LE CARACTÈRE DES OFFICIERS
Les pages précédentes ont permis au lecteur de se faire une idée de la façon dont travaillaient les officiers russes dans leur contact avec la troupe. Je voudrais résumer à présent l'impression d'ensemble qui se dégage d'une longue collaboration avec eux sur le front russe.
Les officiers russes formaient, avant la guerre, une casle relativement fermée. Non qu'ils fussent tenus, autant que leurs camarades français, à de strictes obligations d'existence, mais parce que leurs goûts et leurs habitudes tendaient plutôt à les mettre à part de la société civile. Exception doit être faite pour les officiers de la Garde, qui, tous plus ou moins issus du monde ou du grand monde, y avaient naturellement leurs entrées. A part ce corps spécial, on ne rencontrait guère, dans la société civile, qu'un minimum d'officiers. L'uniforme ne leur procurait pas, comme chez nous, une espèce de saufconduit; on les recevait quand on les connaissait et quand on les savait de bonne compagnie, ainsi que modérés sur le chapitre de la boisson. D'ailleurs, la désaffection de l'armée n'avait fait que croître depuis la guerre de Mandchourie, et comme il n'y avait qu'une faible minorité de la société cultivée qui passât par le service militaire, il n'y avait rien pour faire contrepoids à ce sentiment.
L'armée n'en avait cure, ayant foi dans sa haute importance comme soutien du trône et de l'autel. Quelques officiers seulement hésitaient, et j'ai reçu à ce sujet, avant la guerre, entre 1005 et 1912, de troublantes confidences de tels d'entre eux qui songeaient à démissionner. Les yeux immuablement fixés sur les hautes sphères de la société, les militaires russes s'efforçaient d'en épouser les idées et d'en cultiver les préjugés. Pour eux, en effet, comme pour les salons nobles et les hauts fonctionnaires de Saint-Pétersbourg, qu'était-ce que le moujik, sinon un être de second ordre, prêt à mourir sur un signe de son chef, et que cent autres remplaceraient sur-le-champ? Nul ne leur disait jamais que ce moujik était un frère puîné, qu'il fallait parfois conduire à la baguette, mais dont on devait faire soigneusement l'éducation. D'ailleurs, d'après leur conviction, les révolutionnaires étaient les seuls à vouloir faire l'éducation du peuple. Quant au soldat, il convenait de lui laisser sa sainte ignorance, et se contenter de le dégrossir, d'en faire un homme agile, adroit, docile, docile surtout. Ce soldat, ils l'aimaient d'ailleurs beaucoup, et ils en étaient fiers. Us ne lui auraient jamais fait, de propos délibéré, le moindre mal; c'est seulement sous l'empire de la mauvaise humeur ou de la colère qu'ils le maltraitaient — quitte à se laisser, un peu plus tard, ramasser par lui, quand ils gisaient ivres-morts sous une table de mess. Ainsi donc, ils voulaient du bien au soldat : ils se trompaient seulement sur la façon de réaliser ce bien.
D'ailleurs, je doute qu'ils aient pu trouver les mots appropriés pour élever l'âme du soldat. Les officiers russes n'avaient pas, à proprement parler, l'étincelle patriotique, en ce sens que, si un Russe aime sa patrie, c'est d'un amour très particulier, où il entre plus d'orgueil national que de ce sentiment tendre et total que le mot Patrie éveille dans l'âme d'un Français. On croyait avoir tout dit quand on répétait aux hommes : « Pour le Tsar et pour la Patrie » . Ce n'était là qu'une formule creuse, mais ils la croyaient adaptée à la simplicité de l'âme populaire, qu'ils imaginaient crédule et foncièrement dévouée à la monarchie. Ils ne regardaient pas au-delà!...
386 MKMOIltES DE HU.SSIE
Les officiers russes (îlaient-ils braves? Je répondrai, mol qui les ai beaucoup IVéquenlés, et qui en ai connu des milliers : (( Oui! Dans l'ensemble, ils étaient très braves, et parfois môme d'une bravoure folle. » Seulement, la diversité des origines et les promotions bàtives de la guerre ont pu introduire çà et là des individus qui faisaient tacbe parmi les autres : ce n'est pas à ces tristes exceptions qu'il faut s'arrêter. Il y avait aussi parmi eux des bommes qui s'embusquaient : cela s'est vu dans toutes les armées.
La forme du courage russe, chez les officiers comme chez les hommes, dérivait directement de leur nature impulsive. Sachant mal se prendre en mains, refréner leurs sentiuàents, ils étaient incapables, comme certains autres peuples peuverit le faire, d'être braves à force de volonté. Le grand Tolstoï, qui s'y connaissait, avait pourtant écrit une formule lapidaire définissant la bravoure : « J'appelle brave celui qui fait son devoir ». Pourtant, c'est en Russie moins que partout ailleurs qu'on était exposé à rencontrer de ces hommes à courage froid et concentré qui vont jusqu'au bout, insensibles au danger, faisant leur cruel devoir, non pas par entraînement de sacrifice, mais par un acte de volonté réfléchie.
