‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 86 sur 108 · BUSSY EN EXIL · texte numérisé non relu

BUSSY EN EXIL

Pendant les dix-sept années de mon exil , il ne s'est passé aucune campagne où je n'aie offert au roi de le servir depuis la qualité de lieutenant général jusqu’à celle de volontaire. Il a toujours reçu mes lettres, grâce que les rois ne font jamais aux exilés ni aux prisonniers , qui ne parlent à leurs maîtres que par placets, et cette distinction m’a fort aidé à prendre patience : la moindre bonté de Sa Majesté m'en faisant oublier toutes les rudesses.

Je n’aurois pas résisté à l'ennui d’une si longue oisiveté , après avoir passé toute ma vie dans l'action, si je ne m’étois donné de l'emploi en écrivant mes Mémoires et mettant en ordre les mémoires que j'avois faits de ce qui m’est arrivé à la cour et à la guerre, et de ce qui s'est passé depuis ma disgrâce.

Vous serez peut-être étonnés , mes enfants, de trouver dans ces mémoires tant d'éloges de celui qui , pour faire justice, m’a fait tant de peine. Mais quand vous ferez réflexion à la droiture de mon cœur, qui ne m'a jamais permis de taire le mérite où je l’ai trouvé, vous cesserez d'être surpris; et d'autant plus que ce prince, dont je dis tant de bien, est le maître que Dieu m'a donné; qu'il a un mérite qui force même ses ennemis à lui donner des louanges ; qu'il est aimable et que la justice que je me suis toujours faite me l’a laissé toujours aimer. J’ajoute à ces considérations ce que je lui ai une fois écrit, que j'espérois qu’il seroit cause de mon salut : et en effet, par le peu d'apparence qu’il y avoit que je pusse me sauver dans les embarras du monde, je me suis senti plus obligé au roi de

les affaires de ma maison , et je vous mis alors, mes fils, l’un à l’Académie, l’autre au collège. Pour vous, ma fille de Coligny, qui ne m’avez point quitté tant qu’a duré mon exil et qui m’avez toujours tendrement assisté de vos soins et même de votre bourse dans mes besoins , vous avez été toute ma consolation , et je prie Dieu qu’il soit de tout cela votre récompense. »

m’avoir mis dans le chemin d’être saint que de m’avoir fait maréchal de France.

La mort de madame Henriette d’Angleterre fut un nouveau malheur pour moi. Elle m’avoit rendu plusieurs bons offices auprès de Sa Majesté, et j’en espérois d’autres d’elle; car outre qu’elle a voit, joint à beaucoup d’esprit, des manières qui la faisoient aimer et respecter de tout le monde, elle étoit née généreuse et bienfaisante. Du reste, cette mort me valut bien des sermons. Une jeune princesse, belle et heureuse, qui meurt à vingt-six ans avec toute la fermeté et tout le christianisme des gens détrompés du monde, est un exemple dont Dieu me fit la grâce d’être sensiblement touché.

Mes réflexions , aidées des lumières du ciel, me mirent alors l’esprit un peu en repos sur ce qui regardoit ma fortune; et quand je faisois des pas pour la rétablir, c’est que je devois cela à ma famille et à mon honneur; mais je le faisois sans impatience.

Je m’occupois à considérer la folie des hommes si hardis et si empressés pour des établissements qui durent si peu. Je m’amusois à embellir mes maisons; j’entretenois un commerce régulier avec mes amis, et les jours se passoient, sinon avec d’aussi grands plaisirs que j’en avois eus à la cour, au moins avec mille fois plus de calme. J’adoucissois mes maux par l’espérance, à quoi, grâces à Dieu, je suis fort sujet. Je me disois fort souvent que tout finit, les disgrâces aussi bien que les prospérités , et que , si je me trompois, j’aurois la consolation en mourant de finir une vie qui auroit toujours été malheureuse.

Je me trouvai les années suivantes dans une tranquillité qui me surprenoit. Quand je songeois à mes services et aux injustices de la fortune, vif comme je suis, je ne me connoissois pas. Ma fermeté et ma patience ne pouvoient pas être l’ouvrage du raisonnement humain : c’est à Dieu seul aussi que j’en dois toute la gloire.

