ils sont gais, vous croyez qu’ils ne songent point à vos intérêts.

Toutes les affaires du monde ont deux faces, l’une agréable et l’autre fâcheuse; dans la prison on ne s’attache qu’à celle-ci.

Le souvenir du bien qu’on n’a plus, le sentiment du mal que l’on a et la crainte de celui qui peut arriver donnent sans cesse à l’esprit de grandes peines.

Quand le P. Nouet me trouvoit dans mes chagrins, il me demandoit pour me plaire où étoit donc ce courage qui m’avoit tant de fois fait affronter la mort sans la craindre,

et je lui répondois que j’étois assez affermi contre les morts promptes et violentes, mais que je ne m’étois jamais préparé contre les morts de langueur.

Que je savois bien qu’il y avoit des gens qui étoient des années entières en prison qui ne se plaignoient pas tant que moi, mais que cela venoit de ce que rien ne se ressembloit au monde ; que les fortunes , les fautes , les esprits ou les tempéraments étoient différents, et que tel étoit plus châtié de six mois de prison et souffroit davantage que tel de six ans.

Qu’en bonne justice on devoit proportionner les peines non-seulement aux fautes , mais encore aux forces des coupables. Qu’il n’y avoit pas d’apparence qu’un homme comme moi , accoutumé de jeunesse au grand air des campagnes, put résister longtemps à ne sortir pas d’une chambre.

Que si le roi savoit par expérience quel supplice c’étoit qu’une longue et étroite prison, j’étois assuré qu’il étoit trop humain pour s’en servir légèrement, et que je gagerois que Louis XII (1) pendant son règne, et François Ier depuis son retour de Madrid , n’avoient fait mettre personne à la Bastille que pour quinze jours au plus, ou bien que c’étoient des gens qui méritoient la mort.

Tous ces discours fermoient la bouche au P. Nouet, qui pâtissoit fort de me voir souffrir. Ma femme, avertie par lui du redoublement de mon chagrin , ne bougeoit de chez les ministres , mais ils la fuyoient d’ordinaire. La plupart de ces messieurs ne veulent pas qu’on leur dise ce que l’on souffre, parce qu’ils se défient encore de leur humanité.

Le 25 octobre , ma femme supplia le roi de me permettre de prendre Pair sur la terrasse de la Bastille, qui étoit le

(I) Louis XII, fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin, 7 juillet 1488, ne fut rendu à la liberté qu’au mois de mai 1491.

le

seul remède aux étouffements qui me prenoient souvent, capables de me faire mourir. Elle lui en donna même un placet dont elle n’eut, point de réponse.

Baisemaux, cpii dit en ce temps-là l’état où j’étois à M. de Louvois, me vint redire de sa part qu’il alloit demander au roi permission que j’envoyasse un placet à Sa Majesté, et le 30 octobre il me renvoya dire qu’elle ne lui avoit rien répondu.

Toutes ces nouvelles ne guérissoient pas mes étouffements, comme on peut croire : au contraire, le P. Nouet m’étant venu voir le samedi 31, veille de la Toussaint , pour me confesser, il n’en put venir à bout. Je le voyois, je l’entendois, mais je ne lui pouvois parler. Mon mal lui lit tant de pitié qu’il ressortit tout aussitôt pour me faire venir un chirurgien qui m’ouvrit la veine, et pour aller dire au P. Annat qu’il étoit obligé, en conscience, de représenter au roi l’état où j’étois. Cela fit effet; car le lundi, 2 novembre, sur les deux heures après midi. Barrail, lieutenant de la Bastille, me vint dire que l’ordre venoit d’arriver pour me faire aller sur la terrasse. On me voulut persuader que cette grâce m’étoit venue par les prières de la reine mère, et peut-être que le roi lui dit que c’étoit à elle à qui il l’accordoit : cependant je crois que le P. Annat avoit donné les plus grands coups. Je mandai à ma femme de remercier Leurs Majestés, le P. Annat et M. de Louvois, et je passai ce mois- là assez doucement.

