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LES OFFICIERS DANS LA TROUPE

Essayons de replacer les officiers russes parmi la troupe

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qu'ils commandaient «t de démêler ce ^jn'il y avait de caractérisli(jne dans hîiir conduite.

Tout ollicier français se souvient de ce qui est dit sur V exemple au tF'oisicme paraj^raphe (]\\ manuel du chef de section d'infanterie :

« L'exemple. La troupe est le reflet de son chef. P^lle en est le juge le plus sévère... »

Ces paroles si unies contiennent peut-être la plus helle et la plus utile des formules qui doivent servir de guide à l'officier de tous les temps et de tous les pays. Or, cette formule, il ne semble pas que les officiers russes, pris dans leur ensemble,, l'aient jamais méditée ni appliquée. En tout cas, ils ont oublié de le faire pendant la guerre.

Gela s'explique aisément. Le plus sincèrement du monde, ces officiers se considéraient comme d'une autre nature que leurs soldats. Ils ne pensaient pas qu'il pûty avoir, entre eux et les hommes, de commune mesure. Les hommes étaient pour eux une sorte de troupeau d'êtres inférieurs, mais fort sympathiques, envers lesquels on avait des droits, mais peu ou point de devoirs, en dehors de celui de pourvoir à leur vie matérielle et à leur dressage militaire. Cette idée ne provenait pas chez eux d'un orgueil mal placé : elle était le résultat de divers facteurs, parmi lesquels on reconnaît aisément le manque de réflexion, la paresse intellectuelle, la pauvreté du développement moral, et, par-dessus tout, cette royale indifférence que manifeste un Russe pour la vie et les actes de son prochain, lorsque ce prochain n'appartient pas à son clan social. Un officier pouvait, dans certaines circonstances, vivre exactement dans les mêmes conditions que ses hommes, dans la boue, la vermine, et la misère; sa vie, cependant, se déroulait exactement comme si ces hommes n'eussent pas existé. Individualistes nés, ces officiers vivaient à leur guise, selon les circonstances, mais restaient complètement indifférents à ce qu'en pouvait ou pourrait penser leur entourage de soldats. On les étonnait profondément quand on leur disait que leur genre de vie pouvait exercer une répercussion fâcheuse sur la pensée ou les actes de leurs subordonnés. Leur égoïsme transcendantal se refusait à vous croire, et ce

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n'est pas eux qu'il en faut blâmer, mais bien les maîtres qui ont négligé de leur ouvrir les yeux alors qu'il en était encore temps.

Voyons d'un peu près ce qu'était la vie des officiers sur le front, en particulier dans les compagnies. En secteur, la vie était fort monotone, en Russie comme en France, et même beaucoup plus en Russie qu'en France, parce qu'on y restait ordinairement les bras croisés. Les ofliciers commandant une compagnie s'ennuyaient ferme durant le jour. Ils avaient peu d'obligations, et les réduisaient d'ailleurs au strict minimum en se faisant, aussi souvent qu'il était possible, remplacer par des sous-ofliciers. Pendant tout le jour, ils fumaient, ou dormaient; plus rarement, ils lisaient, et il fallait voir ce que, parfois, ils lisaient ! Mais, le soir venu, l'excitation du dîner, de la pauvre lumière des deux bougies, de la veillée, qui séduit toujours un Russe, les réveillait, et ils s'asseyaient devant une partie de cartes qui se prolongeait souvent fort tard. Le lendemain, ils ne se pressaient pas de se lever, certains que les sous-officiers feraient le nécessaire, et les journées se passaient ainsi mornes et toutes pareilles, quand elles n'étaient pas égayées par une bouteille d'alcool.

Or, de leur côté, que faisaient les soldats? Ils imitaient leurs chefs à leur manière : ils dormaient le jour, veillaient fort tard devant une partie de cartes, et tardaient à se lever le lendemain matin.

C'eût été peu encore. Mais il y avait l'alcool, et avec l'alcool, les officiers donnaient à leurs soldats des exemples infiniment plus pernicieux que celui de leur paresse ou de leur négligence. On sait qu'une loi avait, au début de la guerre, solennellement défendu la vente et la consommation de l'alcool et des boissons alcooliques sur tout le territoire de l'Empire russe. Or, je puis certifier que, de 1916 au mois de mars 1918, époque à laquelle j'ai quitté le front russe, j'ai toujours vu les officiers braver la loi et boire de l'alcool, du vin et des liqueurs, toutes les fois qu'ils pouvaient s'en procurer. Ils s'en procuraient sans grande difficulté. Le moyen le plus ordinaire consistait à se faire délivrer, sous des pré-

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textes quelconques, et ?nj moyen «Je déclarations mensongères, de ralcool à 00" ou î)')" non dénaluré. C'est d'ordinaire par les hôpitaux qu'on se ravitaillait le plus aisément. Cet alcool était ensuite dédoublé au gofjt du consommateur, et remplaçait la a vodka » a[)sente et [)rohibée.