Voilà pourquoi, sans doute, on rencontre, même dans certains livres écrits par des Russes, diverses réserves sur la diffusion dû courage dans le milieu des officiers. Ainsi, dans ses mémoires sur la guerre de Mandchourie (1), le médecin Vérésayef, qui est un publiciste connu, écrivait :
(( Les officiers affluaient en grand nombre à notre hôpital. Un de nos régiments, avant même d'avoir été engagé, avait perdu « pour maladie » 20 p. 100 de ses officiers. Avec un cynisme naïf, des officiers venaient nous demander, d'eux à nous, si Ton ne pouvait pas se faire évacuer pour cause de maladie vénérienne.
— Vous savez, docteur, me disait-on, je suis ici depuis septembre : j'en ai assez! J'ai envie de retourner en Russie! »
(1) V. Vérésayef : Na Voïnié ,à la guerre). Ed. Znanié, livre 18, p. 153 sq.
A l'appui de sa remarque, Vérésayef cite un ordre du jour (N'* 305, du 17. Xfl. 1904) adressé par le général Kouropatkine, commandant en chef de l'armée de Mandchourie, aux autorités compétentes :
(( Les renseignements fournis par le bureau de statistique sanitaire de l'armée font ressortir le fait suivant. Tandis que, chez les hommes, le pourcentage des malades est à peine supérieur à la moyenne du temps de paix, chez les officiers, au contraire, le pourcentage des malades est double de celui des hommes. J'attire sur ce fait l'attention du commandement à tous les degrés. J'ajoute que les officiers, se trouvant dans des conditions sanitaires meilleures, doivent montrer à leurs hommes l'exemple en prenant les soins nécessaires à la conservation de leur santé. On ne saurait oublier qu'en temps de guerre, s'exposer, par imprudence, à tomber malade, est une faute punissable. »
Ce qui s'était passé en Mandchourie a pu se répéter entre 1915 et 1917, lors des mortelles années de service dans les tranchées. En outre, il y a eu de nombreux embusqués, sans compter certains ofhciers d'Etat-Major, chez qui les officiers de troupe s'amusaient à souligner un courage de qualité douteuse. Cependant, pris dans leur ensemble, et bien qu'ils fussent parfois inégaux, les officiers russes ont fait preuve de grand courage, et même, je le répète, de courage trop souvent téméraire. Ce serait une grave injustice vis-à-vis de nos camarades russes que de douter de cette affirmation.
Je n'aurais pas achevé de caractériser les officiers russes moyens si je ne signalais pas leur goût pour les liqueurs fortes. Bien qu'on rencontrât assez souvent chez eux des abstinents, on ne saurait nier que, parmi les officiers russes, le goût de la vodka (alcool de grains), de la bière et du vin, fût en grand honneur. Boire était pour eux comme un entraînement obligé. De très honnêtes officiers ne pouvaient vivre sans prendre un ou deux petits verres d'alcool avant leurs repas. On devine ce qu'eût été pour eux l'observation stricte de la loi interdisant l'alcool. Durant toute la guerre, ils n'ont cessé de boire. Or, comme en Russie, une bouteille débouchée doit être vidée sur l'heure, je laisse à penser la
•AHH MÉMOIFtES DE JIIJSSIE
consommalion d'alcools et vins divers qui fut faite durant ces trois années. Mais, connnient leur tenir rigueur? Ceux qui « portaient le plus de toile » étaient souvent de charnnants garçons, intelligents, dévoués, et bons. Oui ! il manque encore un trait pour caractériser nos canriarades russes. J'ai paru jusqu'ici sévère sur leur cas, parce que je les ai jugés au point de vue d'un officier français. Mais, dans le courant de la vie ordinaire, quels bons vivants ils étaient, et quels excellents cannarades ! Quelle cordialité cbez eux, quelle sinriplicité d'accueil et quelle largeur d'hospitalité! Quelle sympathie dans la main tendue! Tant qu'il ne s'agissait pas du travail, dans tous les moments de loisir ou de détente, c'étaient les hommes les plus agréables à fréquenter, au milieu du laisseraller de la vie du front. Parfois fort cultivés, ayant beaucoup lu, souvent artistes, sensibles à la musique, d'autrefois préoccupés de questions philosophiques, ils permettaient çà et là des causeries pleines et douces. Je garde à mes camarades russes, surtout à ceux du vrai front et des petits États- Majors, une reconnaissance émue pour les heures si douces qu'ils m'ont procurées, pour leur amitié franche et active, et pour la constante gentillesse dont ils ont comme ouaté mon exil...
Tel m'apparaît, dans son ensemble, le type moyen de l'officier russe de la guerre : un bon diable, aimant la vie, ne creusant pas beaucoup les idées, à l'ordinaire, mais, d'autres fois, aimant à en suivre les plus capricieuses cabrioles, ne voulant de mal à personne, et tout prêt à se lancer, sur un geste de ses chefs, dans la plus dangereuse aventure. J'ai fait voir que ces qualités ne suffisaient pas quand elles n'étaient pas alliées à la volonté de former le soldat, et d'appliquer une discipline morale appuyée sur une solide réflexion. Il me semble que la diversité des jugements portés sur eux provient de ce qu'on met en relief tantôt leurs qualités réelles, tantôt leurs dangereuses omissions.