Le samedi, 28, sur les trois heures après midi, je vis entrer ma femme dans ma chambre. J’en eus toute la joie que peut donner une grâce qu’on n’attend pas. Le lendemain , 29 , elle en alla remercier le roi , et sur les cinq heures du soir étant revenue à la Bastille pour me voir, on lui dit que l’ordre n’étoit que pour une fois ; elle recourut à la reine mère. Cependant ayant appris cette nouvelle manière de faire enrager les gens, j’en eus le chagrin qu’on

se peut imaginer. Enfin, le mercredi, 2 décembre, ma femme eut permission de me revoir, et elle m’apporta en même temps ordre de me défaire de ma charge. Cela me surprit alors : car la manière dont Sa Majesté avoit reçu la proposition que je lui avois fait faire par le duc de Saint- Aignan, il y avoit quatre mois, m'avoit fait croire que ce n’étoit pas là le mal qu'on me vouloit faire : cependant la rage de mes ennemis, qui n’étoit pas pleinement assouvie, les obligea de faire tous leurs efforts pour me dépouiller, se trouvant même par là plus à couvert de mon ressentiment que si je ressortois avec une grande charge.

[Je ne doutai donc pas qu’ils ne fissent entendre au roi, que portant, comme je faisois, fort impatiemment le mal qu'on m' avoit fait, on ne pouvoit plus avoir de confiance en moi, et qu’il n'y avoit pas de sûreté à me laisser à la tête de la cavalerie. Ainsi, par cette belle maxime que chi offende non perdona , on acheva de me pousser à bout, c'est-à-dire qu'on me tua parce qu'on m'avoit blessé.]

[Je sais même que comme l’on considéroit fort à la cour, pour remplir les charges, ceux qui avoient beaucoup de bien, on dit à Sa Majesté que j’étois ruiné; et qu’on me compta pour un crime l’injustice qu'on m'avoit faite d'avoir laissé mes services sans récompense (1).]

Comme dans l’ordre verbal que m’apporta ma femme , on ne me faisoit rien dire de ma liberté , je songeai s'il n’y avoit pas moyen d'y faire entrer cette condition; mais enfin il me parut que vouloir capituler avec son maître, et un maître aussi fier que le mien, aigriroit mes affaires, et que s’il y avoit quelque chose qui les pût adoucir, c'étoit d'obéir de bonne grâce.

Je renvoyai donc ma femme le lendemain dire au roi que

(1) Cet alinéa et le précédent sont tirés du Supplément aux Mémoires , 1. 1 , p. 61-62.

Sa Majesté pouvoit non-seulement disposer de ma charge , mais encore de mon bien et de ma vie , et en même temps elle lui donna le commencement de son Histoire que j’avois faite il y avoit trois mois, en lui disant que je la suppliois très-humblement de voir ce manuscrit; que je n’y avois point d’intérêt et qu’il ne regardoit que Sa Majesté. «Bien , madame, lui dit-il en le prenant, je le verrai» , et au lieu de le donner à M. de Louvois ou au capitaine des gardes, comme il faisoit de tous les papiers qu’on lui présentoit, il le mit dans Tune des poches de son justaucorps.

[Si j’avois commencé à prendrelapensée d’écrire ce beau sujet d’histoire dans la prison, les grâces que j’avois à y espérer du roi, m’en auroient dû ôter le mérite, mais ayant fait dire mon dessein à Sa Majesté par le duc de Saint-Âignan, longtemps avant que je fusse arrêté, cet éloge devoit adoucir son esprit, et s’il n’étoit pas capable de faire changer la résolution de me destituer, au moins valoit-il la peine de me faire sortir de la Bastille en me destituant. Cependant

Je t’ai comblé de maux, je t’en veux accabler (1).

Le roi , croyant que je m’attendois à l’obliger de se rétracter par cette espèce de panégyrique, se hâta de me faire voir qu’il étoit incapable de se dédire et] (2) m’envoya M. de Louvois, le samedi 5 décembre, sur les onze heures du matin, me demander ma démission. Ce ministre me dit que l’intention de Sa Majesté étoit que le duc de Coaslin eût ma charge pour le prix de deux cent cinquante deux mille livres qu’on lui avoit dit qu’elle me coutoit. Je lui répondis qu’elle m’en coutoit deux cent soixante-

(1) Parodie d’un vers bien connu de Cinna.