Dans les villes de l'arrière, les restaurateurs écoulaient bien aussi leurs stocks de vin ou d'alcool, mais ils les vendaient à prix d'or et en cachette, par exemple dans des théières ou des pots à kvass (sorte de limonade). Quand ils étaient pris, ils payaient une forte amende. Le public avait donc là l'impression d'une fraude, et cette fraude coûtait assez cher pour n'être pas trop fréquente.

Sur le front, au contraire, les officiers consommaient de l'alcool publiquement. Ils buvaient au grand jour, avec une innocence qui vous confondait. En été, ils dressaient des tables en plein air, et faisaient leur petite ripaille sous les yeux mêmes des soldats qui les entouraient, mourant d'envie d'en faire autant. Sans doute, au début de la guerre, les soldats, par habitude de passivité, se contentaient d'éprouver un sentiment analogue à celui du piéton fatigué qui, voyant passer des inconnus en automobile, résume son impression en murmurant entre ses dents : « Quels veinards! » Ils regardaient leurs officiers boire de l'alcool sans les désapprouver le moins du monde, regrettant seulement que les plaisirs de ce genre ne leur fussent pas accessibles à eux. Quand on donne le mauvais exemple à plus petit que soit, on est rarement blâmé par sa victime ! Mais voyez ici la situation telle qu'elle apparaissait. La loi défendant l'alcool, en vue même de la conduite de la guerre, et au grand détriment des finances publiques, se voyait bravée par ceux mêmes qui avaient pour mission de la faire observer dans la zone des armées. D'ailleurs, ces officiers coupables ne manquaient pas de sévir s'ils surprenaient des soldats s'enhardissant jusqu'à les imiter. On avait donc l'exemple d'une loi valant pour ceux d'en bas et non pour ceux d'en haut. Quelle force devaient avoir certains meneurs en ouvrant les yeux des soldats sur cette anomalie, dont les effets leur étaient d'autant plus sensibles que le désir de l'alcool était chez eux-mêmes plus violent!

On voyait ainsi s'opposer deux mondes qui semblaient n'avoir rien de commun entre eux : le monde des gouvernants, des puissants, et le monde de la plèbe. Saisit-on la puissance des arguments de ceux qui viendront exciter cette (( plèbe » contre ceux « qui la mènent à la boucherie » ! Peutil y avoir l'ombre d'un doute sur les sentiments qu'eût inspirés à des soldats français une pareille conduite de leurs officiers? Or, on rencontre partout des officiers russes qui se plaignent de « l'ingratitude » de leurs soldats !

D'une façon générale, les officiers se permettaient la satisfaction de tous les désirs qui leur étaient matériellement réalisables. Jamais un scrupule, si obscur fût-il, ne restreignait chez eux la recherche du plaisir qu'ils désiraient. Parmi les libertés qu'ils prenaient et que, naturellement, ils ne permettaient pas aux hommes, était celle d'amener, jusque dans les cantonnements, leur femme ou leur maîtresse. Sans doute, le soldat russe est infiniment moins sensible à la question de la femme qu'à celle de l'alcool; mais là encore il y avait une licence illégale prise publiquement par des officiers, pour la seule raison que cela leur faisait plaisir et, qu'ayant la puissance de leur côté, ils étaient sûrs de l'impunité.

On se rappelle l'émotion produite parmi les officiers russes par « l'ordre du jour n° 1 », supprimant entre autres choses l'obligation du salut militaire. C'était partout une indignation sans bornes ; on voyait là un coup funeste porté à la discipline. La chose n'était pas douteuse. Mais, plaçons-nous pour un instant du côté des soldats. Qu'allons-nous constater? Nous verrons que nous sommes obligés, sous peine de punition, de saluer nos officiers, mais que nos officiers ne nous répondent que lorsque cela ne les dérange pas, c'est-à-dire peut-être une fois sur vingt ou trente saluts, et que, d'autre part, nul n'a le droit de les blâmer pour cette négligence, il est clair que, dès le début de la révolution, les soldats durent songer à se libérer de ce qui leur apparaissait comme une brimade unilatérale.

