MCAKD ET AI AUGÉ
| lGGüj
Sur ce placet, le roi m'envoya voir, le 25 avril, par Yalot , son premier médecin , et par Felis (1) , son premier chirurgien. Après qu’ils m'eurent visité, ils me dirent qu'ils alloient rapporter à Sa Majesté que le succès de mon mal étoit douteux hors de la Bastille , mais qu’en prison il étoit mortel : cependant on ne me fit pas sortir sur leur rapport.
Ne recevant point de réponse à la lettre que j’avois écrite à M. Colbert, ni aucune justice sur ce que je lui avois demandé, j'envoyai quérir un certain commissaire, nommé Picard, homme fort éveillé, auquel je donnai dix louis d’or pour faire prendre de ces libraires qui vendoient des histoires sous mon nom, et pour tâcher de découvrir ceux qui en envoyaient à Bruxelles ou en Hollande. Il en fit mettre deux à la Bastille quelques jours après. Un jour que ce commissaire dînoit avec moi, il me dit qu'il y avoit plus de deux ans que j'étois marqué sur le papier rouge (ce furent ces mots); qu'un libraire du palais, nommé Maugé , lui ayant dit en 1 663 que je lui avois troqué deux testaments du cardinal Mazarin, imprimés à Amsterdam , on avoit été sur le point de m’arrêter lorsque la cour alloit à Vincennes en 1664. Et comme je lui témoignai douter de cela , ne pouvant pas m'imaginer qu’un libraire , qui bien loin d'avoir sujet de se plaindre de moi , m’étoit obligé de sa fortune , parce que je lui avois fait vendre à mes amis ou à moi pour plus de mille écus de livres; qu'un homme comme cela, dis-je, eût l’âme assez méchante et fût même assez hardi pour m’accuser sans aucun fondement, il s'offrit de me faire voir la déposition de Maugé : et en effet il m’apporta le lendemain la minute du procès-verbal dans lequel Maugé avoit déclaré avoir eu
(1) Félix. Voy. sur lui Saint-Simon (édit. Chéruel), année 1703, t. IV, p. 121.
de moi deux exemplaires du testament de M. le cardinal Mazarin.
Le lendemain vendredi , 30 avril , j’envoyai dire à Mangé de m’apporter quelques livres. Je lui dis qu’on m’avoit voulu persuader qu’il avoit vendu des histoires qui couroient sous mon nom. Il me fit mille serments que cela n’étoit pas; et, en effet, je n’en avois rien ouï dire, mais c’étoit pour entrer en matière que j’avois inventé cela. Je lui dis ensuite que je n’en avois aussi rien cru , parce qu’on m’avoit dit en même temps des choses si fausses et si ridicules que je m’étois imaginé qu’on lui prêtoit ces charités pour me le faire haïr, et là-dessus je lui contai ce que m’avoit dit le commissaire Picard. Il me dit que cela étoit faux et que, si je voulois , il le soutiendrait au commissaire Picard. Je lui dis que cela n’étoit pas nécessaire et que je ne voulois qu’un certificat de lui de tout cela. Il me dit qu’il m’en donnerait cent et me donna aussitôt celui-ci écrit et signé de sa main :
Je certifie que je n’ai jamais vendu le livre intitulé V Histoire amoureuse des Gaules , et que M. le comte de Bussy Rabutin ne m’a jamais troqué autres livres que des livres italiens reliés en maroquin du Levant et point du tout le Testament de M. le cardinal Mazarin, comme l’on m’a voulu accuser de l’avoir dit et de l’avoir signé en justice.
Fait à Paris , ce 30 avril 1666.
François Maugé.
