‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 83 sur 108 · BUSSY ET LE.NET · texte numérisé non relu

BUSSY ET LE.NET

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l’autre, mais ayant ouï nommer la Rochefoucault parmi les gouverneurs qu’on donnoit dans le monde au dauphin, il crut qu’en lui sacrifiant son honneur, ce prétendu gouverneur se souviendroit de lui dans son royaume. Cependant comme cela eût achevé de le décrier dans le public, si on eût su la raison pour laquelle il ne me voyoit pas, il me fit dire que le prince de Coudé lui avoit défendu de me voir; ce qui étoit faux, puisque les domestiques (1) mêmes de ce prince, qui étoient de mes amis, me rendoient visite sans se brouiller avec leur maître , et je ne doute pas qu’il ne fit valoir au prince l’abandonnement qu’il faisoit de son ami. Quand il vit que le roi avoit satisfait au désir des honnêtes gens de la cour par le choix que Sa Majesté fit du duc de Montausier pour gouverneur du dauphin, il eût bien voulu être à recommencer, mais la pierre en étoit jetée. C’est pourquoi je fus ravi d’un si bon choix, non-seulement pour l’intérêt de la gloire du roi, mais encore parce que Lenet avoit fait une lâcheté qui ne lui servoit de rien] (2).

Dans ce temps-là, ma femme fatiguée de toutes les peines du corps et de l’esprit que ma prison lui avoit données depuis quinze mois, et d’ailleurs alarmée des bruits qui couroient qu’infailliblement je rentrerois dans la Bastille aussitôt que je serois guéri; et la maréchale d’Ëstrées , sa cousine, lui ayant même dit en particulier qu’elle le savoit à n’en pouvoir douter : tout cela, dis-je, la fit tomber malade d’une fièvre continue, dont elle fût morte sans son bon tempérament qui la sauva.

Pour moi , me trouvant alors assez remis pour prendre Pair de la campagne, j’écrivis au roi cette lettre, doutant si

(1) C’est-à-dire les personnes attachées à la maison du prince.

(2) Ces deux paragraphes relatifs à Lenet sont tirés du Supplément aux Mémoires , t. I, p. G7-63.

MÉMOIRES DE BUSSY-RABUTiN.

peu d’un heureux succès, que je mandai en même temps à Bussy qu’on m’amenât mes chevaux :

Sire,

Votre Majesté a pu savoir l’extrémité où j’étois quand elle me fit la grâce de me permettre de sortir de la Bastille pour me venir mettre entre les mains de Dalancé. Cette bonté, Sire, a plus contribué au rétablissement de ma santé que tous les remèdes, et m’a si sensiblement touché le cœur en me sauvant la vie, que je ne serai jamais content que je ne la hasarde encore pour Votre Majesté autant de fois que je l’ai hasardée, et qu’enfin que je ne la perde pour son service. Rien 11e m’en sauroit ôter le désir, Sire, parce que quand un châtiment est fait avec autant de justice que celui que j’ai reçu et est suivi d’une grâce aussi grande que celle que je viens de recevoir, on admire et on adore son maître : 011 est au désespoir de lui avoir déplu et on meurt d’envie de mourir pour l’augmentation de sa gloire. Voilà comme je suis, Sire. Je supplie très-humblement Votre Majesté d’en être persuadée et de me permettre d’aller recouvrer entièrement chez moi une santé que je ne veux user qu’au service de Votre Majesté, de laquelle je suis de tout mon cœur et avec tous les respects du monde, Sire, le trèshumble, etc.

J’envoyai cette lettre au duc de Noailles en lui écrivant celle-ci :

A Paris , ce 7 août 1G66.

Enfin , monsieur, après avoir passé depuis quatre mois par les plus grandes douleurs du monde, je me trouve aujourd’hui en meilleur état. Je dois la vie au roi, car si Sa Majesté ne m’eût fait la grâce de me sortir de la Bastille dans le temps qu’elle le fit, je serois mort huit jours après. Vous jugez bien , monsieur, ce que fait dans un cœur plein de reconnoissance une grâce aussi grande que celle-là. Si j’avois mille vies je les donnerois pour son service; vous verrez la

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