J. — LE TYPE DU SOLDAT RUSSE
Physiquement, le soldat russe normal était notablement supérieur au type moyen du soldat français. Cela s'explique
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aisément. La base de choix pour le recrutement était extrêmement large, puisque, sur un million et demi à deux millions de recrues, on n'en retenait que 450.000. De plus, le paysan russe est extrêmement robuste, à cause de ses conditions d'existence. La mortalité infantile, qui est considérable au village, et même à la ville, opère une impitoyable sélection sur l'enfance. Il ne survit que ceux qui n'ont pas apporté en naissant quelques-unes de ces tares que certains êtres chétifs de l'Occident arrivent à traîner toute une existence. De bonne heure, l'enfant est endurci par le travail au grand air, et, quand il arrive à Tâge d'homme, il est d'une solidité à toute épreuve.
Le soldat russe du type moyen est un homme de taille peu élevée, à la poitrine large, évasée depuis la ceinture; les épaules sont droites, les bras un peu grêles, mais forts, le siège fortement développé, et les membres inférieurs compacts et solides. L'apparence générale est plutôt lourde; mais il suffit d'un peu de gymnastique pour donner à ce corps si robuste une souplesse et une agilité surprenantes.
Au fur et à mesure que se poursuivait la guerre, et qu'après avoir enrôlé les anciens soldats, on s'adressait aux anciens dispensés, le type moyen des hommes se faisait plus malingre. Toutefois, il n'en a pas moins été très solide jusqu'au bout de la campagne.
Le soldat russe n'est pas seulement doué d'une grande force; il est aussi d'une remarquable adresse. Ce fait a été constaté également par tous les officiers français qui ont servi en Russie comme instructeurs (artillerie, aviation, mitrailleuses). Le soldat russe réussit aisément dans tous les exercices du corps, et il s'assimile vite et bien le maniement de tout ce qui comporte un mécanisme, que ce soit une arme à feu ou une automobile. Il aime d'ailleurs démonter et faire fonctionner les différents rouages mécaniques dont on lui a expliqué le fonctionnement. Ce caractère, que paraît contredire son apparence un peu lourde, est un de ceux dont il nous faudra nous souvenir, quand nous essaierons de caractériser l'intelligence de cet être si méconnu.
Le soldat russe est infatigable. Sa résistance à la fatigue
fait radmiration des connaisseurs. La marche est un de ses triomphes. Il fait sans sourciller, sur des chemins raboteux et à travers champs, les épaules chargées et les pieds chaussés de ses amples et lourdes bottes, des étapes invraisemblables. A condition d'être guidé, et d'avoir, dans la personne d'un officier, un soutien moral, il marche aussi longtemps qu'on le lui demande, et, ce qui le distingue de bien des soldats occidentaux qui pourraient l'imiter, c'est qu'il ne paraît pas souffrir autrement de ces excès de fatigue.
11 lui faut même très peu de nourriture au moment où il fait son effort, parce qu'il est capable de se rattraper ensuite, n'étant jamais soutenu par le système nerveux qui, à la suite d'un excès de fatigue, paralyse l'appétit. D'ailleurs, en temps normal, il est doué d'une faculté d'absorption qui dépasse encore celle des soldats occidentaux. 11 résiste aux intempéries mieux que personne, et, si comme à tout autre, le grand froid lui est pénible, et s'il est parfois mal protégé contre ses morsures, il le supporte du moins avec vaillance et avec gaieté.
En somme, si l'on l'emploie le soldat russe dans des conditions d'existence se rapprochant, en ce qui concerne la nourriture, le vêtement, les soins du corps et le rythme du travail, des conditions ordinaires dans lesquelles il vit, il est vraiment infatigable.
Au moral, c'est un enfant.
Ce qui d'abord frappe dans son attitude, c'est la passivité. Il possède une mollesse paresseuse, une indolence, qui sont des caractères nationaux; il semble que le moindre acte sérieux à accomplir exige de lui une résolution difficile. D'ailleurs, cette indolence s'explique. Il est arrivé du village sans rien savoir, sans avoir encore rien vu ni rien appris, et sachant seulement que la loi exigeait de lui qu'il vécût plusieurs années au régiment, loin de ses proches, loin de ses champs, la chose à laquelle il tient le plus au monde. Il s'est trouvé en face de sous-officiers et d'officiers qui lui ont dit : « Fais ceci et fais cela, et si tu fais telle autre chose, tu seras puni ». Le dressage impitoyable auquel il s'est vu soumis a eu pour but d'étouffer sa personnalité, sa spontanéité, et d'y
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.siibslilner des réflexes. Il est naturel, qu'au bout de quelques mois d'instruction, il nous donne l'impression de passivité, parce que, sa besogne faite, chaque jour la môrne, il ira ensuite s'étendre dans un coin pour dormir.
Mais cette passivité n'est que superlicielle. J^a vie est trop bouillonnante dans ces robustes jeunes gens pour que le dressage militaire puisse en absorber toutes les réserves. Dès que vous demandez à un soldat russe un efîort, si considérable soit-il, en l'intéressant au but poursuivi, en lui révélant quelques notions qui lui en fassent comprendre l'intérêt, il s'y donne tout entier et avec un joyeux dévouement. C'est chose si rare, pour lui, que d'entrevoir la raison d'un travail qui lui est imposé, de lever, ne fût-ce que pour un instant, le voile qui, à ses yeux de paysan, cache le but des actions sociales autres que celles qui ont trait au village I
Gomme tous les Russes, il est plus disposé à faire beaucoup de travail dans un seul élan qu'une besogne méthodique et régulière. Mais rien n'est plus facile que d'obtenir de lui cette régularité, à condition, toutefois, qu'on n'ait pas soimême l'apparence de s'en désintéresser. 11 aime, en effet, être discrètement surveillé, encouragé dans son travail, et, à ce prix, il s'y donne sans réserve.
Le soldat russe est intelligent. Abstraction faite des quelques hommes complètement « bouchés » que recèle une compagnie, la majorité des hommes est capable de comprendre beaucoup, et même de raisonner, pour peu qu'on les y aide. Quelques-uns même sont remarquables. C'est une grande faute, de la part des officiers russes, que de n'avoir pas discerné et utilisé ces trésors d'intelligence avide d'apprendre. En les dédaignant, ils les ont livrés à l'ennemi social.