Aussitôt qu’il étoit entré dans ma chambre, j’avois dit tout bas à l’un de mes gens d’aller chez le commissaire Picard le prier de venir me trouver, ce qu’il avoit fait et s’étoit caché dans la ruelle de mon lit, d’où il entendit une demi-heure durant tous les serments imaginables, que j’obligeai Maugé de refaire de n’avoir jamais dit au commissaire Picard que je lui avois vendu ni troqué le testament du cardinal Mazarin ; que le commissaire étoit
iüübj AVENTURE DE BUSSY AVEC UNE INCONNUE. 27 7
un méchant homme s’il le disoit, mais qu’il n’oseroit le lui soutenir en face. Dans le plus fort de ses invectives contre le commissaire, celui-ci tire le rideau et se montrant : «Je n’oserois vous le soutenir en face , monsieur le coquin , lui dit il : par ma foi vous serez pendu» et là-dessus lui ayant fait voir la minute de sa déposition, Maugé soutint toujours qu’il n’avoit jamais dit que je lui eusse troqué le testament du cardinal parce que je ne l’avois jamais fait, et dit qu’il avoit signé ce procès-verbal sans savoir ce qu’il signoit et que le commissaire y avoit pu mettre ce qu’il avoit voulu. « Il faut donc que l’un de nous deux soit pendu , » lui répondit le commissaire; et cependant il le fit mettre dans un cul de basse-fosse , d’où deux jours après il le fit sortir, sur ce, me dit-il, qu’on n’avoit pas ajouté foi à la déposition qu’il avoit faite contre moi.
Ce procédé me parut suspect , car il falloit châtier le calomniateur quand même la calomnie n’eut point porté coup. Quoiqu’on ne m’eût pas arrêté alors, cela avoit causé le refus de ma pension en 1664.
Dans ce temps-là , il m’arriva une si extraordinaire et si plaisante aventure que je la trouve digne d’être racontée.
Une de mes bonnes amies m’écrivoit fort souvent. Le laquais qui m’apportoit d’ordinaire ses lettres me rendit, le 1er mai , un paquet dans lequel je trouvai un billet à moi et une lettre au roi. Voici mon billet :
Monsieur,
L’estime que j’ai pour votre mérite singulier et l’envie de vous servir m’a fait écrire cette lettre pour le roi. J’ai mis simplement mes pensées , espérant que vous les arrangerez mieux : corrigez et augmentez-la si vous trouvez qu’elle en vaille la peine; et si vous jugez qu’on ne la doive pas présenter, je vous conjure de me le mander ingénument. Dans trois jours, le porteur ira recevoir vos ordres de la part du mieux intentionné de vos serviteurs.
Lettre au roi.
Sire,
Quoique je n’aie aucun intérêt à l’affaire de M. de Bussy, je n’ai pu voir un homme de mérite en état de ne se pouvoir défendre contre tant d’ennemis sans prendre la liberté d’en dire un mot à Votre Majesté. Elle a toujours fait paroître tant de penchant à la clémence, que j’espère qu’elle aura la bonté de m’entendre.
Ceux qui blâment ou qui approuvent la conduite d’un homme, selon le succès qu’elle a, condamneront assurément Bussy, puisque ce qu’il a écrit contre quelques femmes de qualité l’a fait mettre à la Bastille. Mais, Sire, je supplie très-humblement Votre Majesté de considérer qu’il n’eût point offensé leur vertu sans la trahison qui lui a été faite par une de ses amies : et à cela il y a bien de l’apparence , Sire; car s’il avoit eu dessein de les déchirer, il auroit rendu les événements plus vraisemblables, il auroit fait moins de gens heureux : mais, n’en exceptant pas un, l’on voit clairement qu’il n’a songé qu’à divertir et non pas à persuader; et comment l’homme du monde qui a le plus de respect pour le sexe auroit-il voulu outrager celles qui en font le plus bel ornement sans qu’elles lui en eussent donné le sujet?
Ceux qui sont assez équitables pour se mettre à la place des autres comprendront bien qu’ayant ce grand talent d’écrire qu’a Bussy, et pouvant donner ce tour si fin, si délicat et si malicieux (qui est l’essentiel et le ragoût de la satire), il lui étoit bien difficile de ne pas succomber à la tentation , et, d’autant plus qu’il ne s’imaginoit pas l’accident qui lui en devoit arriver.
