BUSSY, L0UV01S ET COLBERT
A Fontainebleau , ce to août, 1660.
Monsieur,
Il y a longtemps que je n’ai fait d’expédition avec plus de joie que celle de votre liberté , et si votre santé étoit comme je la souhaite il ne s’y pourroit rien ajouter. Je crois, monsieur, que vous me faites bien l’honneur d’être persuadé de cette vérité , et que personne n’est avec plus de respect et de passion que je suis, etc.
De par le roi : Sa Majesté ayant trouvé bon de permettre au sieur comte de Bussy-Rabutin , qui est présentement en la maison de maître Martin Dalancé, chirurgien de Paris, d’aller en Bourgogne, Sa Majesté a déchargé et décharge ledit Dalancé de la personne dudit sieur comte de Bussy.
Fait à Fontainebleau , le 10 août 1666.
Signé : Louis.
Et plus bas, le Tellier.
[Le Tellier et ses commis m’écrivirent la joie qu’ils avoient; mais Louvois ni Colbert ne me firent point de réponse : encore le premier m’a-t-il écrit quelquefois, mais pour Colbert il ne m’a pas jugé digne d’une de ses lettres. Depuis que la fortune tombe entre les mains d’un homme de basse naissance, c’est d’ordinaire une épée entre les mains d’un furieux. Il s’en sert à tort et à travers , et il n’en fait que par hasard un bon usage -, comme il ne connoît ni les gens de mérite ni les gens de qualité, il ne rend l’honneur qu’à ceux que la fortune favorise. Colbert, qui ne m’avoit pas trouvé au nombre des élus, n’avoit daigné s’informer qui j’étois, et il avoit réglé son estime pour moi par l’état où il avoit trouvé que j’étois à la cour; cependant, quand j’y aurois été encore plus mal, il auroit fait
réponse à mes lettres s’il avoit su vivre. Le Tellier, qui ne m’aimoit pas, n'y a jamais manqué] (1).
Au reste, quand tout le monde avoit cru que je rentrerois à la Bastille après que je serois guéri, moi seul je n’avois pas douté que le roi ne fût trop juste pour m'y renvoyer : mais en tout cas si les mauvais offices de mes ennemis eussent pu surprendre sa justice , je ne disois pas à Sa Majesté que je fusse entièrement guéri, afin de faire des tentatives pour mon entière liberté , sans me commettre : tant qu’on m’eût refusé ce que j’eusse demandé, j’aurois toujours été malade, et j’aurois bien mieux aimé passer ma vie chez Dalancé que de rentrer en prison. Cependant quand j’avois attendu de la bonté du roi la permission de me venir rétablir à la campagne, j’avois cru seulement que M. le Tellier me manderoit que Sa Majesté m’accordoit la très-humble prière que je lui avois faite; mais je n’avois pas espéré la grâce qu’elle me fit de me l’écrire elle-même si honnêtement. En effet , je ne pense pas que cela se soit jamais fait que cette seule fois, que le roi ait fait réponse à un homme en disgrâce quand ce n’a pas été pour l’en retirer tout à fait.
Trois jours après, je remerciai le roi par cette lettre ;
Sire,
La dernière bonté que Votre Majesté vient d’avoir pour moi me donne une joie infinie. Le seul chagrin qui me reste. Sire, c’est de ne pouvoir que par des paroles faire voir à Votre Majesté ma reconnoissance. Mais si elle vouloit connoître assurément le fond de mon cœur, elle me remettroit quelque jour en état de mourir pour son service et verroit par là, sans en pouvoir douter, que je suis avec toute la passion et
(1) Tiré du Supplément , t. T , p. 7?.
[J6(>6] BUSSY ET TURENNE
tous les respects imaginables, Sire, de Votre Majesté, le trèshumble, etc.
A Paris , ce 13 août 1666.
Cinq jours après que j’eus écrit cette lettre au roi, j’é^ crivis celle-ci au duc de Saint-Aignan :
A Paris , ce 20 août 1666.
Enfin , monsieur, le roi vient de finir mes maux : 11 m’a sauvé la vie quand il m’a sorti de la Bastille pour me faire traiter plus commodément; et, après que ce radoucissement a facilité ma guérison, Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’écrire que je pouvois aller chez moi, sur la très-humble prière que je lui avois faite de me le permettre. Vous ne doutez pas, monsieur, de l’effet que ces grâces ont fait dans mon cœur. Je vous assure qu’il est tel que je n’ai rien de plus fort dans l’esprit que de hasarder pour son service la vie qu’il vient de me conserver ; et , comme je suis persuadé que ces bontés me viennent par les bons offices que vous m’avez rendus , vous jugez bien quelle reconnoissance en peut avoir un homme qui n’est pas naturellement ingrat et qui a eu toute sa vie une très-grande estime et une très-forte amitié pour vous.
Dans ce temps-là , le duc de Noailles me vint voir, et me conta que le roi se voulant en quelque façon justifier à lui des maux qu’il m’avoit faits, lui avoit dit un jour tout ce qu’on avoit dit à Sa Majesté contre moi ; qu’il lui avoit répondu que je pouvois avoir tort sur des bagatelles, mais qu’au fond , j’étois un brave qui avoit toujours bien servi, et depuis fort longtemps , et que si le maréchal de Turenne, qui ne m’aimoit pas , n’eût caché mes services , ma fortune seroit bien en un autre état qu’elle n’étoit. Si M. de Turenne lui a rendu de mauvais offices, répliqua le roi , Bussy s’en est bien vengé.
On peut voir par cette réponse que je ne m’étois pas trompé quand j’avois soupçonné le maréchal de Turenne de me nuire.
Enfin je partis le 6 septembre de Paris, et j’arrivai le 10 à Bussy, plus rétabli par l’air que j’avois pris, qu’abattu de la fatigue du voyage. Je commençai alors à sentir véritablement la douceur de ma liberté, et je fis venir sept ou huit sortes d’artisans pour l’embellissement de ma maison. G’étoient les seuls plaisirs que je pusse avoir à la campagne : car il n’y a rien que je n’aimasse mieux faire que d’aller à la chasse.
Ici s’arrêtent les Mémoires de Bussy. — Sa Correspondance avec sa famille et ses amis , que nous publierons immédiatement après ces deux volumes, nous permettra de le suivre année par année et presque jour par jour, depuis le commencement de son exil jusqu’à sa mort arrivée le 9 avril 1693. — Toutefois, nous croyons devoir donner ici le résumé suivant qu’il a fait des dernières années de sa vie, dans le Discours à ses enfants , écrit au plus tôt en 1690 (1) :
(1) Les Illustres Malheureux , par le comte de Bussy -Rabutin , avec un Discours à ses enfants sur le hon usage des adversités et les divers événements de sa vie; Cologne ( à la Sphère), chez Reinier Leers , 1694, 202 p. in-12. — Le texte que nous donnons a été revu sur un manuscrit appartenant à la Bibliothèque Mazarine. (Voy. la Corresvondance littéraire, 5 décembre 1856, p. 40). On lit encore dans le Discours ce passage qui complète ceux que nous donnons :
« Après m’être assez bien rétabli pendant un mois, je demandai au roi permission de changer d’air pour achever de me remettre ; Sa Majesté me le permit et j’ai été dix-sept ans exilé. Pendant les douze dernières années de mon exil, je fus obligé de tenir madame de Bussy à Paris , et vous, ma fille de Montataire, auprès d’elle pour solliciter