On aurait tort de croire, d'ailleurs, que le soldat russe, être infiniment simple, ne voyait pas si loin. L'exemple sui-

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v;inl, pris entre cent, proiiveniit le contraire. Un jour, dans J'l^]tat-Major de nnon corps d'année, le commandant du quartier gémirai envoie \\\\ soldat me porter un [laquet : ' — Tiens, [)orte cela à roflicier français! Tu le connais?

— Nullement !

— Voyons, tu sais Lien, ce lieutenant âgé qui habite telle chambre.

— Ah ouil lit le soldat : je sais! Cest V officier qui répond toujours à un salut l

Et il m'apporta le paquet. J'étais loin de me douter que les soldats de notre escorte me connaissaient par cette habitude de politesse, mais j'eus l'occasion de constater qu'ils y attachaient une certaine importance. Après la publication de l'ordre du jour n*" 1, ces hommes ont continué à me saluer exactement comme auparavant jusqu'au jour même de mon départ. C'est évidemment parce que je n'avais pas attendu la menace des troubles pour être poli avec eux, et qu'ils s'en étaient aperçus.

Si les officiers russes ne se préoccupaient guère de l'exemple à donner, ils ne s'inquiétaient pas davantage de préparer la compréhension de leurs ordres. Sur la guerre, son origine et son but, sur l'ennemi et ses menaces, que de choses utiles ils auraient pu faire connaître à leurs hommes. Ils s'en inquiétaient bien rarement.

Cependant, beaucoup de solda;ts russes s'intéressaient vivement à ces questions. Dans la première partie de 1916, j'ai parlé dans cinquante-deux unités. Chaque fois que la conférence avait lieu en plein air ou dans un local assez grand pour y admettre des soldats, ils y venaient en foule, et m'écoutaient avec une profonde attention. J'ai eu plusieurs fois la curiosité de connaître l'impression produite, et, soit en les questionnant moi-même, soit en priant un camarade russe de faire une petite enquête, voici ce que je constatais : les illettrés suivaient la parole et retenaient seulement certaines anecdotes ; mais, ceux qui savaient lire et avaient une certaine

instruction avaient écouté avec tant d'attention, qu'ils reproduisaient sans se tromper le plan général de ce qu'ils avaient entendu. Je ne suis pas bien sûr que tous mes camarades officiers aient retenu ma parole avec autant de précision.

Du côté des officiers, on constatait, vis-à-vis des hommes, une sympathie générale, mais en môme temps une attitude indifférente, exactement comme si ces soldats, auxquels on était loin de vouloir du mal, appartenaient à un monde qui aurait été extérieur à celui des officiers. Un officier français est plus près d'un tirailleur tonkinois dont il balbutie à peine la langue qu'un officier russe ne l'était d'un de ses soldats.

Du côté des hommes, au contraire, on pouvait constater un sentiment ardent de curiosité souvent intelligente, un élan général, à peine conscient encore, mais très réel, vers un peu plus de lumière. De cette opposition devait, dans la grande inaction du front, résulter un heurt. De jour en jour, à mesure que l'ennui pesait plus lourdement sur ces âmes désœuvrées, que les officiers s'abandonnaient plus librement à leurs fantaisies, que les hommes comprenaient mieux qu'ils étaient obstinément laissés à l'écart de tous les trésors matériels ou moraux dont profitaient les chefs, le fossé se creusait plus profondément entre les deux camps. Un jour devait venir où la rupture serait complète.

Une preuve indirecte de ce que j'exprime nous est fournie par l'attitude des hommes dans les armes spéciales. Les cavaliers et les artilleurs, les compagnies de mitrailleuses même ont plus longtemps résisté aux excès de l'entraînement révolutionnaire que les unités d'infanterie. Sans doute, il restait dans ces unités spéciales un plus grand nombre de cadres et d'hommes de l'an 'ienne armée, puisque les pertes avaient été moindres que dans l'infanterie. Mais la raison principale de leur tenue est que l'officier spécialiste est en liaison bien plus fréquente et plus profonde avec ses hommes que ce n'est le cas pour les fantassins.

Si, quittant les constatations d'un caractère général, on

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essaie d'établir une dislinclion (;nt.re les difTérentes catégories d'ofliciers, on pourra l'aire un certain nombre d'intéressantes remarques.