Les ennemis de Bussy disent qu’il le devoit prévoir et que, plus il y avoit d’esprit dans ce qu’il a écrit, plus devoit-il croire qu’il seroit malaisé de le tenir secret ; mais un honnête homme ne croit rien risquer quand il ne se fie qu’à ses amis. Si tous ceux qui s’abandonnent à la confiance trouvoient autant d’infidélité qu’en a trouvé Bussy, il se découvriroit mille fautes tous les jours qui effaceroient bien la sienne; fi
n’est pas si coupable que bien des gens , mais il est plus malheureux.
On l’accuse d’être méchant, sans connoître la différence qu’il y a d’une malice fine et délicate qui vient de la vivacité de l’esprit et qui n’a pour but que de divertir, d’avec celle qui part d’un méchant naturel capable de fourbe et de faire du mal seulement pour faire du mal : cette sorte de méchancheté est incompatible avec la grandeur d’âme que Bussy a si souvent fait paraître.
Cependant, Sire, Votre Majesté ne le pouvoit traiter en cette rencontre plus favorablement qu’elle a fait, puisque l’offense étoit aussî grande à l’égard des intéressés que si elle leur eût été faite à dessein. Mais, Sire, Bussy ne s’est pas contenté de la satisfaction que Votre Majesté leur a donnée; il l’a trouvé trop douce pour sa faute. Dans la lettre qu’il a écrite à M. de Saint-Aignan , il confesse ingénument qu’il a failli; il en témoigne une douleur extrême, et il tâche de désabuser le public de tout ce qu'il a pu écrire au désavantage de ces dames; cependant il est encore prêt, dit-il, de faire tout ce qu’elles souhaiteront de lui. N’est-ce pas une grande marque de son déplaisir ? Ah ! Sire , il est bien difficile d’avoir aussi grand regret qu’il en témoigne d’une action qu’on a faite d’un propos délibéré.
Je ne suis ni parent ni ami de Bussy, Sire, et je ne le connois même que de réputation : c’est son seul mérite qui m’a obligé d’écrire en sa faveur à Votre Majesté. Je la puis encore assurer que je ne suis pas la seule personne qui prend part â ses disgrâces. Beaucoup d’honnêtes gens en sont touchés, et Votre Majesté feroit plaisir à bien du monde si elle vouloit pardonner à cet illustre malheureux, qui me paroît bien moins fâché de la perte de sa fortune que de la disgrâce de Votre Majesté, dont l’admiration l’avoit rendu esclave aussi bien que sujet. Je ne m’en étonne pas, Sire; car il est un des hommes de la cour le plus capable d’apercevoir, â travers ce caractère de grandeur qui éblouit tous ceux qui vous approchent , des qualités qui n’auroient pas besoin d’être couronnées pour attirer le respect et la vénération de tous les hommes. Je n’ose aller plus avant, Sire, et n’ayant jamais
loué personne je n’ai pas la hardiesse de commencer par Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de trouver bon que je lui dise encore que Bussy ne peut passer les heures où il avoit accoutumé de lui rendre ses respects sans sentir ses chagrins redoubler avec le désir de rentrer en sa grâce. C’est ce que demande très-respectueusement à Votre Majesté, Sire, son très-humble, très-obéissant et très-soumis serviteur et sujet.
Après avoir lu ces lettres , je m'informai du laquais qui les lui avoit données. Il me dit qu’étant devant la porte du logis de sa maîtresse, une femme en cape, accompagnée d'une espèce de valet de chambre , lui avoit donné ce paquet pour me le rendre, lui disant qu'il étoit pour des affaires de conséquence, et que, dans trois jours à même heure , elle passeroit au même endroit pour reprendre ma réponse.
Cela me surprit fort ; il me passa mille choses dans l’esprit. Je trouvai si étrange qu'on me voulût servir sans se découvrir à moi , que j'eus peur qu’on ne me voulût nuire et que ce ne fût quelque piège qu'on me tendît : cependant je ne voyois point quel mal on me pouvoit faire par là. Je ne laissai pas de faire cette réponse n’v trouvant aucun inconvénient, et même espérant de m'éclaircir dans une suite de commerce :
I)e la Bastille, ce 2 mai 1666.
Je n’ai de ma vie rien vu de mieux écrit que la lettre que vous m’avez envoyée pour le roi , et je vous suis extrêmement obligé de la part que vous prenez en mes affaires ; j’en ai beaucoup de reconnoissance et il ne s’y pourroit rien ajouter si vous m’appreniez à qui j’ai tant d’obligations.