(2) Les 13 lignes qui précèdent sont tirées du Supplément , 1. 1, p. 03.

dix, et que la maréchale de Clérambaut l’en pourroit assurer. Il me dit que si je le faisois voir au roi , je recevrois cette somme. Je lui répliquai que cela me seroit bien facile; qu’au reste, je prétendois faire une démission entre les mains de Sa Majesté, et que ma femme la lui portât. Il me parut un peu surpris : cependant il me répondit que cela seroit fort bien ; et changeant de discours , il me dit les obligations que j’avois à la reine mère; qu’il avoit été témoin qu’elle avoit pressé le roi en ma faveur au delà même de la raison; [et sur ce que je lui dis que tout ce que je pouvois faire, pour n’être pas ingrat, c’étoit de prier Dieu tous les jours pour sa santé, il me répliqua avec un souris moqueur que jusqu’ici on n’avoit pas trop compté à la cour sur le crédit de mes prières. Je lui répondis brusquement qu’il y avoit des hommes plus heureux que moi qui n’é* toient pas si gens de bien; il me dit qu’il n’en doutoit pas , et un moment après il me quitta.]

[Je n’ai jamais bien su d’où venoit la haine de Louvois contre moi; il faut que n’ayant pas été trop empressé à lui faire ma cour, quand le Tellier, son père, commença à lui faire faire la charge de secrétaire d’État, il ait cru que je le méprisois , et comme les gens de cette naissance et de ce mérite-là se font d’ordinaire une secrète justice dans le cœur, Louvois ne douta point que je n’eusse de pareils sentiments pour lui , de sorte que quand je commençai à lui rendre plus de soins, il crut que ce n’étoit que grimaces et me les compta pour rien; peut-être encore qu’ayant témoigné à quelques envieux qu’il ne m’aimoit pas, ceux-ci flattèrent sa haine.]

[D’ailleurs, je me brouillai avec madame de la Baume qui, étant une des maîtresses de Louvois et depuis confidente, n’eut pas de peine à lui persuader contre moi tout ce qu’elle voulut. Cependant , je prie Dieu qu’il me rende plus malheureux que je ne suis, si je lui ai jamais donné un véritable sujet de me haïr, et pour son père, je lui ai

LOUYOIS ET BUSSY.

fait plaisir comme j’ai déjà dit , et il ne m'en a jamais fait.]

[J'ai des ennemis que j'estime, et la sincérité dont je fais profession ne me permet pas de me taire sur leur mérite quand je parle d’eux. Pour Louvois, je le méprise fort. J'ai ouï dire qu’il étoitbon ami; c’est une bonne qualité, mis il en a tant de mauvaises que celle-ci n'excuse point la Fortune de lui avoir donné le crédit qu'il a auprès du plus grand roi du monde. Il faudra voir : peut-être se justifiera-t-elle un jour par sa décadence (1).]

Dans ce temps-là, le roi envoya deux mille chevaux et quatre mille hommes de pied au secours des Hollandois contre l'évêque de Munster, sous le commandement de Pradel, capitaine au régiment des gardes, Epance et Saint-Lieu, maréchaux de camp sous lui.

Le 1er décembre, le roi avoit fait ducs et pairs de France les maréchaux du Plessis et de la Ferté-Seneterre , et le marquis de Montausier.

Le samedi au soir 5, je fis ma démission entre les mains du roi par-devant Leyet, notaire, et le dimanche 6, ma femme la donna à Sa Majesté avec un placet, par lequel je lui disois que si elle avoit besoin de mon bien et de ma vie, je les lui donnerois d’aussi bon cœur que la démission de ma charge.

Ce même jour, j’écrivis cette lettre à la reine mère :

De la Bastille , ce 6 décembre 1665.

Madame ,

Les obligations que j’ai à Votre Majesté sont si grandes, que je ne puis plus longtemps m’empêcher de lui en rendre de très-humbles grâces. Je n’ai eu de soulagement dans mes malheurs que celui que Votre Majesté a eu la bonté de me

(1) Ces trois alinéas sont tirés du Supplément, t. I, p. 64-65.

procurer. Je la supplie très-humblement, madame, d’achever de me donner quelque repos.