L'intelligence du soldat est appuyée sur une insatiable curiosité, une curiosité de simple. Son esprit inoccupé est heureux de tout ce qui vient rompre la monotonie et le vide de ses journées. C'est pour cette raison qu'il est si éminemment accessible à l'éducation.
Pourvu qu'on ne le brusque pas, il est docile comme un enfant. Comme un enfant, il convient de le tenir en lisière ; mais, dès qu'on a déterminé chez lui un courant d'habitudes,
une surveillance générale suffit pour le diriger. On sent ce qu'on eut pu tirer de ces hommes, à condition de faire un tri parmi eux et de donner aux meilleurs une instruction appropriée.
Le soldat est conliant d'instinct et reste confiant aussi longtemps qu'il n'aura pas constaté que vous le trompez, et, en cela, il diffère radicalement du paysan, son frère. Seulement, pour capter sa confiance, il ne faut pas se contenter de lui conter des histoires et de lui faire de la morale : il faut lui donner l'exemple. Un officier qui ne boit pas, qui travaille avec conscience et se conduit bravement au feu prend sur le soldat russe un ascendant tel qu'il pourra le mener avec lui, ou l'envoyer, sans explications ni résistance, où. bon lui semblera. Si tant d'officiers russes se plaignent du manque de confiance, des soldats, c'est qu'ils oublient que ces hommes sont capables de jugement, et que l'officier coupable de faiblesse morale leur apparaît, au fond, juste à leur niveau, à eux qui se sentent faibles, et que, par suite, ils n'ont pas confiance en lui. Ces officiers ont négligé de donner à leurs hommes un constant exemple de tenue : leurs hommes ont cessé de croire en eux. C'est toute l'histoire de la tragédie russe.
Le soldat peut avoir, comme un enfant, des accès de brutalité, de ces colères sans raison que manifestent parfois les simples. Il peut frapper, tuer même, sauvagement, dans un égarement de passion, excitée par quelque malfaisant voisin — et l'instant d'après, il pleurera sa victime ! Mais, normalement, c'est l'être le plus doux, le plus débonnaire, c'est un grand enfant ami des enfants, joueur et gai, d'une bonne et large gaîté, qui perle à tout propos, et qui désarme bien des reproches.
11 est enthousiaste, ce qui est une vertu des simples, et il est reconnaissant, ce qui est |)lus rare à tous les étages sociaux. Le bienfait le plus anodin, une bonne parole dite à propos, un encouragement au bon moment, un morceau de pain partagé avec lui un jour qu'il avait faim, suffisent pour attacher par des liens résistants un soldat russe à un officier. Quand nos camarades russes disaient que le soldat devait être mené à coups de trique — ce que quelques-uns, pour
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leur malheur, faisaient littéralement — il,s avaient une apparence (le raison, en ce sens que la camaraderie doit être exclue d'homme à officier. Mais ils méconnaissaient la valeur éminente d'une attitude pleine d'humanité à l'égard des soldats. On peut être ferme, sévère, et en même temps humain : or, ces deux façons de procéder étaient nécessaires vis-à-vis du soldat russe. Entre tous les soldats européens que j'ai connus, c'est lui qui réagissait le plus heureusement quand il sentait chez son supérieur quelque chose d'humain. Le Slave, qui n'a pas, ainsi que le Germain ou le Latin, le sentiment de la règle en elle-même, est d'une extrême sensibilité en ce qui concerne tous les rapports d'homme à homme. C'est pour cela qu'une règle, en Russie, n'est jamais absolue, et qu'on la laisse si souvent tourner, non pas tant par intérêt, bien souvent, que par pitié. En un mot, pour vous appartenir totalement, le soldat russe avait besoin de sentir, de vous à lui, à côté d'une inébranlable fermeté, un sentiirient personnel et cordial.
Le soldat russe est insouciant comme un enfant. Demain n'existe pas pour lui. il vit dans une quiète jouissance du présent; il ne combine pas; il ne calcule que très rarement. Il ne s'observe pas, non plus, et, quand il est en confiance, il manifeste une totale sincérité. Le présent existant seul pour lui, il considère l'avenir comme une inconnue, dont il ne vaut pas la peine de se préoccuper. C'est là, en somme, la formule de la résignation russe, faite d'indolente ataraxie et d'un manque de ressort moral, de faculté combative. Chez le soldat, parce qu'il est très jeune, cette insouciance apparaît joyeuse. En même temps, au point de vue militaire, elle agit d'une façon des plus utiles, car elle est à la base même du courage russe. Elle détermine parfois chez des soldats russes des actes héroïques accomplis avec une souveraine simplicité, et, semble-t-il, avec un mépris, ou plutôt une Ignorance complète de la mort, tant, à ces moments-là, ils paraissent naturels, qu'il s'agisse d'ailleurs d'un élan d'enthousiasme ou de l'accomplissement d'un simple devoir quotidien. Ah! j'en ai vu mourir admirablement, de ces petits soldats russes I
Le soldat russe est encore très près de la nature : de là en partie le charme persistant qu'il exerce, à côté des brutalités dont, parfois, il se rend coupable. D'une nature ouverte, avidement suspendue à ses chefs, dont il attend l'enseignement, l'exemple et le mot du C(L^ur, il est capable d'un enthousiasme qui le prend tout entier et d'un dévoûment sans bornes. Physiquement et intellectuellement, il possède les qualités qui font un bon soldat. Moralement, il est si richement doué, qu'on s'attache à lui, comme lui à vous, et qu'on peut le dresser à volonté et, sans qu'il jette un regard en arrière, l'entraîner dans les plus aventureuses expériences. A tous égards, c'est un soldat incomparable. H n'est pas, je crois, dans le monde, un type de soldat qui oITre autant que lui de promesses d'avenir, et il n'en est certainement pas un qui allie à de si précieuses qualités physiques un ensemble moral aussi sympathique et aussi séduisant à façonner.
Les sous-officiers russes se recrutaient parmi les meilleurs soldats, auxquels on faisait suivre les cours d'une école appropriée. Le point à noter, c'est qu'ils n'étaient pas autre chose que des soldats, c'est-à-dire des paysans gradés. Si un jeune homme cultivé devenait sous-ofticier, il ne restait pas longtemps à cette étape anormale pour un individu de sa classe sociale, et devenait rapidement oflicier.