J'ai entendu des étrangers dire d'eux : « Ils ne savaient rien ils n'étaient bons à rien; ils ont saboté leur armée. » Je dis, moi, au contraire : ce sont des officiers que la nature a souvent dotés de précieuses qualités intellectuelles. Mais
ni leur préparation nationale, ni leur instruction technique ne leur ont donné le moyen de réaliser dans leur armée, au cours d'une guerre terrible, la transformation morale du soldat. Nulle armée au monde n'aurait pu, dans de pareilles conditions, orienter, selon un plan nouveau et d'une façon efficace, tout son système de discipline. La seule faute imputable aux officiers, c'est de n'avoir pas donné à leurs hommes un exemple constant du respect de la loi et de la vertu militaire. Pour les autres erreurs, ils en partagent le poids et la responsabilité avec la société cultivée tout entière, qui a été, comme eux, engloutie dans le cataclysme bolchevique.
i). — LA VIE DES OFFICIERS
Dans les Etats-Majors, les heures de bureau étaient à peu près réparties comme suit, avec une tendance des grands États-Majors à retarder les heures indiquées, et la tendance contraire dans les petits Etats-Majors.
Les bureaux ouvraient le matin vers 9 heures. 11 est déjà méritoire pour un Russe d'être prêt au travail dès 9 heures du matin : c'est là pour quelques-uns une pénible obligation. J'ai vu, dans un temps d'offensive, où nous étions fort surmenés, un camarade préparer d'avance des télégrammes portant « rien à signaler », qu'il faisait envoyer par un camarade ou un sous-ordre, de façon à pouvoir passer sa nuit tranquille.
Entre midi et une heure (selon les Etats-Majors) avait lieu le déjeuner. En Russie, la popote est commune dans toutes les unités. Les généraux les plus haut placés mangent à la même table, ou du moins dans la même salle que les autres officiers de leur Etat-Major. Je n'ai vu d'exception que dans quelques Etats-Majors d'armée, où les généraux popotaient à part. L'habitude de manger ensemble est très caractéristique de la mentalité militaire russe, si sociable, et, extérieurement, si égalitaire. 11 faut observer en effet que le fait de s'asseoir à la même table que plusieurs centaines d'ofii-
390 MÉMOIRES DK [UISSIFi:
ciers im[)liqiio, pour un grand chef, l'obligation de se contenter de la même nourriture que tout le monde. Les Husses, en général, sonl moins sensibles que nous à ce genre de sacrifice.
Au déjeuner, on servait invariablement un potage qui était d'ordinaire : un jour, du chtchi (soupe aux choux), et le lendemain, du horchtch (soupe aux choux et aux betteraves). En même temps que ce potage, ou bien après, ou avant, on servait le bœuf bouilli qui avait cuit dans la soupe (les dusses font rarement des potages maigres). Un rôti ou du poisson salé venait ensuite, avec des pommes de terre ou d'autres légumes, si l'on en avait. Enlin, le plus souvent, il y avait un plat doux, ou bien, dans le sud, des fruits. Pas de boisson, sinon, parfois, de l'eau. Mais on buvait rarement a table. La plupart se retiraient dès la dernière bouchée, pour aller prendre chez eux du thé ou du café, et faire la sieste. Parfois, en servait un verre de thé après le repas.
Le travail reprenait, selon l'importance des Etats-Majors, vers 15 heures dans les petits, et vers 17 heures dans les grands Etats-Majors. Le temps s'écoulait tout doucement jusque vers 19-20 heures, c'est-à-dire jusqu'au souper. Ce repas, considéré comme secondaire, ne constituait pour personne une obligation de présence. Le plus souvent, il se composait d'un seul plat, généralement de la viande hachée, — et parfois, quelle viande! — avec une maigre garniture.
Les officiers qui désiraient prendre leurs repas à domicile envoyaient leur ordonnance chercher leur portion à la cuisine. Ceux qui savaient s'y prendre étaient fort bien servis. Manger chez soi était fort agréable : on en profitait pour boire de l'alcool et pour ajouter au menu collectif quelques douceurs rapportées de la villeî Les officiers mariés inscrivaient leur femme à la popote.
Le prix de la popote n'était pas, comme chez nous, proportionnel au grade de l'officier, mais il se divisait également par tête entre les participants. On voyait de jeunes officiers dont la maigre solde passait presque entière à solderla popote, tandis que les généraux, mieux servis qu'eux à table, payaient juste autant. Cette révoltante inégalité laissait froids
LES OFFICIliRS 391
les officiers haut gradés. Parfois, le chef de corps prenait à sa charge certains frais collectifs.
Réduits en francs, les frais de popote me sont revenus, aux divers échelons où j'ai servi, à environ cinq francs par jour, ce qui est beaucoup, si Ton considère qu'il s'agissait d'une grosse cuisine collective, aidée par l'intendance, ne comportant qu'un repas complet et une collation, et ignorant le dessert et les boissons variées. A n'en pas douter, certains intermédiaires tripotaient : cela est plus facile quand il y de 150 à 300 participants, que quand il n'y en a que quinze ou vingt, comme c'est le cas chez nous.
Le travail d'Etat-Major reprenait vers 21 heures, et se poursuivait parfois fort tard, les Russes aimant travailler aux lumières.