Il y a trente et un ans que je sers le roi, madame, et je n’ai pas toujours été si malheureux que mes services ne soient venus à la connoissance de Votre Majesté; j’ai même eu des assurances de sa propre bouche de la satisfaction qu’elle en avoit reçue. Cependant, madame, il y a huit mois que je suis dans une fort étroite prison, au bout desquels je reçois ordre de me défaire de ma charge, qui étoit la seule ressource que j’avoispour me faire espérer un jour quelque récompense de mes services. J’ai failli, madame, je l’avoue; mais ce que j’ai fait est puni dans toute la rigueur de la plus sévère justice. Je reçois ces châtiments avec une entière résignation aux volontés du roi; je puis même assurer Votre Majesté que mon zèle po^lr son service et sa personne ne diminuera jamais. Si j’avois autant aimé Dieu que lui, madame, je ne serois pas traité comme je le suis; il auroit au moins adouci les peines que je méritois. J’espère, pour l’intérêt que je prends à la gloire de Sa Majesté, plus que je ne le souhaite pour ma propre ambition, qu’il me connoîtra un jour et qu’il récompensera mes services à proportion qu’il a châtié mes fautes. Dieu est trop juste pour que cela ne m’arrive pas, et il prend trop de soin du roi pour qu’il ne lui inspire pas les sentiments de faire du bien à ceux qui l’aiment et qui l’ont bien servi. Il s’est déjà servi de vous, madame, pour adoucir le roi sur mon sujet. Parmi les grâces que Votre Majesté m’a fait recevoir, celle des visites du P. Nouet est la plus grande ; sans les consolations qu’il m’a données, je me fusse assurément désespéré dans la sensible affliction où j’étois d’avoir déplu à un maître à qui j’avois tant essayé de plaire. 11 n’est pas possible qu’avec toutes les autres bonnes œuvres que Votre Majesté fait incessamment, celle-là ne contribue fort à vous attirer les bénédictions du ciel; car enfin, madame, c’est à vous à qui je dois la constance que j’ai dans mon adversité et les bons sentiments où je suis aujourd'hui : achevez, s’il vous plaît, madame, de me procurer la seule grâce qui me reste à espérer, qui est la liberté. Votre Majesté fait tous les jours dans des hôpitaux mille charités à des misérables qui ne sont

pas si fort à plaindre que moi, car ils n’ont pas si bien servi le roi que j’ai fait et ils ne sont pas tombés de si haut. Depuis que je suis ici, madame, je ne fais que prier Dieu pour la santé de Votre Majesté : il entend les prières des affligés et les exauce quelquefois. Je ne les discontinuerai pas quand vous m’aurez fait sortir; au contraire, la reconnoissance me les fera redoubler toute ma vie comme étant, madame, votre, etc.

.récrivis aussi cette lettre au roi:

Sire,

Quoique j’eusse la plus grande envie du monde de servir toute ma vie Votre Majesté dans ma charge de mestre de camp général, aussitôt qu’elle m’a témoigné vouloir ma démission, je la lui ai envoyée avec une entière résignation à ses volontés et avec une espèce de joie d’avoir une occasion de lui faire voir la manière avec laquelle je lui obéissois dans les choses mêmes les plus fâcheuses. Toute la grâce que je demande aujourd’hui à Votre Majesté, Sire, c’est qu’elle soit persuadée que mes malheurs ne diminueront jamais l’estime, le respect , le zèle et l’admiration que j’ai toujours eus pour votre incomparable personne ; que quand je ne servirai pas Votre Majesté de mestre de camp général de sa cavalerie dans ses armées je la servirai de simple soldat plutôt que de ne la plus servir; que les gens qu’elle comble de grâces nemourroient pas encore de meilleur cœur que moi pour son service et que je suis avec tous les respects imaginables, Sire, de Votre Majesté, le très-humble, etc.

A la Bastille , ce 9 décembre 1 665,

Deux jours après , ma femme ayant écrit à la maréchale de Clérambaut, qu’elle la prioit de lui mander si elle ne savoit pas combien le feu maréchal , son mari, m’avoit vendu sa charge, et que le roi le vouloit savoir pour me faire rendre mon argent par le duc de Coaslin , elle lui fit cette réponse :

A Paris , ce 12 décembre 1 66;».

Pour répondre à ce que vous me demandez, madame, je vous dirai que la charge demestre de camp général de la cavalerie a été vendue par M. le maréchal de Clérambault à M. de Bussy avant notre mariage. Je sais seulement qu’elle fut vendue quatre-vingt-dix mille écus pour l’avoir ouï dire à défunt M. le maréchal. Voilà tout l’éclaircissement que vous peut, donner sur cela , madame , votre très-humble, etc.

Le 13 décembre, j’envoyai la Neuville, mon écuyer, porter à M. de Louvois le billet de la maréchale : il me le renvoya, en me mandant que je ne laissasse pas de recevoir l’argent que le duc de Coaslin me vouloit donner ; et qu’après avoir témoigné par-là au roi l’impatience que j’avois d’obéir à ses ordres, je serois toujours reçu à demander les dix-huit mille livres de surplus. Je reçus donc deux cent cinquante- deux mille livres et dix mille livres pour un présent à ma femme, et j’envoyai ma quittance au duc de Coaslin.