Au contraire, les sous-officiers ordinaires savaient qu'ils ne deviendraient jamais officiers. Cette certitude avait pour efl'et de les tenir aussi éloignés des officiers que ceux-ci l'étaient des troupiers. Il y avait d'un côté ceux d'en bas, de l'autre ceux qui commandaient; entre les deux, une infranchissable barrière. Par suite, toute la cohésion de l'armée russe reposait sur les rapports des hommes à leurs chefs : les sous-officiers ne constituaient pas un relais intermédiaire. Ils ne servaient pas à prolonger l'enseignement et l'influence des officiers sur la troupe : ils étaient seu-
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lornent les humbles factotums de ces messieurs, auxquels ils épargnaient le plus possible de corvées.
Le commandement russe était donc privé de l'appui si précieux que lui fournit, chez nous, par exemple, le corps des sous-ofliciers. Les sous-ofliciers russes ne songeaient pas à récriminer contre la situation inférieure dans laquelle ils se trouvaient. Ils savaient que c'était la règle, et que pour devenir officiers il fallait avoir fait des études qui leur étaient inaccessibles. D'ailleurs, très peu de sous-ofliciers russes auraient eu les qualités requises pour devenir officiers. Des essais ont été faits pour en promouvoir quelquesuns durant la campagne : les résultats ont été médiocres, ces hommes, déjà d'un certain âge, n'ayant pas une instruction suffisante pour comprendre un changement de point de vue et s'y adapter. Ils étaient, avec les soldats, tatillons et brutaux.
On ne peut incriminer personne à propos de la situation qui était faite au commandement par la médiocrité de ses cadres de sous-officiers. On ne peut que constater que, par suite de l'absence de sous-offîciers cultivés et débrouillards, le commandement se trouvait privé de lien indirect avec la troupe. Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette situation ait pesé à nos camarades russes, qui ne songeaient guère à faire l'éducation de leurs sous-officiers et à rechercher l'occasion de s'en servir comme intermédiaires.
Les sous-officiers n'avaient pas de souplesse : ils étaient le rigide et comme inconscient et incolore prolongement vers le bas de l'autorité de l'officier. Moralement, leur rôle était nul, puisqu'ils n'avaient rien qui, à cet égard, les distinguât de leurs subordonnés.
Cette situation a été surtout sensible vers la fin de la guerre. Lorsque, pour les raisons déjà indiquées, les soldats ont commencé à douter des officiers et à se soulever contre eux, il ne s'est trouvé entre les deux camps personne qui pût aider à calmer les premiers chocs. Les sous-officiers se sont trouvés pour la plupart rejetés d'emblée dans le camp populaire, c'est-à-dire du côté des révolutionnaires.
Le sous-officier russe ne possédait pas toujours d'ailleurs les mêmes qualités que le troupier. Approchant quotidien-
nement les officiers, il ne recevait d'eux, dans la plupart des cas, aucun exemple qui fût de nature à relever son esprit; les voyant attachés uniquement au coté matériel de leur métier, souvent peu réguliers dans leur travail, buvant, jouant, et reslant toujours inaccessibles, il arrivait bien çà et là à les juger sévèrement, mais, le plus souvent, il ne songeait qu'à les imiter. Gomme il n'avait pas d'argent, sa situation lui apparaissait d'autant plus injuste. Par là s'explique pourquoi, à côté de sous-ofiiciers qui sont restés jusqu'au bout d'humbles sous-ordres courageux et dévoués, on a pu voir un nombre considérable de sous-ofliciers se joindre aux mécontents.
Il existait, durant la guerre, une catégorie de sous-ofiiciers qui n'étaient point passés par la même voie que les autres. Lorsqu'un soldat, par une série d'actes d'intelligence ou de bravoure, avait obtenu un certain nombre de croix de Saint-Georges, il devenait automatiquement sous-officier. On comprendra sans peine qu'ils ne valaient rien. Us n'ont donné lieu qu'à des mécomptes. J'ai vu, en Sibérie, dans une unité lettone, c'est-à-dire dans un milieu cultivé, où tous les soldats savaient lire, le commandement obligé de remettre dans le rang plusieurs des sous-ofiiciers issus de cette promotion automatique. Bien qu'ils fussent fort braves, et fussent ultérieurement passés par l'école de sous-ofiiciers, ils ne donnaient pas satisfaction. On peut juger, à fortiori, ce qui devait arriver dans les unités russes.
Nous voyons que, dans cette vaste armée où les officiers, par leur faute personnelle et par celle de l'état social russe, prêtaient le flanc à de si nombreuses critiques, les cadres inférieurs valaient encore moins. Ge qu'il y avait de bon, c'étaient ceux d'en bas, les soldats; mais, dans l'armée russe, bien peu de personnes semblaient s'en douter. Ge sont, je ne l'oublie point, ceux d'en bas qui ont fait la révolution de 1917. Seulement, ce qui me surprend, ce n'est pas qu'ils l'aient faite, mais que, dans l'état où étaient le commandement et la société russe, ils aient attendu aussi longrtemps pour la faire. Je bénis ce retard qui nous a sauvés, mais je me l'explique mal.
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Quant aux sous-officiers, ils n'ont joué de rôle ni avant ni après la tragédie. Personnages falots, dressés dans un sens qui n'était pas rationnel, et mal utilisés, ils se sont anonymement fondus dans l'immense vague des mécontents et des aveugles iconoclastes.
i. LE SOLDAT EN CAMPAGNE.
Le soldat portait un uniforme simple et seyant, composé d'une culotte sans passepoil (sauf pour les Cosaques, qui portaient de larges bandes de couleur analogues à celles des pantalons d'oftîciers français en temps de paix), enfoncée dans les bottes, et d'une tunique. En hiver, la culotte était capitonnée d'ouate. La tunique (également ouatée en hiver) était une espèce de chemise-blouse, munie d'un col droit à deux boutons et d'une ouverture pour passer la tête. Elle se boutonnait sur le côté de la poitrine, et était pourvue de poches.' Un ceinturon servait à retenir à la fois la blouse et la culotte. L'étoffe était d'une couleur kaki parfaitement adaptée aux conditions du sol russe. L'ensemble en était fort seyant, malgré son extrême simplicité.
La coiffure était constituée par une casquette plate incommode à la fois en été, parce qu'elle ne défendait pas du soleil, et dans les saisons de transition, parce qu'elle ne défendait pas du froid. Au moment du service d'hiver, les hommes touchaient un bonnet en peau de mouton de forme cylindrique ou légèrement cylindro-conique, a.\)ipelé papakha ; les bords pouvaient en être dégrafés et appliqués sur les joues.
