LETTRE DE BUSSY A MM1 DE SÉVIGNÉ
aigre si je n’avois rabattu les coups. Cependant, comme il n’y avoit pas beaucoup de plaisir pour aucun de la compagnie, nous ne la poussâmes pas bien loin , et nous nous retirâmes, lui fort content de ce qu’il venoit de faire, et moi fort chagrin de m’être trouvé engagé à contribuer au déplaisir de deux personnes qui ne m’en avoient jamais fait. On sut cela le lendemain par la ville, et on en parla diversement. On admira la grande prudence de Bussy, et on renouvela les railleries qu’on avoit déjà faites sur son sujet, lui faisant dire à cette dame (à son retour de Châlons, après la bataille de Thionville) : qu’il n’avoit jamais cru avoir autant d’amour pour elle qu’il en avoit, et qu’il falloit que sa passion fût bien forte pour lui avoir fait oublier son honneur et son devoir en cette journée, par le désir qu’il avoit eu de se conserver pour elle. Pour moi, je ne crois pas que ces reproches lui fussent dus. Il a eu depuis des emplois considérables dans lesquels il a fait son devoir; mais il y avoit peut-être quelque justice qu’un homme, qui devoit déchirer la réputation de tout le monde par ses médisances, ne fût pas exempt de celles des autres. »
Lettre de Bussy à, madame de Sévigné.
Dans ses Mémoires (voy. t. Ier, p. 433) Bussy n’a cité que quelques vers de la lettre qu’il écrivit à madame de Sévigné après la prise de Mardick et qui , nous ne savons pourquoi, n’a pas été reproduite dans les meilleures éditions de madame de Sévigné. En voici le texte entier que nous tirons du Discours de Bussy à ses enfants (p. 93) :
Du camp de Hondscolte, le ïl octobre 1646.
A vous qui aimez les détails, madame, je m’en vais vous
450 APPENDICE
en faire un de notre campagne, c’est-à-dire un éloge de M. le duc (d’Enghien).
11 fit d’abord le siège de Courtrai ;
Il y signala sa prudence;
Sans cela, pour dire le vrai,
Nous fussions retournés en France.
Quoique tout cède à son grand cœur,
Que rien n’égale sa valeur,
Peut-être en a-t-on vu jadis d’aussi brillante ;
Mais il est encore inouï Qu’à l’âge , où la bile régente,
On ait été jamais aussi prudent que lui.
Il est certain, ma chère cousine, qu’on n'a jamais vu tant de conduite avec tant de jeunesse.
Après cette expédition Nous marchâmes à la Bruyère,
Pour y faire la jonction De ces gros avaleurs de bière.
Un prisonnier nous dit d’un cœur sincère Que l’archiduc la veille opinoit au combat;
Car c’est en ces grands coups d’État Que le conseil d’Espagne hasarde ;
Mais qu’ayant su de grand matin Que le ducavoit l’avant-garde.
Il avoit changé de dessein (1).
Nous avions donné le rendez-vous aux Hollandois au canal de Bruges pour leur prêter six mille hommes, afin qu’ils fissent une diversion considérable. Les ennemis, qui en voyoient la conséquence, s’étoient postés à l’entrée de la plaine pour s’opposer à notre jonction; mais la nouvelle qu’ils eurent, que M. le duc avoit l’avant-garde, les obligea de se retirer sous les murailles de Bruges.
(1) Voy. Mémoires, t. 1er, p. 121.