Le lendemain, 3 mai, le laquais rendit mon billet à la femme en cape, et le 4 il me rapporta cette lettre qu'elle venoit de lui donner :
Ce 4 mai 1(566.
Comme vous n’avez point corrigé la lettre que je vous ai envoyée et que vous ne me dites pas positivement si je la ferai voir au roi, je n’ose le faire sans savoir plus clairement votre intention , car vous savez mieux que moi l’état présent de vos affaires et la disposition du roi pour vous. Mandezmoi ce que vous voulez que je fasse. Je vous jure, monsieur, que je vous aurois plus tôt témoigné le désir que j’avois de vous servir si je n’eusse cru que, dans une pareille conjoncture, il vaut mieux ne se pas tant presser pour donner le temps aux esprits de s’adoucir, et, si je ne vous apprends pas mon nom , c’est parce qu’il vous seroit fort inutile de le savoir.
Cette opiniâtreté à se cacher de moi en me voulant servir me lit soupçonner quelque mauvais dessein , c’est pourquoi j’écrivis à l’inconnu avec chagrin que je le remerciois du service qu’il vouloit me rendre.
Il me fit le lendemain, par la même voie, la réponse qui suit:
Je vois bien que vous commencez à croire que je n’agis pas de bonne foi ; votre défiance me fait résoudre à vous déclarer ce que votre reconnoissance ne m’auroit jamais fait dire. Sachez donc que mon sexe m’avoit empêchée de vous apprendre qui je suis. Vous croirez aisément que la lettre que je vous ai envoyée est faite par une femme , quand vous considérerez que je n’ai osé la faire voir sans que vous l’eussiez approuvée et corrigée, ma jeunesse et mon ignorance ne me permettant pas de m’en fier à moi-même. Pour le seing dont vous me parlez, je prétendois mettre le nom de quelque homme de province qui ne fût pas connu, car pour vous je ne m’attendois pas que vous me presseriez si fort là-dessus. J’ai été fâchée de voir qu’au lieu de vous servir je n’ai fait qu’aumenter vos chagrins par les soupçons que je vous ai donnés : c’est ce qui m’a fait résoudre de vous éclaircir. Cependant je commence à craindre de vous être encore plus
suspecte puisque c’est par une femme que vous avez déjà été trompé ; mais si vous vous étiez adressé à moi pour me confier votre secret , vous n’en seriez pas où vous en êtes assurément. Enfin , monsieur, la seule estime que j’ai pour vous me fait entreprendre ce que vous avez vu, et je ne puis penser que l’homme de la cour qui a le plus de mérite, selon mon sens , soit le plus malheureux sans être touché de sa disgrâce. Je ne vous parlerois pas comme je fais si je n’étois persuadée que vous ne me connoîtrez jamais : dans cette pensée, je vous avoue que votre manière d’écrire me plaît tant et je m’intéresse si fort dans votre malheur, que vous me ferez plaisir de m’apprendre de vos nouvelles de temps en temps.
Cette lettre m’apprenant déjà quelque chose que je ne savois pas, me fit espérer que je saurois enfin tout le reste, le nom aussi bien que le sexe, et sur cela je lui fis cette réponse.
De la Bastille, ce 7 mai 1666.
Non, madame , je n’ai jamais cru que vous n’agissez pas de bonne foi ; mais je vous avoue que je n’ai pas compris qu’on eût assez d’estime et d’amitié pour un malheureux pour le servir, sans se faire connoître à lui. Quoique je ne doute pas que vous ne me vouliez servir sans intérêt, madame, je m’étonne que vous l’ayez voulu faire sans me dire votre nom; vous m’avouerez que cela est un peu extraordinaire. Est-il si honteux d’être de mes amis, madame, que vous, vous en deviez cacher? Vous me feriez peur par là de l’état de mes affaires, si je ne savois d’ailleurs qu’il n’est pas si mauvais. Mais enfin, madame, l’estime que vous me témoignez me touche si sensiblement que si vous me mandez qui vous êtes je vous serai infiniment obligé. Ma manière d’écrire vous plaît, me dites-vous , et je vous assure que la vôtre me charme. Si je l’admirois quand je vous croyois un homme qui pouvoit avoir de l’acquit, jugez, madame, ce que je fais quand je vois que c’est la seule beauté de votre naturel qui produit de si belles choses. Encore une fois, j’en suis enchanté et je ne
saurois plus me plaindre de mon malheur quand je considère qu’il m’a attiré votre estime et la part que vous prenez en ma disgrâce ; mais j’en reviens toujours à vous prier de m’apprendre qui est une si honnête et si généreuse personne. Je vous promets en récompense de vous apprendre le détail de mes affaires et de vous réjouir là-dessus de quelques bonnes espérances.