La chaussure consistait, durant une grande partie de l'année, dans des bottes de cuir épais; par malheur, le ravitaillement en bottes subit de durs à-coups durant la campagne. Au moment des grands froids, les hommes étaient chaussés de bottes en ïeuire (vàlenki), lesquelles assuraient une protection efficace contre les plus fortes gelées. Les soldats s'enveloppaient le pied, invariablement, d'une bande
de grosse toile ou de flanelle, ou simplement d'un torchon quelconque : la « chaussette russe ». Cette chaussette offre, dans la botte, l'inappréciable avantage de tenir de la place, d'empêcher le ballottement du pied dans des bottes amples, et de ne jamais se déchirer, ainsi que font les chaussettes ordinaires, par le contact de la chaussure.
Le linge de corps consistait dans un caleçon et une chemise de toile de coton; la chemise était fort courte, et dépassait à peine le pubis chez les hommes un peu grands; elle était coupée rond, c'est-à-dire sans pans inégaux.
La capote était faite d'un gros drap gris, d'un tissu très serré, un peu lourd, mais qui restait longtemps imperméable à l'eau. Une patte retenait, par derrière, les deux bords d'un froncis. On revêtait le ceinturon par-dessus cette patte, qui le maintenait à hauteur convenable.
Pris dans son ensemble, l'uniforme russe, soit avec la blouse d'été, soit avec la capote, était fort bien compris. De couleur un peu triste, il n'en produisait pas moins, dans les groupes alignés, le plus heureux effet.
L'armement consistait primitivement, au début de la campagne, dans un fusil à cinq coups et à chargeur automatique, modèle 1891, qui avait fait ses preuves en Mandchourie et offrait toutes les qualités requises de simplicité et de résistance. Le projectile en avait été modifié et amélioré au début de 1914. Seulement, l'armement russe n'avait pas été calculé pour assurer les besoins d'une armée comptant plusieurs millions d'hommes, qui montaient la garde sur une ligne ininterrompue longue de près de 1.300 kilomètres. De plus, une quantité de fusils furent perdus, jetés, brisés ou abandonnés sur le champ de bataille. La situation créée par celte rapide consommation d'une arme dont il existait peu de réserves fut grave, en particulier au moment de la grande retraite de 1913. Déjà, avant cette retraite, il avait fallu, à plusieurs reprises, compter sur les fusils des blessés ou des morts pour armer les soldats valides. Pendant la retraite, il
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arriva fréquemment que les soldats n'étaient pas armés du tout, et c'est là une des circonstances qui augmentent l'admiration qu'inspire la retraite commandée alors par le grand duc Nicolas Nicolayévitch. Lorsque le front fut fixé de nouveau, il fallut réarmer le soldat avec les fusils qu'on avait sous la main. C'est ainsi qu'on utilisa du mieux qu'on put des armes de caractère et d'origines très divers : fusils russes modèle 1891, fusils Gras, Lebel, fusils anglais, italiens, japonais, autrichiens. Je laisse à penser la confusion causée par cette kaléidoscopie de fusils, d'abord en ce qui concerne le maniement de l'arme, puis pour l'approvisionnement en cartouches. Pourtant, les Russes se tirèrent élégamment de ces grosses difticultés, et les à-coups furent excessivement
rares.
La vie du soldat russe sur le front, durant la guerre de position, était monotone entre toutes. Lorsqu'on venait occuper une tranchée, au cours d'une relève de régiment, il y avait au début, généralement, un peu de travail à cause de l'adaptation aux nouveaux occupants. Il y avait alors, pour les hommes, des bois à charrier, et, éventuellement, de la terre à remuer. Mais, tant que le même régiment tenait les mêmes tranchées, on se contentait d'effectuer les réparations rendues urgentes par les démolitions dues à un projectile en plein ou à des éboulements gênants provenant de la pluie ou du dégel. Pour le reste, on abandonnait la tranchée à son sort, tant que l'utilisation n'en devenait pas trop gênante ou dangereuse. Les soldats n'avaient donc, communément, que peu de travail à y faire, étant réduits à un service intérieur très simplifié. C'est peu, quand on a vingt-quatre heures devant soi à occuper chaque jour. Les Russes ayant l'habitude de tenir beaucoup de monde dans la première tranchée, et de laisser la tranchée de soutien moins occupée, on avait, quand on passait là, l'image du plus complet désœuvrement et d'un incurable ennui.
Il ne faut pas se représenter le front russe sur le modèle du nôtre. On n'y voyait que fort rarement des tirs de harcè-
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lement, des duels d'artillerie, des démolitions continues de lignes. Sauf dans les moments d'attaque ou de représailles, le canon ne tonnait guère, du côté russe et du côté ennemi, que par intervalles : on tâtait l'adversaire, on clierchait ses batteries, on inquiétait ses travailleurs quand ils ne se cachaient pas assez durant le jour. Pendant la nuit, le plus souvent, l'artillerie se taisait presque, ne tirant qu'à de longs intervalles. La fusillade ne cessait guère, mais on entendait peu d'éclatements de grenades, et les fusées semblaient ne se balancer dans l'air que pour éclairer un vigilant silence. Ce calme n'excluait pas, d'ailleurs, les coups de surprise, les bombes de minenwerfer éclatant dans des groupes, des tirs insidieux de mitrailleuses fauchant, sur l'arrière, les corvées de soupe qui sortaient, à un point donné, d'un boyau impraticable, les tirs de destruction sur des objectifs réputés intéressants, bref, le travail de misère et de mort qui se pratiquait sur tous les fronts.
Je veux seulement souligner que les soldats russes n'étaient pas, à l'ordinaire, claquemurés dans leurs abris, quand ils étaient de garde, et occupés à un travail de nuit, quand ils étaient de corvée. Pour l'ordinaire, ils travaillaient fort peu. Quand ils étaient libres, ils dormaient dans des abris rudimentaires creusés dans le parement d'avant : le Russe peut disposer d'une telle capacité de sommeil ! C'est là que les attaques par vagues de gaz venaient les cueillir par centaines, par milliers. Les jeux de cartes étaient prohibés, mais on s'y livrait tout de même, quand on pouvait se procurer un jeu de cartes, le fruit rare. Une des occupations les plus répandues consistait à utiliser l'aluminium des fusées ennemies pour en fabriquer des cuillères, qui remplaçaient la cuillère en bois que tout soldat russe porte dans sa botte. C'était cependant une maigre occupation pour tant de monde. On ne lisait pas, faute de savoir lire, souvent, mais souvent aussi faute d'avoir de quoi lire : ni les officiers de compagnie, ni le hautcommandement ne tentaient de faciliter la lecture. On fumait aussi — quand on avait du tabac. Mais le tabac était devenu en Russie d'une extrême rareté, si bien que beaucoup d'hommes étaient totalement privés de leur plaisir ordi-
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naire. Le don d'une cigarette faisait alors briller de joie les yeux d'un troupier russe.
