DE LUCIEN BONAPARTE
l6 et 17 BRUMAIRE AU IX.
Le 1 5 , à sept heures du soir , un homme , qui m'a toujours donné de fausses nouvelles, est venu . m avertir que Lucien quittait le ministère de l'intérieur, pour aller remplir une mission secrète, et que Chaptal avait le portefeuille. J'avoue que je ne pouvais ajouter foi à ce que l'on venait de ra apprendre; j'y croyais d'autant moins que des personnes attachées au gouvernement n'en étaient pas instruites. Le lendemain à raidi je vis Miot: il n'en avait pas entendu parler. Je regardai donc la nouvelle qui m'avait été donnée comme un de ces faux bruits que Paris voit naître et détruire à ctiaque instant du jour ; mais à peine étais-je entré dans la salle des conférences, qui précède celle où s'assemblent les tribuns , que plusieurs de mes collègues me dirent avec une petite joie maligne : « Vous savez sans doute que votre ami Lucien est « renvoyé, ou, si vous ne le savez pas, nous sommes « fort aises d'avoir à vous l'apprendre. » Je ferai grâce des commentaires sur un pareil sujet : on pouvait en faire de toutes les espèces. Chaque
parti avait soin de leur donner sa couleur, et cherchait à les rendre utiles à ses vues. La séance était à peine achevée que je me rendis rue de Grenelle. Il me fut impossible de parvenir à parler à Lucien , mais très-facile de voir, à la mine allongée de ses gens , que leur maître devait bientôt quitter le ministère. J'appris à dîner que Lucien partait à minuit avec Fontanes, Arnauld et quelques artistes; mais où allait-il? personne ne le savait positivement. Pourquoi partait-il ? on l'ignorait également. Les uns l'envoyaient dans le Nord, les autres dans le Midi; ceux-ci à Pétersbourg, ceux-là en Espagne. Les premiers appuyaient leurs conjectures sur Tachât de plusieurs paires de patins , les autres sur les indiscrétions échappées à des personnes soupçonnées d'être dans le secret. Le désir de sortir de cette incertitude me conduisit le soir chez madame Bonaparte. Elle était assise dans un grand fauteuil; je lui fis une* révérence très-profonde; elle me valut un accueil assez froid. Je l'examinai avec soin ; elle affectait un air réfléchi et cherchait à le conserver pour dérober à tous les regards sa satisfaction. Sa fille , moins habile encore dans l'art de feindre, ne dissimulait point sa joie; elle était assise du côté opposé de sa mère. La gaîté répandue sur sa physionomie contrastait avec la tristesse profonde qui dominait tous les traits de la figure de madame Bacciochi. Hortense a Famé si belle, que sa distraction me faisait mal. Le cerde , peu nombreux en femmes, était composé de mesdames Lecourbe , Chauvelin , Clary ; dans un coin
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du salon on jouait au reversi. Les hommes allaient et venaient, l'air plus ou moins embarrassé : les uns de leur chagrin , les autres de leur gaîté. Il y avait plusieurs généraux , entre autres Lan nés , Murât, Lecourbe, plusieurs aides-de-camp: en conseillers d'état, on remarquait Réal, Champagny, Miot ; parmi les fonctionnaires publics , on comptait Dubois , préfet de police , Alexandre de La Rochefoucauld, Chauvelin , Jaucourt, Chaptal, radieux de son triomphe.
Les hommes se parlaient peu ou point : la conversation des femmes n'était jamais suivie et paraissait toujours languissante. Je m'approchai de madame Bacciochi : je lui adressai quelques phrases obligeantes; elle me dit avec effusion , d'un accent que je n'oublierai jamais , parce qu'il partait d'une ame sensible , parce qu'il m'a prouvé qu'elle était amie tendre , qu'elle avait pleuré la veille , qu'elle avait pleuré toute la nuit, toute la jour-r née , et qu'elle était même encore prête à fondre en larmes. « Je revins , me dit- elle , avant-hier , du Plessis avec Lucien. Il me quitta à son arrivée pour aller aux Tuileries ; il y passe à peine une heure : * à son retour il m'annonce son prochain départ, celui de mon mari. Tous ceux que j'aime vont s'éloigner ; je l'apprends au même instant ; je ne pouvais m'y attendre : jugez de ma douleur. Je ne sais pas cacher mes peines ; je sens que de nouvelles larmes sont prêtes à m'échapper. — Retenez-les, madame; elles feraient trop de plaisir à certaines personnes. » Madame Bacciochi fait de
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nouveaux efforts pour ne pas pleurer : s'apercevant qu'ils seraient inutiles, elle se lève pour sortir sans être aperçue. Madame Bonaparte; qui ne la perdait pas de vue, quitte son fauteuil, s'approche d'elle pour la reconduire; elle affecte un air triste, lui serre la main, l'embrasse, et palpite de joie, sans doute, en découvrant sur ses joues les traces de ses pleurs et en voyant ses paupières encore humides. Avant de reprendre sa place, madame Bonaparte dit, de manière à être très-bien entendue, à l'un des commandans de la garde du Consul : « N'avez - vous pas dîné aujourd'hui avec beaucoup de monde? — jOuî, madame. — Vous étiez plus de trente personnes à table. » Le dîner dont elle parlait avait été donné par Fouché. Il était remarquable parce qu'il avait eu lieu le jour où fut annoncé publiquement le départ ou le renvoi de Lucien. Il l'était également par le choix des personnes invitées : les chefs de la minorité du tribunal et Siméon. A côté du ministre de la police était Talleyrand. Rcederer fut aussi prié et n'y vint pas : je lui en sais gré. Ce dîner de Fouché fit faire bien des réflexions. On le blâma d'avoir voulu afficher, par ce repas nombreux, le triomphe qu'il venait de remporter sur son ennemi; on prédit dès-lors qu'il ne serait pas de longue durée, puisque ordinairement les familles se raccommodent en sacrifiant celui qui a cherché à les diviser. Mais revenons au salon de madame Bonaparte.