Pour les raisons précédemment exposées, les plus médiocres ofliciers se rencontraient dans les f^rades inférieurs, où se trouvaient bloqués tous ces jeunes j^ens sans consistance morale issus des écoles de praporcbtcbiks. Aussi bien ne l'audrait-il pas croire que, parmi eux, on ne put trouver de bons éléments. Tout au contraire Je suis même persuadé que, si leurs aînés s'en étaient donné la peine, ils auraient fait de beaucoup des jeunes gens récemment promus des officiers extrêmement sérieux. J'ai connu de près une centaine de ces jeunes gens, dont un certain nombre m'ont été subordonnés dans mes divers postes : je puis témoigner que j'ai trouvé chez eux une application intelligente et un zèle constant. Seulement je m'y prenais avec eux comme fait un officier français, et non à la façon indifférente d'un officier russe.

Pour la plupart des jeunes ofliciers, praporchtchiks et sous-lieutenants, ils se trouvaient abandonnés à leur sort, et si, techniquement, ilfe ne valaient pas grand chose, c'était pour la même raison que les soldats, c'est-à-dire parce que nul ne faisait leur éducation, nul ne leur disait que la sortie d'une institution militaire n'est pas une fin, mais un commencement, et que le devoir d'un officier est de travailler sur soi-même et sur ses hommes inlassablement. C'étaient des jeunes gens abandonnés à leur sort dans un océan d'ennui et un chaos d'inutiles obligations, et, à leur inconsistance morale s'ajoutait, pour les troubler encore, la pauvreté. Le pouvoir d'achat du rouble diminuait de jour en jour, et leur maigre solde ne changeait pas. Je ne sais vraiment pas comment pouvaient se tirer d'affaire ceux d'entre eux qui étaient mariés.

D'autre part, ces jeunes gens, sans le vouloir, démoralisaient leurs hommes : l'exemple de leur laisser-aller, de leur manque de foi dans l'avenir, de leur manque de souci du lendemain, agissait de la façon la plus pernicieuse sur les soldats qui leur étaient confiés. Or, comme ils étaient placés

à l'échelle inférieure du commandement, c'est à peu près la totalité des troupes qui venait en contact avec ces malheureux jeunes ofiiciers, et qui, avec lenteur, mais inexorablement, voyait se dissoudre ce qui lui était resté jusqu'alors d'esprit militaire.

A un échelon plus élevé, par exemple celui des commandants de bataillon, le tableau ne changeait guère. Heureux d'être délivrés des trop minutieuses responsabilités du commandant de compagnie, se sentant déjà investis d'une certaine importance, bien qu'ils fussent très jeune*s pour la plupart, ils faisaient leur travail honnêtement, mais sans conviction profonde. Cependant, comme leur science n'allait pas loin, et comme ils ne cherchaient pas à se perfectionner, ils progressaient peu et ne prenaient aucune initiative. Ce qui était grave, c'était ce fait qu'ils semblaient se désintéresser du travail qui se pratiquait dans les compagnies; du moins, on ne les voyait pas le soumettre à une direction et à des inspections régulières et patientes.

Les commandants de régiment, soit à cause de leur recrutement et de leur âge, soit à cause de la nature même de leurs obligations, étaient en général d'une tout autre envergure. On peut faire abstraction de quelques vieilles culottes de peau incapables de rien organiser, ni de rien comprendre à la nouvelle façon de faire là guerre. Mais il restait en dehors d'eux un nombre intéressant d'officiers de mérite pourvus ou non du brevet d'Etat-Major, et je puis témoigner d'en avoir rencontré qui étaient de premier ordre.

Il n'était plus ici question de faire l'éducation individuelle du soldat, de sorte que ce point faible du commandement russe passait chez eux inaperçu. Mais la conduite d'un régiment sur le front n'en impose pas moins beaucoup de travail et un contact avec la troupe qui peut être aussi bienfaisant qu'il est fréquent. Avec ces officiers, un camarade d'une armée étrangère trouvait de suite un terrain d'entente; leurs préoccupations étaient du même ordre que les nôtres et leur travail, intelligemment dirigé, était parfois d'une aimable originalité.

J'observais avec un intérêt particulier ceux des comman-

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(lants (le rëgiinejit (jiii, ôtani, hreveté.s, laisaieril là un stage (Je (jiKilijiies mois avant d'être promus généraux. Au contact du danger, de la responsabilité personnelle, de tous ces braves et simples enfants (|ui pouvaient, sur un signe d'eux, être envoyés à la mort, ceux d'entre eux qui avaient de l'intelligence et du ressort se dépouillaient de la cuirasse des l'ormules apprises, et travaillaient enfin à même la vie. Ils se sentaient pour un certain temps inliniment loin des habitudes de l'État-Major, et, par les conlidences que plusieurs d'entre eux m'ont faites, j'ai pu mesurer le bien-être qu'ils en éprouvaient.