Ainsi donc, rien h faire, rien à penser! Quand on parcourait ces tranchées, on avait l'impression non pas seulement d'ennui, comme dans toutes les tranchées du monde, mais de vide moral absolu. Ces hommes étaient là parce qu'on les y avait amenés; ils y restaient parce que les camarades y restaient et qu'il était d'ailleurs interdit de s'en écarter. Ils se résignaient à cette brimade, mais ils n'en comprenaient pas le but, et nul ne songeait à le leur expliquer.
Même les guetteurs prenaient leur poste sans que nul leur eût expliqué ce qu'on attendait d'eux, et ils restaient là, bêtement, devant l'ouverture d'un créneau, suivant, comme dit le poète, de leurs yeux languissants le rêve qu'ils n'achevaient jamais. Que de fois ai-je pris à partie des guetteurs !
— Dis-moi, frère, qu'est-ce que tu surveilles!
— Je ne peux pas savoir !
— Sais-tu qui habite en face?
— C'est connu ! c'est le Germain !
— Eh bien, que devrâis-tu signaler?
— Je ne sais pas I
— Voyons, réfléchis un peu! Si tu voyais des Boches sortir de la tranchée, le dirais-tu?
— Nullement! Je n'ai pas le droit de quitter ma place. Et, s'enhardissant, il ajoutait parfois : Tenez, en voyez-vous qui passent là-bas?...
Les hommes ignoraient ce qu'ils devaient surveiller chez l'ennemi, ils ignoraient la signification des monceaux de terre remuée devant les tranchées d'en face. Nul ne leur expliquait de guetter les travaux, de repérer les heures de soupe, celles de relève, etc. D'ailleurs le commandement russe considérait l'observation des guetteurs comme superflue, parce que ces hommes ne disposaient pas de jumelles; il se reposait en totalité sur le consciencieux travail des observateurs d'artillerie, sans chercher à l'alléger et à le contrôler par les moyens de l'infanterie. Si l'on avait pris la peine de dessiner un croquis des tranchées d'en face et de donner aux guetteurs des indications appropriées, on eût
provoqué chez eux une bienfaisante émulation. Ces hommes habitués à vivre au grand air avaient parfois une vue d'une extraordinaire acuité, et le don natif de l'observation. Mais qui donc se fût imposé le travail supplémentaire qu'il eût fallu faire pour les instruire? D'ailleurs, ce n'était pas prévu par le règlement. D'un autre côté, ceux qui faisaient ou préparaient les règlements, les officiers d'Fltat-Major, ne venaient pas souvent llâner dans des tranchées de première ligne ; le règlement devait donc continuer à ignorer le perfectionnement du guet. iVlême quand les hommes observaient des détails intéressants, il était rare qu'ils en lissent part à qui de droit, car soit paresse, soit ignorance, les sous-officiers n'encourageaient pas de pareilles découvertes, dont il ne résultait pour eux que soucis et dérangements.
L'heure de la soupe apportait une heureuse diversion. Voici en quoi consistait la nourriture des soldats russes. Le pain noir, dont ils recevaient de 600 à 800 grammes par jour, leur était distribué pour plusieurs jours à l'avance. On leur donnait de même, à des périodes régulières, du thé et du sucre, dont ils usaient à leur guise. Le matin, ils prenaient du thé avec du pain sec (les officiers ne faisaient pas autrement, et j'ai vécu moi-même de ce régime). Vers onze heures ou midi, ils recevaient, des cuisines roulantes, une gamelle de soupe aux choux accompagnée d'un morceau de viande (deux fois par semaine, de poisson salé), et d'un plat de sarrazin cuit à l'eau. Les grands jours, le sarrazin était remplacé par du macaroni. Le soir, de nouveau, du pain et du thé. Comme c'est là la nourriture la plus ordinaire des paysans russes, les soldats ne se trouvaient pas dépaysés et n'étaient pas contraints à une adaptation qui est toujours longue et difficile chez les simples.
Il eût d'ailleurs été imprudent d'innover en matière culinaire. Vers le mois de novembre 191(3, le sarrazin vint à manquer à l'intendance de la lO'' armée; on le remplaça, momentanément, par des lentilles, de superbes lentilles, qui
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eussent fait chez nous le régal de plus d'une table bourgeoise. Or, le plus souvent, les hommes les jetaient, bien qu'on leur eut appris à les faire cuire.
Le pain de troupe était le pain noir, le pair de seigle dont se nourrit à peu près exclusivement la population agricole de la Russie d'Europe. Bien que la Russie se soit trouvée plus d'une fois en difficulté pour ses approvisionnements de céréales, et que le pain consommé dans les villes fut peu abondant et mauvais, le pain de troupe, dans les diverses unités où j'ai servi, de 1916 à 1918, a toujours été bon et parfois excellent. Le pain que nous touchions à notre popote d'officiers était grisâtre et non pas noir : il était mauvais; pendant près de deux ans, je n'ai guère mangé que du pain de troupe, que mon ordonnance, sans se priver d'ailleurs, partageait avec moi, et qui était très sensiblement meilleur que le nôtre. C'est dire, qu'à ce point de vue, les soldats n'avaient pas à se plaindre. En réalité, l'armée russe a été fort bien nourrie durant la guerre de position. Au cours des grandes offensives, le ravitaillement a souvent laissé à dési-» rer • mais qui donc s'en plaignait, devant les succès qu'on remportait alors?
Quand ils ne buvaient pas de thé, les soldats buvaient de l'eau crue, malgré les défenses. Mais en général, ils étaient si copieusement abreuvés de thé qu'ils avaient rarement soif. En revanche, ce qui leur eût fait plaisir, c'était un verre d*alcool. Mais ce plaisir leur était interdit, à eux, à eux seuls. Les officiers, surtout au début, prenaient de l'alcool à volonté; quelques-uns en prenaient à tous les repas, et publiquement. Mais eux, les parias, ils étaient les seuls, en Russie, qui fussent condamnés à obéir à la loi. Le civil même se procurait de l'alcool! Qui donc aurait eu le courage d'en vouloir à ces hommes s'ils bravaient tous les dangers pour faire, de temps à autre, ce que lé reste du pays faisait ouvertement : boire un petit verre?