Pour en avoir une idée, il faut se rappeler
les derniers instans du chef d'une nombreuse famille. La chambre à coucher est précédée d'une grande pièce dans laquelle sont tous les parens; on- cherche à y observer le silence le plus profond, tous les yeux sont fixés sur la chambre à coucher : on attend impatiemment que quelqu'un en sorte pour lui demander des nouvelles. Les traits des visages sont affectés suivant les intérêts relatifs , et l'état du malade est connu d'après le caractère des figures. Tous les regards étaient tournés vers la pièce où Bonaparte causait avec son frère Lucien. La porte était entr'ouverte : la conversation dura plusieurs heures. Lorsqu'elle fut achevée, les deux frères vinrent dans le salon. Lucien sortit le premier. Bonaparte avait la figure renversée , le visage décoloré , une partie dé ses cheveux relevés; l'agitation était peinte sur chacun de ses traits; on voyait qu'il venait d'en éprouver une très-vive. Op apercevait aisément que le parti qu'il avait pris avait été -pénible; qu'avant de s'y décider il avait éprouvé de violens combats intérieurs. 11 lui était impossible de rester long-tems en place r de parler de suite à la même personne. Il s'approcha de moi, et me dit: « Avez- « vous des nouvelles de Liuiéville? — Non, gé- « néral. — Cependant vous êtes en correspon- «dance avec Joseph? — Non, général. — Il « voulait cependant vous emmener avec lui ? — « Oui , général^ et si vous n'aviez, pas paru vous y «opposer, je serais parti. —Je ne, voulais pas « qu'un fonctionnaire public fut à Luhéville sans
« un caractère diplomatique, et je ne pouvais vous a en donner aucun. — Je n'en demandais point ; « je voulais aller à Lunéville parce que Joseph a m'avait témoigné le désir de m'y voir; je comp- « tais y passer quinze jours et revenir ici à la ren- « trée du tribunat. — Cela est différent: sous ce « point de vue il n'y avait point d'inconvénient. » Lucien s'arrêta près de sa belle-sœur pour lui dire quelques mots à l'oreille. Il affecta une grande gaîté; elle avait l'air excessive, conséquemment peu naturelle. Après avoir pris congé de madame Bonaparte, et au moment où il était près d'en sortir y je m'approchai de lui; je lui serrai la main, et ce serrement de main fut plus éloquent que tout ce que j'aurais pu lui dire. Jaucourt, Miot et Chauvelin y firent un cercle autour de lui , et des peu de mots qui furent dits de part et d'autre il résultait que l'absence de Lucien devait durer trois mois. — « Le départ de votre frère m'étonnef dis-je à Jé- « rôme, quand Lucien fut sorti. — Je le crois r « car il n'en a pas moins été étonné que vous...., » Je sortis de chez madame Bonaparte à dix. heures sans être parvenu à pouvoir découvrir le véritable motif du départ de Lucien ; j'y fus témoin d'un événement jadis fort commun à la cour, et j'y vis des courtisans bien novices encore.