Les heures de bureau étaient commodes, en ce sens qu'elles donnaient quelques heures de liberté après le déjeuner et après le souper. Mais, au point de vue du travail de guerre, cette répartition des heures ne paraît pas heureuse. On fournissait certainement moins de travail dans un Etat-Major russe que dans un Etat-Major français.
Cependant, il faut dire qu'en Russie, il y avait, dans chaque État-Major, un ou plusieurs officiers, généralement le chef d'État-Major et les chefs de service, qui étaient surmenés. En revanche, on en voyait d'autres, parfois très haut placés, qui ne faisaient royalement rien. Je vois là un défaut d'organisation. Les chefs de service ne se surmenaient évidemment que parce qu'ils n'avaient pas su dresser leurs subordonnés ni organiser leur travail. 11 n'y avait guère dans leur cas qu'un aléa sérieux : les visites ; on peut toujours les canaliser. En réalité, ici, comme partout ailleurs, les chefs oubliaient de faire l'éducation des ofliciers plus jeunes, et de diriger leur travail : ils respectaient la personnalité d'autrui jusque dans ses défauts gênant la production générale.
Dans les petites unités du front, les repas étaient également pris en commun. Mais il fallait souvent plaindre les camarades pour la misérable pitance qu'ils étaient parfois obligés d'ingurgiter, en attendant l'occasion d'un arrivage de l'arrière qui leur permettrait une copieuse ripaille.
392 MKMOIHKS DE lUJSSIE
J'ai dit ailleurs que l'alcool n'avait jamais manqué sur le front russe, bien, qu'avec le temps, il y soit devenu assez cher : on avait tant d'amis parmi les c toubibs! »...
Le jeu occupait une jurande place dans la vie des officiers peu occupés. Malgré la stricte défense qui en était faite, on voyait, dans plusieurs chambres, s'installer des clubs de jeu, où les roubles passaient de mains en mains.
— J'ai gagné cette nuit 2.000 roubles (environ 1.800 francs;, me dit, un matin, un camarade que je savais chargé de famille et peu fortuné.
— Et si vous les aviez perdus, oii auriez-vous pris de quoi les payer?
— Voyez-vous, j'avais bu!...
Cette belle excuse est caractéristique. Elle jette un jour triste sur certains officiers, plus nombreux qu'il n'eût fallu, bons diables souvent, mais faibles, et qui, dans cet immense phalanstère où nul ne leur faisait jamais de reproches, s'ils dissimulaient leur faute et évitaient le scandale, donnaient aux hommes, devant qui ils ne se cachaient pas, le plus déplorable exemple. D'ailleurs, pourquoi auraient-ils rougi de s'enivrer? Ce n'était pas une tare, à condition de ne pas pratiquer la chose trop fréquemment.
Les femmes ne manquaient pas, dans l'armée russe. J'ai dit que les officiers des grands États-Majors pouvaient vivre en famille, et ne s'en privaient pas. A la Stavka, au groupe d'armées et même à l'État-Major d'armée, on cantonnait dans des villes, et la présence des ménages d'officiers y était tolérée. Elle avait l'inconvénient de faire réquisitionner effrontément par ces ménages des appartements dont on dépossédait les propriétaires et privait les réfugiés. L'éloignement des femmes d'officiers eût singulièrement facilité le cantonnement dans les villes du front.
La présence de ces dames offrait d'autres inconvénients, et de plus graves. Je passe sur les scandales grands et petits : ménages désunis, adultères, ruptures, divorces, etc. Ce qui
était surtout fâcheux, c'est que certains officiers bien renseignés laissaient, de la meilleure foi du monde, filtrer, soit dans leur ménage, soit en visite, des renseignements, anodins en apparence, mais qui, mis bout à bout, pouvaient servir à renseigner la société civile. Or, les Russes, qui sont infiniment curieux, n'ont pas leurs pareils pour tambouriner aux quatre coins de leur résidence une nouvelle dont ils ont reçu communication. Je me souviens, qu'à Minsk, toutes les dépêches importantes reçues par l'Etat-Major étaient téléphonées sur l'heure dans une famille que je connaissais. Alors que, membre de l'Etat-Major, on me faisait mystère par exemple du nombre de nos corps d'armée, des civils en qui je n'avais qu'une confiance médiocre connaissaient de multiples secrets militaires. On peut croire que les Allemands savaient en profiter !
Dans les corps d'armée, les ménages d'officiers étaient plus rares. Mon commandant de G. A., et il n'était pas le seul, a fait toute la campagne avec sa femme, adroitement transformée en directrice d'une petite installation de la Croix- Rouge attachée à l'Etat-Major, et qu'on faisait toujours cantonner à peu de distance. C'était une femme excellente, discrète, fine et aimable, qui a fait beaucoup de bien autour d'elle, et a exercé plus d'une fois une heureuse influence sur des résolutions intérieures.
Plus près du front, j'ai connu un commandant de régiment qui a fait toute la campagne avec sa femme. Un autre avait sa maîtresse installée au cantonnement du train de combat. D'autres officiers firent, sur le front nord, venir leurs femmes dans les lignes, vers Noël 1916. Les Allemands en cueillirent une douzaine par un adroit coup de main. Je laisse à penser le scandale.