Se procurer de l'alcool n'était pas facile quand on était soldat, parce que cette denrée interdite se vendait à prix d'or, ou bien s'obtenait par influence. L'alcool bon goût était détenu en presque totalité par les administrations médi-
cales : elles en cédaient bien aux officiers, mais jamais aux hommes. Il ne restait donc plus à ceux-ci que la ressource de fabriquer la précieuse boisson. Voici comment beaucoup d'entre eux s'y prenaient. Ils se procuraient, sous divers prétextes, de l'alcool dénaturé, et ils le filtraient h travers leur masque à gaz, qui était à base de poussière de charbon. L'alcool ressortait en partie clarifié quand il avait subi plusieurs hltrages. On l'absorbait alors, tel quel, ou en le di^doublant. Seulement, ce. filtrage avait été tout extérieur : il n'avait pas détruit la composition chimique qui servait à la dénaturation. Aussi l'ingestion de cet alcool présentait-elle un sérieux danger. L'homme s'enivrait rapidement, et, quand il reprenait ses sens, il était généralement aveugle. La cécité durait deux ou trois jours, et, après les soins appropriés, disparaissait. Or, l'attrait de l'alcool était si violent chez ces malheureux, qui, ne l'oublions pas, étaient en Russie les seuls à ne pas pouvoir se procurer de l'alcool bon goût, qu'ils ne reculaient pas devant ce terrible danger dont ils avaient vu les efTets sur des camarades, ou qu'ils avaient déjà éprouvés eux-mêmes.
Le danger était double, puisque le masque était devenu inutilisable dans son rôle de masque à gaz, si bien que l'homme qui se servait d'un pareil masque, lors d'une attaque par vague de gaz, succombait à l'empoisonnement.
On se rend compte de la valeur qu'aurait eue la renonciation à l'alcool par les officiers, et quel précieux exemple elle eût été pour les hommes ! C'eût été leur trop demander...
ii. — AU CANTONNEMENT
Les variétés de cantonnement des réserves étaient très diverses, sur cet immense front, qui, avec la Roumanie, mesurait plus de 1.500 kilomètres. On peut les réduire à deux types, selon qu'on se trouvait ou non dans une région boisée. Dans le second cas, les troupes cantonnaient ea général dans des villages, mais on les voyait également sous la tente. Par-
fois, quand le terrain s'y prêtait, ils s'installaient dans des cagnas souterraines, ofi ils pouvaient mieux s'abriter du froid. Toutefois, ce mode de cantonnement, qui suppose un long séjour au même endroit, était rare, sauf, bien entendu, pour l'artillerie, dont les batteries étaient souvent entourées de petits villages souterrains.
Quand ils séjournaient dans des villages, surtout dans la Russie blanche et les marécages du Poliésiyé, les hommes s'entassaient dans des isbas noires et sales, emplissaient les pauvres chambres, amenant dans l'agglomération villageoise une grande animation et une boue inexorable. Les paysans ne paraissaient pas autrement importunés par cet envahissement, du moins quand on ne les volait pas, car le Russe est très sociable, sans compter, qu'autour des soldats, il y a toujours quelque chose à glaner, du pain, de la farine et aussi de menus gains. A la longue, pourtant, cette occupation devenait une charge pour les paysans. Leur village, où la circulation était, en temps ordinaire, assez facile, malgré la boue, devenait un cloaque où les chevaux s'épuisaient à traîner les moindres charges ; les abreuvoirs se détérioraient, les puits se troublaient. En outre, tout le menu bois et tout ce qui pouvait en tenir lieu était volé par les soldats : pieu à pieu, planche à planche, volige par volige, disparaissaient haies, palissades, constructions légères, toits en planchettes imbriquées, et tout cela était employé aux feux de la cuisine, et surtout pour faire bouillir l'eau nécessaire à la confection du thé. Les samovars des paysannes, un bien irremplaçable alors, dans une famille au village, travaillaient tout le jour et s'abîmaient; il arrivait aussi qu'un soldat indélicat en emportât quelqu'un, dans le brouhaha de la relève.
Les soldats aimaient ces cantonnements au village, si incommodes et si malpropres qu'ils fussent. Ils les aimaient pour les souvenirs évoqués de leur propre village, et aussi pour la société des paysans des deux sexes, qui rompaient pour eux la monotonie de la vie sur le front. Des amitiés, voire des intrigues se nouaient çà et là, et le temps passait plus vite ainsi. l
Il faut ajouter que, dans un gros bourg russe, il était
beaucoup plus facile que sur le front de se procurer de l'alcool. Les juifs surtout, nombreux dans la région, s'entendaient à merveille à en fournir. Les soldats avaient, il est vrai, bien peu d'argent, mais ils ne manquaient pas d'objets à échanger ; du pain, de l'avoine volée aux chevaux, des toiles de tente individuelle, etc. Toute une partie du matériel de campagne utilisable pour des civils disparaissait ainsi au cours d'un long stationnement au village.
Le plus grave est que les soldats se corrompaient par l'inaction. Les officiers, vivant de leur côté et vaquant à leurs plaisirs, ne s'inquiétaient que fort peu des hommes, livrés aux sous-oftîciers; trop paresseux pour les soumettre à des exercices quotidiens, ils les perdaient de vue. Ces hommes, ' dont beaucoup n'avaient subi qu'un dressage fort court, ou bien qui n'avaient pas servi depuis de longues années, redevenaient des paysans détestant la guerre, et se sentant chaque jour plus résolus à ne pas retourner aux tranchées. Le peu d'esprit militaire qui existait dans la troupe se volatilisait ainsi. Des individus adroits, mal surveillés par la police, liaient conversation avec eux, leur rendaient de menus services, captaient leur confiance, et leur tenaient alors des propos antimilitaristes et révolutionnaires, leur affirmant que les Allemands valaient mieux que les « capitalistes » qui les lançaient, eux, à la boucherie. La plupart de ces propos restaient ignorés du commandement, d'ailleurs peu attentif à ce danger. La révolution se préparait ainsi à la barbe des officiers, qui, occupés de leur côté de leurs petits intérêts, de leur jeu, de leurs intrigues amoureuses, ne soupçonnaient rien. Si l'on considère que plusieurs millions de soldats russes ont cantonné dans de tels villages, à divers moments de leur service près du front, on peut juger par là du travail de décomposition qui a pu être amorcé dans leurs rangs bien avant la révolution.