Le 10 mai , trois de mes amies étant venu voir la Basinière , prisonnier à la Bastille , sur les dix heures du matin, firent deux ou trois tours sur la terrasse avec lui, et prirent le temps que le garde ne les voyoit pas pour descendre par un escalier et pour venir dîner avec moi. Comme nous sortions de table, ce même laquais m’apporta une lettre que lui venoit de donner la femme en cape. Je surpris fort mon amie quand je lui appris à quoi me servoit son laquais depuis dix jours; et après lui avoir raconté et aux autres dames tout ce qui s’étoit passé jusque-là, j’ouvris ma lettre devant elles :
Ce 10 mai 1666.
Je vous conjure , monsieur, de ne jamais dire que c’est une femme qui a fait la lettre au roi ; car si elle ne passe pas pour venir d’un homme, quand elle paroîtra dans le monde cela m’empêchera de me faire connoître à vous. Mais si vous me gardez le secret, vous m’avouerez peut-être un jour que j’ai eu sujet d’en user ainsi : ce n’est pas que je ne sois persuadée qu’il est glorieux de passer pour une de vos amies et même j’ai meilleure opinion de moi depuis que vous me mettez du nombre. Je pense, monsieur, qu’à cause que je vous ai fait voir que je fais cas de tout ce que vous écrivez, vous avez pris plaisir à donner un tour encore plus galant à votre lettre. Il faut pourtant que ces manières-là vous soient bien naturelles, puisque vous les avez conservées malgré tous vos chagrins. Adieu , monsieur, je suis ravie que vos affaires aillent mieux.
Gomme ces dames et moi nous raisonnions sur cette aventure , je pris garde que l’enveloppe de ce paquet étoit une lettre et en la lisant je trouvai qu’on y nommoit un couvent. Je ne l’eus pas dit à mon amie qu’elle m’assura qu’avant qu’il fût vingt-quatre heures elle déterreroit tout cela; qu’elle y avoit demeuré trois mois , et qu’elle y avoit encore une amie qui lui découvriroit infailliblement cette intrigue.
Deux jours après, le laquais m’apporta cette lettre de la part de mon amie inconnue :
Ce 12 mai 1666.
