‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 12 sur 64 · NÉGOCIATION DE LUNÉVILLE · texte numérisé non relu

NÉGOCIATION DE LUNÉVILLE

Ier FRIMAIRE AN IX.

Le 18 brumaire avait éclairé l'Europe sur l'ascendant de Bonaparte; l'attitude victorieuse de nos armées détermina les puissances étrangères à faire enfin la paix. La tenue d'un congrès fut fixée à Lunéville. L'empereur François II désigna M. le comte de Lehrbach pour assister à ce congrès comme son ministre plénipotentiaire. Le premier Consul nomma de son côté et revêtit du même caractère le citoyen Joseph Bonaparte son frère aîné , autrefois ambassadeur à Rome, et qui venait de terminer les négociations entre la France et les États-Unis d'Amérique. Des changemens survenus dans le cabinet autrichien retardèrent le départ du plénipotentiaire français ; ce n'était plus M. de Lehrbach qui viendrait à Lunéville, mais M. le comte de Cobentzel. Le 3 brumaire , Joseph Bonaparte quitta Paris accompagné du comte Laforèt , secrétaire-général de cette légation; il rencontra en route M. de Cobentzel. Les deux plénipotentiaires conférèrent peu de teras ; leur décision fut de se rendre à Paris. Ils en reprirent la route sur les huit

heures du matin. Avant d'arriver à Meaux, ils trouvèrent une escorte de dragons du 5e régiment, qui, relevée de relai en relai , accompagna la1 voiture des ministres jusqu'à Paris. M. de Cobentzel vint loger dans la maison particulière du ministre des relations extérieures, rue d'Anjou-Saint-Honoré, avec M. Hoppeson secrétaire de légation. Le 1 4 brumaire, ce ministre quitta Paris à quatre heures du matin ; deux heures après, Joseph Bonaparte le suivit emmenant avec lui madame Joseph. L'ancien château des ducs de Lorraine et du roi Stanislas avait d Sabord été désigné pour recevoir les ministres du congrès; mais comme il avait besoin de réparations, ils descendirent dans des maisons particulières. Joseph Bonaparte destendit chez monsieur et madame de Fresnel, riches habitans de Lîunéville. Les corps civils et militaires vinrent le saluer; le géuéraldedivision Clarke, nommé commandant extraordinaire du département de la Meurthe, le général de brigade Bellavesne et leur état-major s'y rendirent. Les conférences commencèrent le 18 brumaire. Le général Clarke, ami du premier Consul, désirait donnner de l'éclat à cet anniversaire ; son repas fut magnifique. Au dessert, M. de Cobentzel porta la santé du premier Consul , et embrassa le ministre français. Un grand bal succéda au dîner; un souper splendide interrompit les danses. Un aide-de-camp du général Clarke y chanta des couplets analogues à la journée du 18 brumaire; ils sont de la composition du citoyen Siméon, fils du tribun de ce nom : c'est un jeune homme distingué,

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attaché à la légation française. Voici ses couplets:

« La France en proie à l'anarchie

Gémissait depuis trop long-tems ;

Un héros d'une main hardie

Sut l'arracher à ses tyrans.

Nous revoyons cette journée

Chère au monde comme aux Français;

Et déjà l'Europe étonnée

Sourit à l'espoir de la paix.

Un an suffit : notre patrie * A vu disparaître ses maux; Aux lauriers le chêne s'allie , La gloire appelle le repos.

Brumaire a lui : son influence S'étend. sur des climats divers; II rendit la paix à la France, Il la promet à l'univers. »

La féte se prolongea toute la nuit, et fut charmante- Le* 19, les ministres reprirent leurs conférences.

J'étais fort lié avec Joseph Bonaparte. Je fis un petit voyage à Lunéville pour voir à la fois, et le ministre français, et la ville où j'étais né. Ce fut un double plaisir pour moi. J'arrivai à Lunéville le 26 brumaire à six heures du matin. Un de mes amis qui s'y trouvait, auprès de Joseph Bonaparte, après-m!avoir donné une partie des premiers détails qu'on vient de lire , ajouta : « Louis , comte de Co- « bentzel, est actuellement âgé de 49 ans; & <*t « né à Bruxelles où son père remplissait l'impor- « tante et honorable place de chancelier d'état « pour les pays héréditaires de la Belgique, au nom