Lorsque le front avoisinait une région boisée, ce qui était le cas sur plusieurs centaines de kilomètres, les cantonnements offraient un autre caractère. Les hommes, dont beaucoup étaient, de naissance, des charpentiers, se construisaient des villages neufs où ils étaient beaucoup plus à l'aise
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que dans les autres. Les officiers logeaient dans des maisonnettes assez confortables, et les hommes s'installaient, par vingt ou par trente, dans des constructions spacieuses oiïrant l'avantage d'être plus propres que les isbas des villages, et moins dangereuses au point de vue de la contagion épidémique. Les hommes se sentaient ici fort à l'aise, à la fois libres et étroitement groupés. Mais ils dévastaient la forêt à l'enlour même du cantonnement. Des arbres magnifiques étaient abattus sans discernement et abandonnés sur le sol. D'autres, auxquels on enlevait, à hauteur d'homme, un anneau d'écorce destiné à rendre étanche le toit des gourbis, mouraient lentement, en une saison. On voyait des bois entiers disparaître ou se dessécher en quelques mois, découvrant le cantonnement. Les Allemands, il faut le dire, venaient rarement bombarder par avions ce genre de cantonnement.
Quand il y avait des chevaux, les arbres rongés par eux disparaissaient encore plus sûrement. J'ai vu de magnifiques vergers irrémédiablement perdus par des cantonnements, même peu prolongés, de Cosaques ou de soldats du train.
Les régions boisées voisines du front offraient aussi parfois une autre particularité. Des hommes étaient détachés dans les bois pour y débiter les arbres nécessaires aux constructions projetées, et surtout à la réfection des tranchées. En été, ces hommes vivaient dans des gourbis légers; l'automne venu, ils s'enterraient.. Le va-et-vient des soldats qui s'occupaient du charroi établissait une liaison avec la compagnie ou le régiment placé en secteur. Quelques-uns étaient séduits par le charme du lieu et son éloignement du travail et du danger. Au bout d'un certain temps, de nouvelles cagnas souterraines se creusaient dans des endroits écartés. Des troglodytes les habitaient, placides et sales, qui étaient purement et simplement des déserteurs du front. Comment se nourrissaient-ils? Je l'ignore. Ils existaient pourtant ..
Les Russes sont musiciens et ils aiment la musique. Les soldats russes chantaient souvent. On les dressait à chanter,
au cours des marches, des chœurs, parfois à plusieurs voix, dont un homme lançait les couplets, repris ensuite par la troupe entière. Ces chants, rythmés par la lente cadence de la marche du troupier russe, surprenaient un peu, quand on les entendait pour la première fois, mais ils ne tardaient pas à exercer un charme pénétrant. Les voix étaient souvent justes, les airs parfois jolis : les paroles étaient fort convenables. Les hommes chantaient aussi à l'église, où des chanteurs exercés exécutaient les chants liturgiques sous la direction d'un chef de chœur. J'ai entendu, dans certaines unités, de véritables artistes interpréter la belle musique du service religieux orthodoxe. J'y prenais beaucoup de plaisir, et je pouvais me rendre compte que le goût de la musique attirait à la chapelle plus de monde que ne faisait le souci du service divin.
Enfin, au cantonnement, les soldats chantaient la prière du soir. Je ne sais rien de plus émouvant que la prière chantée ainsi, dans la paix du soleil couchant, par des centaines de voix d'hommes. Là encore, la musique intéressait les soldats plus que la prière. Le premier soin de la révolution a été d'abolir tous ces chœurs. Mais ils sont trop intimement liés aux sentiments russes pour avoir disparu à jamais.
Les permissions données sur le front russe en valaient la peine : elles duraient cinq semaines ! Cette mesure était dictée par l'éloignement de certaines familles et par le médiocre fonctionnement des moyens de transport. Elle oflrait l'inconvénient de soustraire pendant un temps trop long les hommes à l'emprise militaire. Lorsque le moment du retour était venu, on voyait souvent se reproduire des scènes analogues à celles du premier départ, de sorte que bien des hommes revenaient plus déprimés que quand ils étaient partis du front.
De plus, au fur et à mesure que la guerre se prolongeait, les hommes, que nul ne prenait la peine d'occuper ni d'éclairer, étaient livrés sans défense aux bruits absurdes qui se
colportaient à l'arrière. On se racontait que la permission était un droit qu'il fallait prendre si on ne vous l'accordait pas. Les choses se répétaient dans la tranchée, et des hommes partaient, désertant, sans bien comprendre la nature de l'acte qu'ils commettaient. D'autres s'attardaient au village natal ou sur le chemin du retour, et, inquiets de la punition encourue, ne paraissaient plus à leur compagnie. Parfois, la diminution des effectifs réels par rapport aux effectifs officiels était utilisée par les sous-ordres. La plupart du temps, on prenait simplement son parti de ces retards et de ces désertions, dont l'exemple, pourtant, devait être si pernicieux pour les hommes restés sur le front. L'armée fondait tout doucement, et cela dès 1916, alors qu'elle apparaissait encore à ceux d'en haut comme solide et redoutable. La fraternisation clandestine avec l'ennemi, qui se pratiquait surtout sur le front sud-ouest, augmentait la démoralisation lente. Or, ces centaines de mille permissionnaires, ces innombrables déserteurs et attardés erraient dans les deux sens à travers une vaste région comprise entre le voisinage du front et les premières grandes villes de l'arrière. Le pain quotidien leur était assuré par les « Points d'Etape y> et par de menus travaux ou petits commerces de la rue.
Il semble que les Etats-Majorà dirigeants se soient peu préoccupés du rôle que devaient jouer les soldats dans la tranchée. Leur conception paraît avoir été la plus simpliste : (( La guerre de position est une guerre sans issue, dans laquelle on se tient immobile dans une tranchée, d'où l'on saute de temps en temps sur l'ennemi afin d'éviter qu'il saute sur vous ». On ne voyait paraître que dans très peu de cas des règlements relatifs aux occupations des troupes en secteur. J'ai souvent assisté à des visites de généraux dans une tranchée. Ils venaient, saluaient, parcouraient quelques centaines de mètres de la tranchée d'avant, en interpellant quelques soldats au passage; après quoi ils allaient déjeuner et regagnaient leur quartier général. A quoi les troupes
étaient-elles occupées? Quel était le détail de leur travail? Jamais ces questions n'étaient longuement discutées entre le général et les officiers du régiment. Si les hommes n'étaient pas trop sales, les tranchées et les boyaux trop souillés, si aucune réponse absurde n'était faite par un des soldats interpellés, le général se retirait satisfait. J'en ai vu rarement s'informer des mesures prises contre les gaz, de l'organisation du guet, de ce que faisaient les soldats pendant le jour et pendant la nuit.