Mais je ne saurois m’empêcher, avant que de passer outre, de faire réflexion et de la faire faire à ceux qui liront ces Mémoires, sur les traitements que je reçus en 1665.

Après trente années de service , on m’arrêta pour des bagatelles. Au bout de huit mois d’une étroite prison , on m’obligea à me défaire d’une grande charge de guerre à moindre prix qu’elle ne m’avoit coûté, après l’avoir exercée douze ans, et cependant ce ne fut pas la fin de mes peines.

Huit jours après que j’eus reçu l’argent de ma charge, j’écrivis au duc de Saint-Aignan cette lettre :

De la Bastille , ce 21 décembre 1665.

Enfin, monsieur, me voilà dépouillé; je n’ai plus déchargé et je suis encore à la Bastille. Je vous supplie de témoigner

t ggd!

au roi que tous les maux que me fait Sa Majesté 11e m’empêchent pas de l’aimer, parce que je crois qu’il ne me les a faits que pour ma prétendue mauvaise conduite, dont il est persuadé ; cependant deinandez-lui, s’il vous plaît, ma liberté, et je vous assure que, quoi qu’il fasse, je l’aimerai toute ma vie.

Six jours après que j'eus écrit cette lettre, je reçus cette réponse :

A Paris, ce 27 décembre 1065.

Je suis persuadé , monsieur, que vous n’avez jamais douté de mon affection à votre service , et si mes lettres vous l’avoient pu mieux prouver que mes réparties à ceux qui ont voulu parler en ma présence, vous n’auriez fait autre chose que d’en recevoir depuis que vous en avez permission; mais j’ai fait le devoir d’ami à l’égard des gens qui ne parloientque parce que vous étiez arrêté et qui ne savoient pas combien vos intérêts me sont chers ; je l’ai fait même à l’égard du roi. Cependant, monsieur, pour ne vous rien dire du passé, je vous assurerai que Sa Majesté , ayant entendu lire la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, bien loin de me laisser remarquera aucun signe qu’elle lui fût désagréable, m’a laissé voir que ce zèle ardent que vous y témoignez pour sa personne lui plaisoit. Et moi qui ai toujours gardé , même dans notre amitié, tout ce que je dois à la maison royale et qui aurois été le plus grand de vos ennemis si j’avois connu évidemment que vous eussiez manqué en la moindre partie à la soumission et au respect que nous lui devons , je ne saurois m’empêcher de me flatter de l’espérance que vous sortirez bientôt de la Bastille. C’est le souhait de votre très-humble et très-obéissant serviteur *

Le duc de Saint-Aignan.

Je lui fis aussitôt celte réponse :

De la Bastille , ce 27 décembre 1665.

Il est vrai, monsieur, que je suis si fort persuadé que vous êtes un bon et généreux ami , que si j’avois été derrière vous toutes les fois que vous avez essayé de radoucir le roi sur mon sujet et que vous avez fait taire les gens qui ne parloient de moi que parce qu’ils me savoient entre quatre murailles, je ne le croirois pas plus que je le fais. Croyez aussi, monsieur, que cela fait l’effet qu’il doit faire dans le cœur le plus reconnoissant du monde.

Deux heures après que j’eus écrit cette lettre, il me prit un saisissement de cœur si grand qu’il fallut faire ouvrir la Bastille, la nuit, pour m’aller quérir un chirurgien qui me saigna.

Quoique je sentisse vivement les mauvais traitements que je recevois de mon maître, ceux que je recevois de ma maîtresse ne me tourmentoient pas moins. La fortune et l’amour m’accabloient d’inquiétude; mais ce qui augmentoit celle de l’amour, c’est que je m’étois toujours défié de la fortune, et jamais de ma maîtresse. Tout ce que je puis dire en faveur de celle-ci , c’est que je crois qu’elle ne m’eût point quitté, si l’autre (la fortune) ne lui en eût montré le chemin. Je fus quasi au désespoir de son inconstance; je faillis à en mourir, mais le temps m’en consola, et je suis venu à la fin à ce bienheureux état d’indifférence qu’elle méritoit il y avoit longtemps.