Les perquisitions que vous avez fait faire, monsieur, m’ont réduite dans une extrémité qui me force de vous dire qui je suis. J’avois bien raison de vous le céler, puisque ce n’est guère le fait d’une religieuse de se mêler d’affaires pareilles ; mais comme ma profession ne m’empêche pas d’être touchée du mérite et que je connois le vôtre très-particulièrement (quoique je ne vous aie jamais vu), je n’ai pu vous savoir malheureux sans avoir envie de vous servir. J’ai été assez simple pour croire, quand je vous écrivis ma première lettre, que vous m’y répondriez positivement, sans vous enquérir de qui elle étoit et que notre commerce finiroit là. Cela est bien d’une personne qui n’a pas vingt ans, et vous saurez que le laquais de madame de *** est venu de la part de sa maîtresse faire un grand bruit à la grille pour savoir quelle était la religieuse qui faisoit tenir des lettres à un homme. Je ne sais où j’en serois s'il ne s’étoit adressé à une de mes amies, et qui l’est aussi de la vôtre, qui lui écrivit aussitôt un mot, qui ne lui a pourtant pas fait savoir l'affaire. Je vous conjure, monsieur, d’empêcher que cela n’éclate, en priant votre amie de n’en point parler, sans lui dire qui c’est. Il n’y a que vous au monde qui le savez , car les gens dont je me suis servie ont cru que c’étoit une de mes amies. Défendez au laquais d’en jamais parler et retirez de lui une lettre qu’il avoit et qu’il ne voulut pas donner. Je vous crois si honnête homme que je remets mes intérêts entre vos mains ; je serois la plus mal-
heureuse du monde si cela étoit su dans le couvent , et les plaisanteries qu’on en feroit dans le monde ne finiroient point; mais j’attends de votre générosité que vous me garderez un secret inviolable. Après avoir reçu cette lettre, vous n’entendrez plus parler de moi , et je vous prie aussi de ne me plus faire l’honneur de m’écrire , puisque vous me connoissez et que je vous suis inutile. Si vous voulez pourtant faire réponse à celle-ci pour m’ôter d’inquiétude, n’envoyez point la lettre par les gens de madame de ***, mais par quelqu’un qui demandera madame de *** de la part de son frère, et qu’il ne montre point la lettre qu’il ne me voie seule : ne mettez point de dessus (1). Je vous conjure encore de ne point montrer de mon écriture, car quoique je n’aie jamais écrit à pas un homme, quelque femme du monde pourroit la reconnoître si elle sortoit d’entre vos mains. Je ne serai point demain dans ce couvent-ci ; je serai dans une autre maison que nous avons à la campagne, mais je serai ici vendredi.
Deux jours après s je lui fis cette réponse ;
De la Bastille, ce 14 mai 1666.
Je suis très-fâché , madame , du bruit qu’a fait madame de ***, qui a pensé vous nuire; mais quand je songe que je dois votre connoissance à sa curiosité, je ne saurois m’empêcher d’en être bien aise : car, quelque estime que j'eusse pour vous, votre nom l’a fort augmentée et m’a fait même résoudre de vous donner mon cœur, que je n’eusse pas été assez fou pour laisser aller à une inconnue. Ne trouvez pas étrange, madame , que je vous parle ainsi dans les chagrins d’une prison. Gomme votre profession de religieuse ne vous exempte pas, à ce que vous me mandez, d’être touchée du mérite, mon état de prisonnier ne m’empêche pas aussi d’être sensible au mérite et à la reconnoissance. Vous me témoignez plus de bonté que je n’en ai reçu de mes meilleurs amis ; vous n’a-
(l) D’adresse.
vez pas vingt ans et vous avez de l’esprit comme un ange. En bonne foi, madame, est-il surprenant que je vous aime? Non, assurément ; aussi suis-je résolu de vous aimer toute ma vie avec toute la discrétion imaginable. Puisque vous meconnoissez de réputation, vous aurez ouï dire que j’ai de l’honneur et que je ne suis pas étourdi : ainsi , quand vous serez entre mes mains, madame, plus que vous n’y êtes, vous ne serez point exposée et personne ne verra jamais vos lettres que moi. Ne me les épargnez donc pas, madame; consolez un malheureux à qui vous avez daigné témoigner de la bonté; et, s’il est permis de dire quelquefois de soi des vérités avantageuses, soyez persuadée qu’il n’est pas tout à fait indigne de l’estime que vous avez pour lui.
Je ne me servirai plus des gens de mon amie et je n’enverrai les lettres que je vous écrirai qu’à vous seule, en les portant de la part de M. votre frère, et sans dessus.
Le lendemain, 15 mai, mon valet de chambre étant allé demander à parler à madame de *** de la part de son frère, lui donna ma lettre, et elle lui dit de venir quérir la réponse dans trois jours. Cependant il m'arriva des choses qui me donnèrent bien d'autres pensées, et depuis je n'ai plus ouï parler de ma visionnaire, pour qui j’aurai toute ma vie toute la reconnoissance imaginable de l'estime qu'elle a eue pour moi et de la part qu’elle a prise à mes disgrâces. Ce n'est pas qu’on se puisse empêcher d’avouer que son dessein étoit ridicule, mais le principe d'où il sortoit étoit bon, et du reste, on ne peut attendre plus de connoissance des affaires du monde, d'une religieuse qui n’avoit pas vingt ans.