En général, l'autorité militaire ne sévissait pas. Que reprocher à l'officier qui faisait venir sa femme, puisque les plus grands chefs en faisaient autant?
:Wï MK\fOIilKS DE lUISSIE
ïl. — LA TliOlJPE
i. — RECRUTEMENT ET INSTRUCTION
La Russie possédait, depuis 1874, une loi de recrutement établissant l'égalité devant le service militaire, lequel devenait « personnel et général » et s'étendait à toutes les classes de la nation. Au début de cette organisation, soit pour des raisons budgétaires, soit pour d'autres considérations, l'autorité militaire ne levait qu'un petit nombre de soldats. Il parut donc indiqué d'établir, à la base de la conscription, un système d'exemptions qui, d'une façon générale, excluait du service les jeunes gens soutiens de famille, et ceux mêmes qui n'avaient comme motif que celui d'être, dans leur famille, un ouvrier important. Les Russes estimaient posséder là une loi de recrutement particulièrement avantageuse, puisque, de toutes celles des nations européennes, c'était la seule qui tînt compte à la fois du développement physique des recrues, et de leur situation économique.
Mais cette conception patriarcale ne pouvait longtemps suffire à assurer les besoins de Farmée. Si l'on se replaçait en 1874, on voyait, qu'alors, l'autorité militaire n'avait levé que 150 000 hommes; les larges exemptions de base prévues par le recrutement lui laissaient, cette année-là, opérer son choix parmi 700.000 recrues. La proportion des jeunes gens pris pour le. service était alors de 21,4 p. 100. Cependant, d'année en année, il devint nécessaire de retenir un nombre croissant de jeunes soldats. Ce nombre augmenta même beaucoup plus vite que ne faisait le chiffre général de la population. Il s'ensuivit que, le chiffre global des hommes en âge de servir et les exemptions de base restant sensiblement les mêmes, la latitude du choix devait se restreindre assez vite. En effet, si nous prenons les chiffres de 1908, nous voyons
que 1.282. 000 jeunes gens sont déclarés bons pour le service, après éviction de tous les exemptés. Mais, d'autre part, l'autorité militaire a besoin de 4^)0.000 bommes. Le rapport entre les deux cbiffres est maintenant de 35, r> p. 100, au lieu de 21,4- p. 100. Il parut alors aux commissions de recrutement que la désormais, le nombre des jeunes gens restant après les évictions de base n'était plus assez considérable pour assurer la constitution d'un recrutement choisi comme celui qu'elles désiraient réaliser.
Pour remédier à cette difficulté, une loi fut préparée à l'effet de rectifier l'ancien système des exemptions de base, qui avait le défaut d'enlever un trop grand nombre de jeunes gens au service militaire. Cette loi, qui porte le nom de loi du 23 juin 1912, établissait entre les exemptions de base une distinction : les unes devraient être valables dans le cas de toutes les éventualités, sauf le cas de guerre; les autres ne seraient que des dispenses conditionnelles. Ces dispensés, les réels et les conditionnels, reçurent le nom de Ratniki de deuxième et première série.
Après la promulgation de la loi du 23 juin 1912, la population masculine valide de la Russie se trouvait partagée de la façon suivante :
1° L'armée active.
2° La première et la seconde réserve, c'est-à-dire les hommes âgés de vingt-quatre (vingt-cinq) ans à quarante-trois ans.
3** Le reste de la population masculine valide^ portant le nom global de : opoltchéniyéy et qui, à son tour,' se subdivisait comme suit :
a) Les Ratniki de première série, dispensés conditionnellement (de vingt-et-un à quarante-trois ans).
h) Les Ratniki de deuxième série, dispensés absolument (de vingt-et-un à quarante-trois ans) sauf dans l'éventualité d'une guerre.
c) Les hommes ayant dépassé l'âge du service et se trouvant dégagés de toute obligation militaire. Ces hommes pouvaient, en cas de guerre, s'engager. Dans ce cas, on les organisait en Droujinas, compagnies spéciales, dont le com-
:W, Ml'lMOIHRS DE lUJSSIE
mandement était organisé (Je façon à ne pas prélever (Je ea(Jres sur les disponibilités (Je l'armée active. Ces droujinas furent employées, au cours de la guerre, dans divers services : com[)agnies de travailleurs, sotnias montées, batteries d'artillerie, sapeurs du génie, etc.
Le volontariat d'un an, aboutissant à l'examen de praporchtchik de réserve, était supprimé par la loi du 2)>juin \Ui2. Il était remplacé par la disposition suivante. Les jeunes gens, ayant suivi au moins six classes d'enseignement secondaire, voyaient la durée de leur service actif réduite à deux ans, si, à l'issue de cette période, ils passaient avec succès l'examen de praporchtchik ou celui de sous-lieutenant.
La loi du 23juin 1912, en répartissant plus également sur la population les charges du service militaire, en abaissait en même temps la durée jusqu'aux limites ci -après :
Infanterie et artillerie à pied : service actif : 3 ans. — Réserve : 18 ans.
Toutes les autres armes : service actif : 4 ans. — Réserve : 17 ans.