Lorsque j’ai parlé dans ces Mémoires du commencement de cette passion , elle me tenoit encore assez au cœur, pour me faire croire que j’en pourrois parler plus amplement dans la rupture, et j’avois remis à ce temps-là à entrer dans le détail : cependant je trouve aujourd’hui que je ne saurois finir trop vite une si désagréable matière, et cela me persuade que je suis absolument guéri (1).

(1) La guérison fut longue. Yoy. sa Correspondance , passim.

Lettre à Mademoiselle.— Mort de la reine mère.— Lettre à madame de Bussy. — Lettre de Bussy à la Rivière. — Ses placets au roi. — Ses lettres au duc de Noailles, à madame de Montausier, à Hardouin de Péréfixe, à le Tellier. — Placet au roi. — Libelles attribués à Bussy. — Le commissaire Picard. — Le libraire Maugé. — Aventure de Bussy avec une religieuse inconnue; lettres et réponses.— Lettre de cachet pour la sortie de la Bastille de Bussy, qui obtient la permission d’être soigné chez Dalancé.— Visites qu’il y reçoit. — Mauvaise conduite de Lenet à son égard. — Maladie de madame de Bussy. — Lettre de Bussy au roi. — 11 obtient la permission de se retirer en Bourgogne.— Lettres de le Tellier et de Leroy. — Plaintes sur Colbert.

Dans ce temps-là , ma belle-sœur de Rouville obtint ses bulles pour l’abbaye de Rougemont, et pour l’union du prieuré de Saint-Julien à cette abbaye, à condition que l’évêque d’Autun, dans le diocèse duquel étoit ce prieuré, y consentiroit, parce que l’abbaye étoit dans le diocèse de Langres.

Me revenant de tous côtés que mademoiselle d’Orléans témoignoit en toutes rencontres me faire toujours l’honneur de m’aimer, et qu’elle avoit même demandé au roi permission qu’une de mes bonnes amies me vît, sans la pouvoir obtenir, je lui écrivis cette lettre :

l)e la Bastille , ce 5 janvier 1666.

Dans tous les temps , Votre Altesse royale , Mademoiselle , m’a témoigné tant de bontés , que je n’ai pas été surpris quand mes amis m’ont mandé que vous ne m’aviez pas oublié dans ma disgrâce : et quoique ce soient des effets ordinaires de la générosité qui vous est si naturelle, je ne laisse pas, pour vous être encore plus obligé, de me flatter de la croyance que vous avez un peu plus compati à mes malheurs que vous ne faites ordinairement à ceux des autres. J’ai tant

de confiance en la bonté du roi, que je ne saurois croire qu’ils durent encore longtemps, et je me console même dans la pensée que , comme il m’a châtié avec beaucoup de justice des fautes qu’il a cru que j’ai faites, il ne laissera pas quelque jour sans récompense les longs services que je lui ai rendus. Cependant , Mademoiselle , je supplie très-humblement Votre Altesse royale de me conserver en ses bonnes grâces la part qu’elle m’a fait l’honneur de m’y promettre, et de croire que, de tous les admirateurs de son mérite et de sa vertu, il n’y en a point qui soit avec plus de respect, de zèle et dereconnoissance que moi, son très-humble et très-obéissant serviteur.

Gomme je tombai fort malade alors , ma femme prit résolution d'envoyer des copies de la lettre que j’avois écrite au duc de Saint-Aignan en septembre dernier, croyant que cela détruiroit toutes les sottises que mes ennemis semoient sourdement contre moi, apprendroit tout juste au public ce qu’il falloit qu’il crût de mes affaires et intéresseroit tout le monde dans mon parti. Pour cet effet, elle distribua une douzaine de copies de cette lettre à ses connoissances.

L’état où j’étois fit avoir permission à ma femme de coucher à la Bastille, et quatre ou cinq jours après, je commençai de me porter mieux et de m’ennuyer davantage : car la maladie est un amusement.

Je m’étois rebuté de la lecture dans les premiers mois, Quand on lit en prison, on ne s’attache qu'aux matières qui peuvent faire craindre : quand on trouve dans les histoires de longues prisons, on ne manque jamais de prendre cela pour soi ; toutes les grandes disgrâces font trembler. De vingt volumes que j’avois lus , il ne m’étoit demeuré dans la mémoire que la prison de Marie Stuart de dix-huit années, celle de Charles d’Orléans (1), de vingt-cinq, et celle de

(1) Charles d’Orléans, fils aîné de Louis , duc d’Orléans, et de Va-

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