Le 16 mai 1666, à deux heures après midi, un de mes gens que ma femme avoit laissé à Saint-Germain pour solliciter une lettre de cachet pour ma liberté qu'on lui avoit fait espérer, m’apporta celle-ci :
Monsieur de Baisemaux ,
Désirant donner moyen au sieur comte de Bussy-Rabutin de se faire commodément traiter de ses incommodités, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous le fassiez sortir cle mon château de la Bastille, où il est présentement détenu, etle mettiez au pouvoir du nommé Dalancé, maître chirurgien de ma bonne ville de Paris, pour être par lui traité dans la maison dudit Dalancé, en remettant par lui en vos mains un écrit par lequel il s’engagera en son propre et privé nom de le conduire en mondit château et vous le délivrer après sa guérison. Et la présente n’étant pour autre fin, je prie Dieu qu’il vous ait, monsieur de Baisemaux, en sa sainte garde.
Écrit en mon château de Versailles, le 16 mai 1666.
Signé : Louis.
Et pins bas, le Tellier.
Je mets cette lettre du roi pour ma liberté , parce qu’elle est assez particulière et que la condition cle retourner à la Bastille dès que je serois guéri ne s’est peut-être, avant cette fois-là , jamais mise dans une lettre de cachet.
Mais connoissant que le roi aimoit la justice et haïssoit la cruauté, cette lettre ne me fie aucune peine.
Avant que d’expédier l’ordre, M. le Tellier m’envoya demander chez quel chirurgien je voulois me mettre, et je choisis Dalancé, qui le plus honnêtement du monde, s’obligea au roi par-devant notaire, de me représenter quand je me porterois bien, pour être reconduit à la Bastille.
Ce n’est pas à cause que Dalancé m’a fait plaisir que je dis que c’étoit un des plus honnêtes hommes et des meilleurs amis qu’on pût trouver; s’il en avoit usé pour un autre comme il en usa pour moi, je louerois son action , et je dirois de lui la même chose.
Je sortis donc de la Bastille le 17 mai 166G, à sept
heures du matin , et Ton m'emmena chez Balancé, couché dans mon carrosse sur un matelas.
Il n’est pas imaginable combien je recevois de visites tous les jours : avec toutes celles de mes amis et de mes connoissances de la cour, mille gens me venoient voir par curiosité. On étoit bien aise de connoître un homme de qualité, des plus anciens officiers généraux des armées du roi, qui avoit perdu sa fortune pour avoir écrit en se divertissant. et sans dessein qu’il fût public, le détail des galanteries de deux dames que tout le monde savoit déjà.
Tous mes amis firent bien leur devoir; il n’y en eut qu’un qui me manqua , que je mettois pourtant à la tête de tous les autres.
[Lenet, conseiller au parlement de Bourgogne, puis procureur général et ensuite conseiller d’État, homme d’esprit, étoit lié d’une étroite amitié avec moi dès l’année 1 643, comme on peut voir dans ces Mémoires (1). Guy deRabutin, grand-prieur del’ordre duVal-des-Choux, mon oncle, étant mort en 1651, et les religieux ayant élu aussitôt pour général Coquet, je leur mandai qu’ils me feroient plaisir d’élire plutôt le frère de Lenet, qui étoit prieur de Bourbon ; ce qu’ils firent en cassant leur première élection sur quelques prétendues nullités. Cela, comme on peut croire, ne me brouilla pas avec Lenet , et notre amitié dura encore, malgré les partis différents où nous fûmes depuis 1652 jusqu’en 1661.]
[Lorsque je fus arrêté, Lenet ayant appris que j’étois brouillé avec la Rochefoucauld, s’offrit à lui contre moi; ce n’est pas qu’il ne fût mon ami bien avant qu’il connût
(1) Voy. t. I, p. 109. Dussy dans sa correspondance avec madame de Sévigné (lettre du 9 août 1G91), parle de Lenet comme d’un lromme sans probité; et les Mémoires de Gourville montrent que par la manière dont il gérait les affaires du prince de Condé, Lenet méritait ce grave reproche.