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« de la maison d'Autriche; il y acquit une haute « réputation. Son fils fut élevé en France, il étudia « au collège d'Harcourt avec M. de Talleyrand, au- « jourd'hui notre ministre des relations extérieures; « etàStrasbourg, sous le célèbre Koch, professeurde « droit public. Dès sa jeunesse f la maison d'Au- « triche remploya dans les affaires du dehors, en « Danemarck, en Prusse, au partage de la Pologne « et en Russie , où il a résidé vingt ans comme « ambassadeur. Il n'a quitté Saint-Pétersbourg que « pour remplir les fonctions diplomatiques pendant « le congrès de Rastadt. Nommé ensuite ministre « des conférences, chargé des affaires étrangères, « chancelier de cour et d'état , il reçut le même « jour ordre de se rendre à Lunéville pour y né- « gocier la paix. Il est aisé de juger quelle importe tance l'empereur François II attache à cette mis- « sion, tant par le choix du comte dcCobentzel, « que par la démarche inusitée de la confier à ùn « ministre que l'on voit rarement quitter le souve- « rain ou sa résidence. Cette remarque fait en même « tems l'éloge du négociateur. En effet , à une « grande habitude de la diplomatie, à une connais- « sance approfondie des hommes et des divers inté- « rets des nations, à un grand et sincère attachece ment pour la maison d'Autriche, et pour sa patrie « (la famille de Cobentzel est d'une ancienne no- « blesse de la Carniole) , ce ministre réunitîes for- « mes les plus aimables, beaucoup d'instruction, « de prévenance et une grande affabilité*. La langue « française lui est plus familière qu'aucune autre.

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« Il a la réputation d'aimer la France au point , qu a « la cour de Vienne on l'appelle le ministre fran- « çais. Il aime passionnément le théâtre. Il sait « par cœur les plus beaux morceaux de nos meil- « leurs auteurs , et il a composé lui-même , dans « notre langue, de petites pièces pour le théâtre de « l'Hermitage, à la cour de l'impératrice de Russie.

« il parait que M. de Cobentzel avait à rendre « compte de son voyage de Paris , à la cour de « Vienne, car, dans la soirée du 19, il a fait partir « pour sa cour, M. Lefebvrede Rechtemburg, se- « crétaire attaché à sa légation ; on n'a pas manqué » de tirer beaucoup de conjectures de ce départ; « c'était inévitable; on devait croire que le ministre « impérial n'avait pas de pouvoirs suffisans pour a une conclusion immédiate, ou que ses entretiens « avec le premier Consul avaient amené d'impor- « taré changemens, ou qu'à l'ouverture des conte férences, des propositions inattendues lui avaient « été faites, ou enfin, qu'il voulait gagner du tems « pour communiquer avec les Anglais , alliés de « l'Autrîche, d'autant plus qu'il a dépêché pour « Londres un courrier en même tems qu'à Vienne.

« Au surplus, les deux ministres se voient jour- « nellement; ils dînent alternativement ensemble, « et la plus grande confiance semble régner entre « eux.

« Le a3, l'adjudant général Lahorie, l'un des « chefs de 1 etat-major de l'armée du Rhin a passé « ici, précédant le général en chef Moreau, et se « rendant à l'armée pour y faire réunir les divisions

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<( éparses clans leurs cantonnemens de Bavière. Si « l'armistice se rompait, comme on le craint, à son « expira tiou, le 7 frimaire prochain , l'armée fran- « çaise se trouvera alors en état d'ouvrir sur-lea champ la campagne pour forcer l'empereur à la « paix. Lahorie a fait une visite à M. de Cobentzel, « mais celui-ci n'a reçu aucune instruction ulté- « rieure qui lui permette de transiger ni d'arrêter « le cours des hostilités. On attend demain le géué- « ral Moreau. » .

Je suis allé voir Joseph 'Bonaparte; nous nous sommes embrassés et j'ai dîné chez lui. Après dîper , la conversation dont je vais rendre compte a ep lieu dans le salon : près de la cheminée, on remarquait le général Moreau et M. de Cobentzel, auprès d'eux Joseph Bonaparte, Clarke et le général Bellavesne. Les deux personnages marquans étaient dans une position gênée. Moreau voulait paraître froid , il avait Pair embarrassé. Cobentzel cherchait à être poli, tâchait d'être aimable, et trouvait -peu de choses à dire. Un ministre plénipotentiaire envoyé pour traiter de la paix, en présence d'un général se rendant à l'armée pour y recommencer les hostilités, se trouve nécessairement un peu déplacé; l'usage du monde répare, mais ne répare pas tout-à-fait la gêne inséparable d'une mauvaise situation. Madame Julie Bonaparte était assise auprès du feu ; à coté d'elle se trouvait une table de bouillotte; on se rapprochait d'elle pour lui dire quelques mots; on s'en éloignait pbur aller entendre quelques-unes des phrases péniblement

étudiées, et non moins péniblement débitées de tems en tems par Moreau ou M. de Cobentzel. Les cartes furent tirées, les joueurs prirent leurs places, et Moreau passa dans Je cabinet de Joseph.