Sans doute leur poste de commandant de régiment les plaçait trop haut et leur donnait trop de besogne pour pouvoir leur permettre de réagir avec continuité sur leurs collaborateurs d'en bas. La brièveté de leur séjour agissait dans le même sens. Mais ils n'en exerçaient pas m.oins une influence générale dont tous pouvaient sentir les effets. Ils s'ingéniaient pour aménager utilement leur secteur, pour créer des améliorations assurant aux hommes plus de confort et moins de danger; le moment venu, ils organisaient et conduisaient bravement une attaque. Bref, ils faisaient de la besogne à la fois intelligente et utile, et, placés loin des souvenirs de l'Ecole de Guerre et des soucis de carrière, ils se régénéraient.

Par malheur, le stage terminé, ils regagnaient leur Etat- Major. Avec les étoiles de général, ils pouvaient bien, sans doute, être affectés de nouveau à une unité de combat. Mais ils se trouvaient alors si haut placés, et si loin du soldat, si occupés des obligations administratives, qu'il leur était impossible de faire utilement sentir jusqu'au soldat la bienfaisante influence de leur récente expérience.

Néanmoins, de tous les officiers russes, ceux qui m'ont séduit avec le plus de continuité étaient des commandants de régiment, brevetés ou non. J'ai rencontré dans ce poste des officiers dont beaucoup auraient figuré avec honneur dans la meilleure armée occidentale, prouvant à l'évidence que les défauts de l'armée russe n'étaient pas, ainsi que beaucoup le répètent, des défauts essentiels, mais seulement des

défauts d'organisation et de mise au point.

Les officiers généraux étaient fort nombreux : ils foisonnaient dans les Etats-Majors; on en voyait partout. Il en résultait pour eux une sorte de démonétisation. Quelles que fussent les marques de respect qu'on prodiguât à un général russe, nul n'avait de lui, a priori, une opinion très favorable. Il faudrait cependant distinguer, parmi eux, plusieurs couches. Parmi les anciens généraux, plusieurs, même parmi les noms célèbres, ne faisaient pas grande impression, tel, par exemple, le général Kouropatkine, qui n'était qu'un organisateur tatillon; tel également le général Broussilof, soldat heureux parce qu'il tailla dans des armées autrichiennes dont les soldats désertaient par milliers, et parce que les réserves ne lui furent pas ménagées, mais qui manqua de caractère lors des troubles de 1917.

Sans me permettre de donner des palmes ou de faire des critiques, j'ai l'impression que, dans leur ensemble, durant la période impériale, il y avait, parmi les généraux d'armée, relativement plus d'hommes de valeur que parmi les commandants de groupes d'armées. C'est que les premiers, plus jeunes en général, avaient souvent profité des enseignements de la guerre moderne, et dépouillé les préjugés du vieil officier russe sur l'avance au hasard, coûte que coûte, sur l'opiniâtreté aveugle, dont ils savaient qu'elle n'était point de mise devant les fils de fer, les nids de mitrailleuses et l'artillerie à longue portt^e.

Ceux des généraux de division et de corps d'armée qui avaient une valeur personnelle ont presque tous, et très rapidement, gagné, en 1917, des désignations importantes. J'ai vu parmi eux des hommes intelligents, travailleurs, doués de coup d'œil et sachant entraîner les hommes. Avec des officiers de cette espèce, qui n'avaient peut-être pas tous du génie, mais qui avaient certainement, avec une grande force de travail, un véritable talent d'adaptation, on aurait pu faire beaucoup.

Après la guerre de Mandchourie, il y avait eu une bienfaisante rénovation de l'armée russe. Au début de la période révolutionnaire, le ministre de la guerre, M. Goutchkof, se

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livra à son tour à une lar^e épuration des hauts postes : un nombre cont^idérahle (Je généraux furent <i limogés ». Mais il élait. déjà tro[) tard. C'est par en bas qu'il efjt fallu tenter la reconstitution de l'armée : on n'en avait ni le temps ni les moyens. Néanmoins, on vit paraître alors dans des postes importants des luxnmes nouveaux, ou bien des hommes que des intrigues avaient jusqu'ici confinés dans des postes inférieurs. L'armée entière, en dépit des mécontents et des jaloux, sentit comme un renouveau, et un rayon d'espoir vint luire dans nos âmes. Les offensives de juin-juillet 1917 devaient, hélas! détruire cette illusion.

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