BUSSÏ EN EXIL.

On m’envoya en ce temps-là un traité contre les bals, qu’on disoit être du prince de Conti, Armand de Bourbon (1). Il me parut beau, et je serai bien aise de vous dire mon sentiment sur cette matière :

J’ai toujours cru les bals dangereux : ce n’a pas été seulement ma raison qui me l’a fait croire, ç.’a encore été mon expérience; et, quoique le témoignage des Pères de l’Église soit bien fort, je tiens que sur ce chapitre celui d’un courtisan doit être de plus grand poids. Je sais bien qu’il y a des gens qui courent moins de hasard en ces lieux-là que d’autres; cependant les tempéraments les plus froids s’y réchauffent. Ce ne sont d’ordinaire que de jeunes gens qui composent ces sortes d’assemblées , lesquels ont assez de peine à résister aux tentations dans la solitude, à plus forte raison dans ces lieux-là, où les beaux objets, les flambeaux, les violons et l’agitation de la danse échaufferoient des anachorètes. Les vieilles gens qui pourvoient aller au bal, sans intéresser leur conscience, seroient ridicules d’y aller, et les jeunes gens , à qui la bienséance le permettroit, ne le pourroient pas sans s’exposer à de trop grands périls. Ainsi, je tiens qu’il ne faut point aller au bal quand on est chrétien, et je crois que les directeurs feroient leur devoir s’ils exigeoient de ceux dont ils gouvernent la conscience qu’ils n’y allassent jamais.

En 1672, le roi me permit d’aller à Paris pour quelque temps travailler moi-même à mes affaires. En 1676, Sa Majesté me fit la même grâce, et en 1681 il me permit le

(I) Le prince cîe Conti, après la conversion de sa sœur, la duchesse de Longueville, se jeta dans la haute dévotion et employa les dernières années de sa vie à composer des livres de théologie et de morale. — Le livre dont parle Bussy est probablement le Traité de la Comédie et des spectacles , selon la tradition de l'Église , Paris , IGG7, in-12. — L’auteur, dit Voltaire, aurait mieux fait d’écrire contre la guerre civile.

séjour de Paris pour toujours. Dans ce temps-là, il m’arriva une affaire désagréable que le roi eut la bonté d’adoucir par mon rappel à la cour, qui fut le 12 avril 4682.

Depuis le jour que je fus arrêté jusqu’à celui où je revis le roi, le duc de Saint-Aignan ne perdit pas une occasion de parler à Sa Majesté de mes intérêts et fit taire de certaines gens qui ne paroissoient de mes ennemis que parce que j’étois à la Bastille. Ce fut encore par lui que le roi me lit dire, le 8 avril 1682, que je me trouvasse à son lever le 12, et que je n’en parlasse à personne, parce qu’il vouloit surprendre tout le monde sur mon retour.

Je me jetai donc aux pieds du roi, qui me reçut si bien ce jour-là que ma tendresse pour lui me serra le cœur au point de ne parler et de n’exprimer majoie et mareconnoissance que par mes larmes.

Je fus huit jours fort content de ma cour, après lesquels je m’aperçus que le roi évitoit de me regarder; lorsque j’eus fait encore deux mois durant de pareilles observations, je voulus éprouver si je ne m’éclaircirois pas davantage en parlant à Sa Majesté. Il est vrai qu’il me répondit si sèchement, que je ne doutai pas de quelque nouvelle disgrâce.

Vous pouvez juger, mes enfants, quelle fut ma douleur en cette rencontre : elle fut telle que je m’absentai cinq ans de la cour, ne pouvant supporter les froideurs d’un maître, dont le bon accueil avoit encore augmenté ma tendresse; et à ce sujet j’admirai la conduite delà Providence sur moi, me souvenant que le jour que je vis le roi, après dix-sept ans d’exil, je priois Dieu en allant à Saint - Germain de ne me pas laisser longtemps à la cour, pays dangereux aux gens qui veulent marcher dans les voies du Seigneur, s’il prévoyoit que je n’y fisse pas mon salut.

Le chagrin ranima tellement la fistule qui m’avoit tant tourmenté à la Bastille, qu’on fut obligé de me faire l’opé-

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