Quant aux années à passer dans la réserve, elles étaient elles-mêmes divisées en deux séries, dites première et seconde réserve, savoir :
Infanterie et artillerie à pied : l""® réserve : 7 ans. — 2^ réserve : 11 ans.
Toutes les autres armes : l'"^ réserve : 6 ans. — 2® réserve : 11 ans.
Deux périodes d'appel étaient instituées; la durée de chacune d'elles ne devait pas dépasser six semaines.
Une certaine partie de la population restait en dehors de la conscription : tels étaient les habitants du Turkestan, les indigènes de la Sibérie, et ceux des émigrants en Sibérie dont la date d'émigration ne dépassait pas un certain nombre d'années.
Dans son livre sur V Organisation de r armée russe (Saint- Pétersbourg 1913), auquel j'emprunte ces détails, le général Rédiguère, ancien ministre de la Guerre, calcule les effets escomptés de la nouvelle loi de recrutement de 1912. L'armée russe active comptait à cette date, en chiffres ronds,
1.200.000 hommes; elle recrutait annuellement 450.000 hommes. En tenant compte des statistiques de mortalité, on pouvait estimer, qu'en 1923, la Russie posséderait, outre son armée active, une réserve instruite d'environ 5 000.000 d'hommes, auxquels s'ajouteraient automatiquement 1.300.000 Ratniki.
La guerre de 1914 a surpris la Russie en pleine modification de son système de recrutement, à une date où ses réserves n'étaient pas réorganisées, et au moment où la loi de 1912, venant seulement d'entrer en vigueur, n'avait pu porter ses fruits. Au moment où éclata la guerre, la Russie n'avait qu'un petit nombre de réserves instruites et pas d'officiers de réserve. Voilà une considération qu'il importe de retenir quand on veut porter un jugement sur l'armée russe et sur son histoire au cours de cette guerre. 11 n'est pas une seule des armées combattantes qui se soit trouvée dans une situation aussi difficile. On comprend l'embarras dans lequel dut se trouver l'autorité militaire russe quand elle constata, après les premiers mois de guerre, qu'il lui faudrait, en pleine invasion, réunir, trier, instruire, équiper et armer des millions d'hommes, qui non seulement n'avaient pas encore touché le régiment, mais encore avaient cru, pour la plupart, qu'ils ne seraient jamais soldats. Évidemment, l'Allemagne savait ce qu'elle faisait en déclarant la guerre. Si cette guerre avait tardé de quelques années, les difficultés de contingents auraient été bien moindres pour la Russie.
En raison de l'importance prise par les opérations des premiers mois, des pertes en tués, blessés et prisonniers qui signalèrent les opérations en Prusse orientale, en Pologne et en Galicie, delà nécessité, enfin, de tenir garnison constante sur un front aussi énorme, tout en poursuivant contre l'Autriche un succès qui s'annonçait éclatant, le ministre de la Guerre dut mobiliser sans relâche. J'ai montré qu'il n'avait bientôt plus eu de réservistes instruits. Force lui fut donc de mobiliser des hommes sans préparation militaire et d'enrôler, en particulier, des hommes qui, jusqu'à présent, s'étaient crus totalement à l'abri de la conscription. La Russie dut donc dégarnir ses campagnes, y portant par là un
:^08 MEJVfontES 1)K lUISSIK
trouble d'autant pluH sérieux que, par suite du manque d'organinalion f^^énérale, la disparition, dans dea espaces si étendus, de la plupart des lionriines valides, devait être plus sensible. Beaucoup de travailleurs agricoles exercés disparaissant du village, le travail y>(i trouva en partie arrêté.
Le personnel ainsi mobilisé était de beaucoup inférieur à celui qui l'avait précédé, et son infériorité n'était pas seulement physique et technique, elle était également morale. A mesure que la Russie levait de nouvelles troupes, ces inconvénients s'accusaient, et cela beaucoup plus vite que dans les autres armées européennes, qui n'avaient, elles, qu'à instruire leur contingent annuel pour n'avoir en main, au jour delà guerre, que des soldats instruits.
Les Russes s'efforcèrent de tourner la difficulté si grave dans laquelle ils se trouvaient, en incorporant, à des unités décimées par le combat, des réserves superficiellement instruites. L'expérience a montré, qu'en Occident, une unité recomplétée reprend assez vite sa personnalité primitive. Mais, en Russie, il n'en pouvait être de même; par suite du peu de préparation des recrues, et en raison de la pénurie et de la médiocrité des cadres, la transformation devait être plus lente et surtout moins profonde. Les réserves ainsi incorporées tendaient de plus en plus à ne faire que nombre, sans manifester aucune tendance personnelle ni aucun rattachement à une tradition.
Le nombre des soldats nécessaires aux Russes était augmenté dans de considérables^ proportions par la nécessité d'organiser d'innombrables transports sur route, et une multitude de services utilisant des voitures à chevaux. La multiplication formidable du personnel d'arrière (train, intendance, service médical) causa de graves soucis au commandement, sans compter que c'est précisément parmi les soldats chargés de ces transports sans fin et du soin des chevaux que se manifestait le plus mauvais esprit.