Le lendemain , 17, je me levai de très-bonne heure, et je fus chez ***\ 11 venait de se lever. — « Je viens vous voir, lui dis-je, pour vous « demander si vous concevez quelque chose à « tout ce qui se passe , et si vous connaissez
« l'objet de la mission confiée à Lucien ? — « Appelez donc les choses par leur nom ; ce «n'est point une mission; mais bien une dis- « grâce. — Je le croyais effectivement : mais « quelle en est la cause ? — Sa brochure in- « tempestivement publiée. — Mais si cet écrit « est de lui , ou s'il a été fait par ses ordres , les a bases en étaient incontestablement arrêtées avec «son frère? — Sans doute; mais le général ne « pardonne jamais l'insuccès. Dans tout ceci il y a « eu de la maladresse : d'abord , la lettre initiale S , « qui indiquait Syeyes; cette maladresse a été mal- « adroitement réparée dans une seconde édition « où l'on a substitué les militaires. Les ennemis de « Lucien ont profité de tout cela ; Fouché et Dubois « sont parvenus à en arrêter beaucoupd'exemplaires * « à la poste; les administrateurs de la pêtite poste., « interrogés, n'ont pas dissimulé qu'ils avaient reçu « des ordres supérieurs; dès- lors il a été facile d'ac- « quérir la preuve que la brochure était partie des. «bureaux de l'intérieur. Fouché alors a été trou- « ver Bonaparte, a beaucoup exagéré le mauvais « effet de cet écrit; Moreau s'est joint à lui. Bona- « parte a cru qu'il fallait sacrifier son frère, et il « l'a fait ; mais il se raccommodera tôt ou tard avec « lui , et alors les ennemis de Lucien se repen- « tiront de leur conduite. Il' a pour Lucien des «momens de haine et d'amour; iWprouve pour « lui ce sentiment que vous fait sentir une maî- « tresse adorée dont l'on croit avoir à se plaindre. « 11 le regarde comme un homme d'un esprit pro-
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«digieux et supérieur à tous les hommes; mais « il le blâme de ses défauts. Hier matin j'ai vu Lu- «cien, il était dans son lit; il affectait beaucoup « de gaîté. Il m'a dit qu'il était chargé d'une mis- « sion d'une haute importance ; qu'il allait s'occu- « per , conjointement avec Joseph et le général , « des moyens de déjouer une nouvelle coalition « prête à se former ; que , s'ils n'y pouvaient réus- « sir, ils étaient tous les trois perdus. Il a ajouté « qu'il avait demandé le ministère de l'intérieur a pour Chaptal, parce qu'il croyait que c'était lui « qui y ferait le moins de changemens, et qu'à son « retour il le retrouverait presque dans le même « état où il l'avait laissé. — Le but principal de la « brochure a dû fréquemment occuper le général? « — Oui, sans doute , c'est l'objet de ses constante tes méditations. Je vais vous dire à ce sujet ce* « que je n'ai jamais dit à personne et ce que je a tiens de lui. La nécessité de se donner un suc- « cesseur lui paraît démontrée ; ses regards se sont « tournés d'abord sur sa famille , puisque madame « Bonaparte ne peut avoir d'enfans. II rend justice « à Joseph , à son aménité, à ses excellentes quali- « tés ; mais il le regarde comme un homme inapte pliqué , et peu disposé , par ses goûts et ses habitudes, à vouloir jamais se livrer aux affaires. « Lucien , à ses yeux , n'avait pas les mêmes incon- « véniens; mais il en trouve de plus graves encore « dans sa conduite. Croyant avoir acquis la certitude, « d'après diverses conversations, qu'il ne voulait « pas d'un de ses frères pour successeur , je me suis
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« mis fortement à travailler en faveur d'Eugène. « — D'Eugène? — Cela parait vous étonner; il « faut que je vous explique mes motifs. Je n'ai ja- « mais été d avis du divorce entre le général et sa « femme; néanmoins il aurait lieu inévitablement « si Ton ne parvient à resserrer le lien qui l'unit à « elle : le seul moyen , selon moi , était de lui faire « adopter son fils, parce qu'alors elle avait à ses a yeux le caractère de mère. Madame Bonaparte « est bonne, n'a point assez d'esprit pour être in- « trigante, et une femme comme elle est une chose « trop rare à la place qu'elle occupe pour ne pas « désirer de vouloir l'y conserver. Toutes mes ten- « tatives ont été inutiles , et mes efforts infruo a tueux. Avant-hier le général me fait passer dansce son cabinet, et me dit : a Nous n'avons plus be- « soin de nous mettre l'esprit à la torture pour « chercher un successeur : j'en ai trouvé un ; c'est « Louis : celui-là n'a aucun des défauts de ses frè- « res, et il a toutes leurs bonnes qualités. Alors il « m'en fit un éloge pompeux, me montra des let- « très de lui où l'amitié fraternelle est exprimée « à chaque ligne de la manière la plus tendre... » « Vous savez, maintenant, mon cher Girardin, où « l'on en est. Ma confiance me donne des droits « à votre discrétion , et mon ancienne amitié m'au- « torise à y pouvoir compter. »
Du moment où la disgrâce de Lucien fut connue, elle donna lieu à mille fables. Si son frère, par des raisons politiques, croyait devoir prendre
ce parti à son égard, il eût fallu détourner l'attention du public en annonçant d'avance qu'il voulait le charger d'une négociation importante.