MORT D'ANNE D'AUTRICHE
Jean, comte d’Angoulême (1), son frère, de trente : jerfavois retenu que cela; les sujets mêmes et les aventures agréables m’avoient fait souffrir en les lisant, parce que j’avois du regret de n’être pas en état d'en avoir de semblables.
Le 20 janvier 1666, sur le midi, je reçus ce billet d’une de mes amies (probablement madame de Fiesque) :
La reine mère est morte à cinq heures du matin (2). Le roi est parti et toute la cour pour Versailles. Je m’en vais tout à l’heure chez Mademoiselle : c’est ce qui m’empêche de vous écrire davantage; mais je le ferai au premier moment que j’aurai et je vous rendrai compte de tout.
La maladie dont la reine mourut étoit un cancer au sein dont elle avoit caché la dureté six ans durant. Enfin s'étant confiée à une de ses femmes de chambre, celle-ci l'obligea à dire son mal aux médecins. Ils la mirent dans les remèdes, et cela fit ouvrir son cancer : elle languit un an, au bout duquel elle mourut comme Philippe II, son grand-père. Elle avoit soixante-cinq ans.
La veille de cette mort, ma femme ayant parlé au roi, Sa Majesté lui répondit en passant quelque chose qu'elle ne put pas entendre. Elle pria une de ses amies qu'elle trouva au Louvre de s'informer de quelqu’un s’il n’auroit
lentine de Milan, fut fait prisonnier à Azincourt (1415) et conduit en Angleterre où il demeura 25 ans. 11 mourut à Amboise en 1465, laissant un fils qui fut Louis XII.
(1) Jean, comte d’Angoulême , second fils de Louis duc d’Orléans, mort en 1467. — Il fut le grand-père de François Ier. — Il avait été donné en otage aux Anglais pour son frère aîné le duc d’Orléans, en 1412, et ne recouvra sa liberté qu’en 1445.
(2) Le récit de sa mort se trouve dans les Mémoires de madame de Motteville et de mademoiselle de Montpensier. — Voy. aussi une pièce assez curieuse dans YAthenæum français, 1856, p. 341.
pas ouï cette réponse. Celle ci lui écrivit ce billet trois jours après.
A Paris , ce 22 janvier 1 666.
Si j’avoissu quelque chose je vous l’aurois mandé; mais je n’ai point encore été à Saint-Germain et je suis tous les jours à garder le corps : c’est une triste occupation. Je n’ai vu personne qui m’ait pu apprendre ce que le roi vous a dit ; je sais seulement que la reine, en mourant, a prié le roi de pardonner à ceux qui étoient exilés pour l’amour d’elle. On prétend que M. de Bussy y est compris, mais on n’en sait rien. J’irai à Saint-Germain et je vous manderai ce que j’aurai appris. Je suis bien fâchée que je n’aie rien à vous dire de bon ; je crois pourtant que le roi terminera cela avant son départ. Bonjour, ma chère cousine ; à mon retour de Saint- Germain j’écrirai à M. de Bussy.
Je crus que dans cette conjoncture il seroit bon de faire présenter un placet. au roi. Je fis donc celui-ci :
AU ROI
Sire,
Votre Majesté vient de perdre la meilleure mère du monde et moi une protectrice à la mémoire de laquelle je ne saurois donner trop de regrets ; ainsi, j’ai bien des raisons de prendre part à cette perte. Ayezdonc pitié de moi, Sire, et songez, s’il vous plaît, que vous ferez chose agréable à Dieu si vous soulagez les misérables. 11 veut que vous jugiez de leurs afflictions par celle qu’il vous envoie.
Bussy-Rabutin.
Mon placet n'eut point de réponse.
Dans ce temps-là , ma femme demandoit à l’abbé de la Rivière, évêque de Langres(l), son consentement pour
(I) Louis Barbier de la Rivière, né en 1695, à Montfort-l’Amaury,
PLAGETS AU ROT.
l’union faite en cour de Home du prieuré de Saint-Julien à l’abbaye de Rougemont ; chose qui lui étoit avantageuse, parce qu’on agrandissoit par là un bénéfice de son diocèse : cependant il faisoit traîner cette affaire. Moi, fatigué de ses longueurs, et après avoir été son ami, croyant qu’il avoit moins d’égards pour moi depuis que j’étois à la Bastille , je lui écrivis ce billet :
I>e la Bastille, ce 26 janvier 1666.
Je ne pensois pas , monsieur, que l’état où je suis vous dût rendre plus lent à me faire plaisir. Pour moi, je me fusse toujours hâté de vous obliger dans tous les temps; mais je me fusse encore pressé davantage dans les temps où vous n’avez pas été heureux.
L’évêque de Langres, qui avoit beaucoup d’esprit, entendit toute la force de mon petit reproche et donna aussitôt le consentement qu’on lui demandent.
Mes incommodités continuant avec des douleurs insupportables , je fis ce placet au roi :
AU ROI
Sire,
Songeant à mourir maintenant plus qu'à sortir de la Bastille , et me trouvant en cet état plus obligé que je n’ai jamais été à dire la vérité, je jure à Votre Majesté, Sire, que je n’ai jamais en ma vie rien fait ou dit qui choquât le respect que je lui dois ni à toute la famille royale. J’en ai déjà donné des assurances par écrit à Votre Majesté, Sire, et je les confirme aujourd’hui par ce placet, me soumettant encore à tous les supplices les plus rigoureux si j’en suis coupable. Votre
mort en 1670. Il avait été le premier aumônier et le favori de Gaston d’Orléans , fils de Louis XIII , qui le chassa pour s’être attaché au prince de Gondé.
Majesté étant la justice même, j’espère qu’elle me fera la grâce que je lui demande très-humblement, qui est d’ordonner qu’on en vienne aux preuves pendant qu’il me reste assez de vie pour l’éclaircir de la vérité. Comme elle a intérêt, Sire, de connoître ceux qui font des fautes, elle en a aussi de connoître les calomniateurs, et je lui réponds qu’elle trouvera que ce sont mes ennemis déclarés qui m’ont accusé ou gens qui ont liaison avec eux. Je supplie donc très-humblement Votre Majesté, Sire, de me faire cette grâce en considération de mes services. Que si, pour des raisons à moi inconnues , Votre Majesté ne trouve pas à propos d’en user ainsi , et que néanmoins je sois assez malheureux pour qu’elle en soit persuadée, je me jette à ses pieds pour lui demander grâce.
Ma femme présenta ce placet au roi le 9 février 1666; il eut le même succès que l'autre.
Le 10 mars 1666 , j’écrivis à M. Colbert pour le prier de faire arrêter des libraires qui vendoient des libelles sous mon nom.
Le 23 de ce mois, il me prit encore envie de faire un placet au roi. Je crus que comme Dieu vouloit être fatigué de nos prières, les rois qui étoient ses images pouvoient bien avoir les mêmes sentiments. Je tis donc celui-ci, et je l'envoyai au duc de Noailles pour le présenter :
AU ROI
Sire,
Au nom de Dieu, ayez pitié de moi. Je demande miséricorde à Votre Majesté; pardonnez-moi, Sire, si je vous importune : à qui aurai-je recours qu’à mon maître, pour qui j’ai voulu mourir tant de fois et à qui je demande encore la grâce de me donner moyen de perdre la vie pour son service ailleurs que dans une prison ? Oui , Sire , il n’est rien de plus véritable que je meurs de chagrin d’avoir déplu à Votre Majesté. L’extrême respect que j’ai pour elle m’a empêché dans les commencements d’aller droit à Votre Majesté porter mes