Nul ne sait exactement combien les Russes ont levé de troupes : au temps même oh le tsar gouvernait encore, je sais, d'un personnage au courant, qu'il affirmait l'impossibilité d'avoir, à un million près, des chiffres véridiques. Le général
Gourko, dans le livre intéressant qu'il a publié en anglais sur la guerre (1), laisse percer la même ignorance. Il est obligé, pour se procurer des chilïres, de se livrer à des calculs de probabilité ayant pour base le nombre de rations que prétendait délivrer l'intendance. Or, rien n'est plus fragile que cette base, dans un pays ofi les unités étaient aussi peu surveillées que c'était le cas en Russie.
Quoi qu'il en soit, le général Gourko estime qu'on a, dans son pays, levé 14.000.000 d'hommes. Si ce chifïre est approximativement exact, on peut admettre que certainement beaucoup plus que la moitié de ces soldats n'avaient jamais reçu d'instruction militaire avant la guerre. Voilà une constatation de première importance qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on veut juger l'elïort militaire russe, et que les Russes eux-mêmes, dans un esprit de fausse honte, hésitent à souligner, bien qu'il leur fasse honneur.
Le jeune soldat de l'ancienne armée russe recevait une instruction militaire fort soignée. Les hommes manœuvraient avec un parfait ensemble; ils étaient souples, agiles et adroits; bien tenus en outre, et parfaitement entraînés.
Mais il était deux choses dont leurs instructeurs ne se préoccupaient pas, et pour cause : développer l'initiative de la troupe et former l'âme du soldat. 11 eiit importé d'avoir le souci de développer chez les hommes la personnalité collective, de faire que ces soldats qui manœuvraient si bien fussent capables, dans des circonstances données, de prendre une décision. Cela était d'autant plus nécessaire que les Russes, dès qu'intervient une difliculté, parlent tous à la fois, s'agitent beaucoup, et agissent peu et sans ordre. C'est, pour un soldat, une qualité précieuse que de savoir prendre une résolution quand les conditions normales du commandement sont changées. Mais, pour inculquer aux soldats russes
1. Memories and impressions of wiw and lievolution in Bussia, 1914-1917. London, Muiray, 1918. In-8".
400 MÉMOIHES f)E UUSSIE
celle hahilnde, ou pour faire naîlre chez eux cet inslinct, il efit lallu que leurs inslrucleurs le possédasHeril : ce n'élait pas souvent le cas. Il eôt fallu aussi que les officiers pussent s'appuyer, dans ce délicat travail, sur les sous-officiers. Or ces derniers étaient exactement, à cet égard, au même point que les soldats. On avait donc en face de soi une troupe bien dressée, qui manœuvrait avec un ensemble impressionnant, mais qui, si les conditions normales du commandement venaient à se modifier si peu que ce fût, était sûre de se désorienter. Le dressage intensif auquel on l'avait soumise l'avait rendue complètement, radicalement et peut-être incurablement passive.
Ce caractère de passivité de la troupe russe s'est observé durant toute la guerre, et a même fini par rester aux yeux les moins prévenus comme un des caractères permanents des soldats russes. Il m'est arrivé fréquemment, sur le front français ou sur le front oriental, de m'entretenir avec des Russes qui s'étaient échappés d'Allemagne, où ils étaient prisonniers. Je m'intéressais chaque fois aux conditions dans lesquelles ils étaient tombés aux mains des Allemands. Or, j'ai été frappé d'une phrase dont le sens revenait souvent dans leurs explications : leurs officiers ayant disparu, tués ou blessés, ou bien encore ivres-morts, on n'avait plus su que faire : (( Où aller? à qui obéir? On n'avait plus qu'une chose à faire : se rendre I » Il paraît bien que si la troupe russe avait eu plus de personnalité les Allemands n'y auraient pas cueilli un nombre aussi grand de prisonniers. Mon ordonnance, excellent soldat, blessé deux fois et décoré d'une croix de Saint-Georges, me racontait qu'il avait été un jour fait prisonnier dans des conditions analogues : une ou deux compagnies de son bataillon s'étaient trouvées en présence d'un détachement ennemi : pas d'officiers en vue! Que faire? On s'était rendu. Mais, pour sa part, ayant observé que les Allemands étaient peu nombreux, il avait profité du désordre pour s'esquiver, en compagnie de deux camarades, et pour rejoindre son régiment. Ce cas n'est certainement pas isolé. Bien souvent, sans doute, des Russes menacés de capture en l'absence de leurs officiers auraient pu, en prenant une réso-
lution ferme, échapper à Tennemi. Nul ne les avait préparés à prendre une pareille initiative.