On savait alors que les Allemands, comme les Alliés, organisaient, en arrière des lignes, des répétitions d'attaque, et même des manœuvres de division. Chez les Russes, rien de tel, même quand le commandant de l'armée, ainsi que je l'ai vu à la iO'' armée, recommandait instamment ce genre d'exercices. Même dans ce cas, où, par chance, un des commandants de division était complètement gagné à cette idée, rien ne put être fait dans le G. A. où je servais : l'insufiisance des subordonnés, la paresse et l'indifférence générales s'opposèrent chez nous à l'exécution de ce projet, et je ne sache pas d'ailleurs qu'il ait été exécuté dans d'autres secteurs.
Si l'on ne procédait pas à des répétitions d'attaque, à cette petite guerre fatigante certes, et souvent maudite par le soldat, mais qui rompait la monotonie du front, on ne voyait pas davantage le commandement se préoccuper des détails d'organisation qui devraient accompagner ou suivre une attaque. Comment, par exemple, s'y prendrait-on pour assurer la liaison entre telles et telles unités engagées, et entre celles-ci et le commandement? Où devrait-on offrir une résistance plus sérieuse? Comment devrait-on, en cas d'échec, conduire une contre-attaque? Quel objectif était à gagner coûte que coûte? Oii établirait-on les prochains observatoires? Les officiers subalternes ne savaient rien de tout cela, et probablement, ne s'en préoccupaient guère ; les sous-officiers et les hommes, de leur côté, sentant fort bien que tout était livré au hasard, puisqu'il n'y avait ni répétition ni recommandations, étaient d'autant plu? impressionnés par l'imminence d'une attaque, et ne l'exécutaient que grâce à leur fatalisme. Ils restaient.
après plusieurs années de guerre, ce qu'ils avaient été au début : un admirable bétail humain qu'il suflisait de lancer, et au besoin d'entraîner contre les lignes ennemies, et qu'il fallait ensuite pousser et pousser en avant jusqu'au point où l'on serait contraint de s'arrêter. Je n'ai jamais vu le commandement des petites unités se persuader que, dans la guerre de position, tout mouveçient doit être étudié dans le moindre détail, comme une œuvre de précision. Ils avaient tous d'ans le sang cet instinct d'impulsivité qui est un des charmes, mais un charme dangereux de leur race, et ils languissaient au souvenir des heures superbes de la guerre de mouvement, la seule qu'ils pussent comprendre et aimer. Quant à la guerre de position, c'était, disaient-ils, une guerre de « technique » : or, « l'Allemand étant imbattable sur ce terrain, il était inutile de lutter. »
Rien n'était donc plus morne que les lignes russes, bien que l'ennemi n'en fît en aucune manière ce séjour infernal qu'étaient nos lignes à nous. Les hommes, rivés à leur tranchée, pourrissaient d'ennui, sans que rien pût leur faire même entrevoir une solution et la fin de leur interminable brimade. Ils manquaient de nouvelles, et se voyaient livrés sans défense aux bruits absurdes que colportaient les défaitistes de l'arrière. Comment auraient-ils pu, eux, les enthousiastes par excellence, prendre un intérêt quelconque à cette guerre immobile, à cette guerre de souffrance menue et deparesse sans joie? Gomment n'auraient-ils pas prêté l'oreille aux promesses que leur faisaient quelques hommes du front russe et, de temps à autre, des hommes du front allemand ?
Il y avait cependant une catégorie de soldats dont la vie rompait avec la monotonie générale, c'étaient les patrouilleurs.
En principe, chacune des compagnies d'un régiment d'infanterie détachait quatre à cinq hommes pour prendre place dans le détachement des patrouilleurs. Ces hommes étaient en général les turbulents, les moins dociles, mais aussi des volon-
taires que le danger n'effrayait pas, et pour qui l'aventure avait du charme. Le petit détachement ainsi formé était mis sous les ordres d'un oflicier généralement jeune et énergique, pour assurer tout le service des patrouilles. Toutes les nuits, par groupes plus ou moins nombreux, des patrouilles circulaient dans le no mans la/id, tantôt guettant les patrouilles ennemies, tantôt allant reconnaître un point qu'on leur avait signalé, tantôt enhn tâchant de s'emparer de quelque prisonnier. En hiver, les hommes revêtaient par-dessus leur capote un sarreau blanc qui les rendait moins visibles sur la neige.
La technique des patrouilles et coups de main était rudimentaire et, le plus souvent, elle n'avait d'autre résultat que de faire tuer ou blesser quelqu'un des participants, ce qui, d'ailleurs, ne diminuait en rien le « cran » des survivants. Les Allemands d'en face employaient la même méthode. Mais bien moins hardis et moins souples que les Russes, ils n'obtenaient pas grands résultats.
Le défaut de ces patrouilles était le manque d'expérience de leurs chefs, que personne ne renseignait sur les dispositions du secteur ennemi, connues par exemple au moyen de photographies aériennes, ils ignoraient de même qu'un coup de main, fùt-il modeste, doit être préparé dans le détail.
D'autre part, les hommes prenaient là de fâcheuses habitudes, parce que, flânant toutes les nuits, ou presque, entre les lignes affrontées, ils n'avaient d'autre obligation que celle de faire un compte rendu que nul ne viendrait contrôler. Ils échappaient à Tinlluence directe de leur offfcier, et se trouvaient, armés comme ils étaient, libres d'agir à leur guise. Certes, ils pouvaient rencontrer des Allemands. Mais, cela, c'était le seul risque. D'ailleurs, ces Allemands, on pouvait les tuer et les dépouiller. Je crois qu'un grand nombre de ces patrouilleurs spécialistes ont servi à former le noyau de ces menues associations de brigandage qu'on a vu opérer en Russie dès la lin de 11)17. Les petits détachements qui mettaient à sac les propriétés isolées dans la campagne employaient des procédés qui, par certains détails, rappelaient ceux des patrouilleurs du front, et il n'est nullement impossible qu'un certain nombre d'entre ceux-ci aient organisé
telles de ces lucratives opérations contre des bourgeois et des femmes sans défense.