‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 81 sur 108 · LETTRES DE BUSSY A DIVERS · texte numérisé non relu

LETTRES DE BUSSY A DIVERS

porte coup. Ne me le refusez pas, s’il vous plaît. Il y a près cl’un an que je souffre ; j’ai des tourments pires que ceux des damnés. Imaginez-vous un gentilhomme qui a servi le roi dès son enfance, qui s’étoit mis en passe de faire quelque chose, qui touchoit aux grands honneurs de la guerre et qui , pour une bagatelle empoisonnée par ses ennemis , a perdu sa liberté , son bien, sa charge, et , ce qui achève son désespoir, qui se trouve dans la disgrâce d’un maître à qui son principal dessein étoit de plaire. Vous m’avouerez, monsieur, vous qui savez si bien juger de toutes choses, que je suis extrêmement à plaindre. Je ne doute pas que vous n’y ayez fait réflexion ; les bontés que vous m’avez témoignées me le persuadent et c’est ce qui me donne une entière confiance en vous. Achevez donc, s’il vous plaît, de me procurer le seul bien qui me reste à espérer, qui est la liberté, et croyez que personne n’est plus assurément que moi, etc.

Cinq jours après que j’eus écrit cette lettre, j’écrivis celle-ci au duc de Noailles :

A la Bastille , ce 2 avril 1666.

Il y a deux mois , monsieur, que vous dîtes à l’un de mes gens qu’on parloit fort d’un nouvel imprimé qu’on alloit voir sous mon nom, et que c’étoit une fâcheuse conjoncture pour demander des grâces pour moi; cependant on n’a rien vu. 11 y a deux jours que vous m’avez mandé la même chose, et assurément l’on ne verra pas davantage ; mais quand il en paroîtroit serois-je convaincu? N’y a-t-il qu’à faire imprimer des satires dans les pays étrangers sous le nom de qui on voudra pour le rendre coupable? Vous m’avouerez, monsieur, que le roi est trop juste pour souffrir sans éclaircis-

(l) Suivant le Manuel du libraire , la première édition de VHistoire amoureuse des Gaules, serait celle de 1G65, Liège , in -12. Les réimpressions se succédèrent rapidement, et on y joignit plus tard, sous le même titre et toujours sous le nom de Bussy , une foule de libelles sur les galanteries et les désordres de la cour.

sement un abus de si grande conséquence; et si vous voulez savoir ce que je pense du bruit que vous venez de me mander qui couroit, je vous dirai que je ne crois pas qu’il soit véritable, car il est aisé de remarquer la différence des styles et dès-là dangereux qu’on ne remontât jusqu’à la source. Ce n’est pas comme le manuscrit que j’ai donné au roi, dont les copies ont été altérées par de petites additions d’un côté et d’autre ; ainsi l’empoisonneur s’est pu cacher : au moins quand je l’ai découvert , n’a-ce pas été à son style.

Cependant, monsieur, il y a un mois que deux syndics des libraires me vinrent trouver pour me dire qu’ils avoient reçu avis de Liège qu’un libraire de Bruxelles, nommé Foppens , alloit imprimer un livre sous mon nom. Je les envoyai tous deux à M. Colbert lui dire la chose et lui rendre une lettre de ma part , par laquelle je le suppliois d’interposer l’autorité du roi en cette rencontre et d’en écrire à Bruxelles ; qu’il voyoit aussi bien que moi les dangereuses conséquences d’un pareil abus, et que si on n’alloit promptement à la racine de ces désordres , on n’en demeurerait pas seulement à la satire contre les particuliers.

Dans ce temps-là , mon mal et mes douleurs augmentant tous les jours , ma femme résolut de faire présenter ce placet au roi :

AU ROI

Sire ,

Je supplie très-humblement Votre Majesté de me pardonner si je l’importune si souvent : le dangereux état où est mon mari ne me permet pas de différer plus longtemps. Au nom de Dieu, Sire , ayez la bonté de le faire voir par des gens en qui Votre Majesté ait confiance, afin qu’étant assuré de l’état où il est, elle donne ordre de le mettre en lieu où les chirurgiens puissent entreprendre l’opération de son mal, ne l’ayant osé faire à la Bastille.

La comtesse de Bussy.

A Paris, ce 22 avril 1G66,

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