La seconde chose essentielle dont les instructeurs russes ne se préoccupaient pas, c était l'âme du soldat. Que le troupier crût ou nbn ce qu'on lui disait, qu'il pensât, ou bien qu'il vécût comme une brute, nul officier n'en avait cure. Dans ce milieu si merveilleusement réceptif qu'était une troupe russe, le commandement ne jugeait pas opportun d'essayer de semer des idées saines, des renseignements précis. Peut-être les règlements s'y opposaient-ils. La Russie oflicielle nourrissait en efl'et une prévention farouche contre l'instruction du peuple, parce qu'elle y voyait une arme des révolutionnaires. Il était naturel de voir les officiers partager cette prévention, fortifiée d'ailleurs chez eux par le dédain natif qu'ils avaient pour l'intelligence du troupeau gris de leurs petits soldats. Très peu de ceux-ci, en elïet, savaient lire; beaucoup moins encore savaient écrire. Les officiers ne faisaient rien ou presque pour les sortir de leur ignorance. Qu'on se représente, maintenant, la vie d'un soldat russe, durant les mortelles années qu'il passait au service actif. Il avait des mouvements à apprendre et à exécuter, et puis c'était tout. De temps à autre, il pouvait recevoir une lettre du pays, à laquelle répondre était toute une aiïaire. Il y avait très peu de journaux; du moins ceux qui en achetaient en faisaient-ils parfois la lecture à haute voix. Pas de jeux, sinon des jeux de cartes. Durant les soirées d'hiver et d'automne, dans des villes peu ou point éclairées, comme c'était souvent le cas en province, que faire de ses heures de liberté? On n'en faisait rien : on dormait. Le monde des officiers se montrait satisfait de ce sommeil physique et moral de la troupe : il ne pensait pas au réveil qui se produirait un jour.
Durant la guerre, il ne pouvait être question de donner aux recrues un dressage aussi complet qu'en temps de paix. On se contenta de les dégrossir. On m'a même dit, mais c'est une affirmation que je n'ai pu contrôler, que dans l'armée sibé-
402 MKMOIHKS l)K HCSSIE
Tienne de l'amiral Koltcliak, des hommes auraient été parfois envoyés au front direc^temont, sans préparation. En tout cas, il n'était pas besoin d'aller jusque-là. Même préparés, ces hommes de renfort, qui avaient tout à apprendre, n'ayant, pour la plupart, jamais servi, ne savaient pas grand chose, et l'ignorance collective augmentait avec chaque nouvelle vague de renforts.
De plus, leur moral était de beaucoup inférieur à celui des troupes qui les avaient précédés. Beaucoup d'entre eux n'avaient point escompté la possibilité d'un départ, soit qu'ils fussent exemptés ou relativement âgés, soit qu'ils eussent reçu des blessures ; d'autres apportaient les sinistres souvenirs de la guerre de Mandchourie, et déclaraient que « ce serait la même chose ». Les tout^ jeunes, surtout, avaient mauvais esprit. C'est qu'ils avaient grandi au milieu des troubles et du mécontentement qui avaient suivi la guerre de Mandchourie. Dans les villages désertés à cause de la mobilisation, ils s'étaient trouvés de bonne heure être des sortes de personnages, et ils avaient pris les allures de gens qui veulent que l'on compte avec eux. Ils ont été un des plus sérieux appoints du bolchévisme naissant. Comme soldats, ils n'ont rien valu...
Peut-être aurait-il été possible, durant la guerre de position, de profiter du rapprochement forcé entre les officiers et la troupe, et des longs loisirs, pour reprendre en sous-main une partie de l'instruction négligée par la hâte qu'on avait eue d'envoyer des hommes au front. Les lignes russes étaient d'ordinaire assez calmes pour permettre un travail de ce genre, sans compter qu'on pouvait utiliser le séjour au cantonnement. On se représente aisément l'influence bienfaisante qu'eussent pu exercer les officiers en occupant, à certaines heures, l'esprit de leurs hommes désœuvrés. Mais ce n'était pas dans le règlement, et les grands chefs ne pensaient pas à l'y faire mettre.
Dans certaines unités, les hommes relevés du front et tenus en réserve étaient soumis à quelques exercices ; cette mode ne tarda pas à disparaître, par la faute évidente et la paresse des officiers.
Bien que les abords du front fussent, durant l'hiver 1916- 1917, encombrés d'innombrables troupes, occupant tous les villages et une partie des bois, le gouvernement se trouva encore à court d'hommes pour assurer le service de la voirie. C'est alors qu'il procéda à cette mobilisation des Jaunes sibériens qui donna lieu à tant de déboires. J'ai vu de mes yeux de braves Kirghizes, parlant à peine le russe, débarquer à Minsk et y passer la nuit dans la rue, parce que l'homme chargé de s'occuper d'eux ne se rencontrait pas. Il y avait là, à n'en pas douter, un gaspillage de forces, et la répercussion en Asie en fut mauvaise.
En réalité, il y avait des millions d'hommes oisifs en arrière du front : il eût été aisé de les occuper à des travaux urgents de voirie. On ne tentait rien dans ce sens. J'ai vu des villages éloignés de 20 à 50 kilomètres du front, remplis à en craquer de soldats inoccupés, et réduits, en automne, à un tel état de saleté, que parfois des voitures légères à deux chevaux s'enlisaient en essayant de les traverser. Pas un officier ne prenait sur lui de faire travailler ses hommes cantonnés, de les forcer à entretenir le passage en face de la maison qu'ils occupaient. Non! cela n'était pas leur affaire, ils s'en désintéressaient avec un stupide fatalisme. Lorsque la situation devenait telle que les convois de ravitaillement ne pouvaient plus passer, on faisait appel au Génie, qui, par des moyens de fortune, rétablissait la situation pour quelques jours. 11 y avait là un gaspillage d'énergie et un laisser-aller qui faisaient mal à voir, quand on savait que dans la forêt là-bas, veillait et s'organisait un implacable ennemi.