Le secrétaire de légation de M. de Cobentzel, M. Hoppe, était appuyé contre une console; c'est un homme de cinquante ans, dont les yeux ne sont pas parfaitement pareils, sa mine est sérieuse, son visage sévère et son accueil froid ; son ensemble tudesque , annonce que c'est un allemand dans toute la force du terme; il avait cherché et trouvé le moyen de me faire dire plusieurs fois dans le cours de la journée , que M. de Cobentzel désirait avoir avec moi un entretien particulier ; je crus devoir m'y refuser, mais aucun motif ne m'empêchait d'avoir une conversation avec son secrétaire ; voici comme elle fut entamée :

M* Hoppe. Monsieur vous voulez donc la guerre?

Stanislas Girardin. Pourquoi monsieur?

H. Parce que nous avons dénoncé l'armistice.

& Cela n'est point une preuve.

H. Comment?

JS. C'était , peut-être, le meilleur moyen de conclure plus promptement la paix.

H. Vous ne pouvez raisonnablement douter que nous voulions la paix.

' S. Eh tien ?

H. Eh bien! nous n'eussions jamais dénoncé l'armistice.

S. Je le crois. 11 était à votre avantage.

H. Pourquoi?

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S. Parce qu'il vous donnait le tems de fortifier vos années, de remplir vos magasins, de discipliner vos recrues.

H. Sans l'envahissement de la Toscane, nous serions aujourd'hui en pleine négociation. La nouvelle de cet envahissement a produit le plus mauvais effet ; il a rendu de la force au parti opposé à la paix, il a servi à faire craindre que vos principès ne soient encore les mêmes.

S. Cet envahissement de la Toscane était peutêtre une mesure impérieusement ordonnée pour le salut de notre armée d'Italie.

H. Pourquoi cela ?

& Parce qu'on a prétendu que les insurgés toscans étaient commandés par des généraux autrichiens et soldés par l'Autriche.

//. Ceux que vous appelez des insurgés , nous les appelons des sujets fidèles, nous les regardons comme des honjraes déterminés à défendre et leur maître et ses alliés. Des hommes qui consentent ainsi à se former en bataillons, qui se battent pour leurs opinions plus que pour leur paie, sont des auxiliaires trop précieux pour que nous puissions consentir à ne point les admettre dans nos rangs. Nous sommes-nous plaints lorsque ,vous avez pris des recrues parmi les Cisalpins et les Piémontais ? Et pourquoi donc alors vouloir nous priver des secours des Toscans qui sont nos alliés comme les Cisalpins sont les vôtres?

5. Cette levée en masse des paysans toscans, militairement organisée, pouvait être faite, vous en

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conviendrez vous-même, pour donner beaucoup d'inquiétude au général qui commande notre armée d'Italie.

H. Cette inquiétude peut-elle excuser la violation des droits des gens et la rupture de l'armistice.

S. Le général Brune pouvait craindre que ces levées ne fussent faites pour favoriser les projets des Anglais et les aider à exécuter un débarquement à Livourne.

H. Èh bien ?

S. Ebbien! comme il n'existe point d'armistice entre les Anglais et nous, nous ne pouvions , sans imprudence, consentir a laisser occuper à leurs troupes une position militaire qui compromettait le sort de notre armée d'Italie.

H. Eh bien ?

S. Eh bien! il est possible que lé général Brune, instruit des projets des Anglais , ait voulu les faire échouer, et que Ton puisse maintenant s'entendre avec vous pour examiner si vous avez des droits à une satisfaction. Sans doute , vous nous trouverez toujours disposés à vous donner toutes celles qui pourront conduire à conclure la paix, car nous la voulons la ffciix , vous n'en pouvez douter.

H. Si vous la voulez, pourquoi donc n'avez-vous pas voulu admettre un ministre anglais aux conférences de Lunéville?

S. Parce que le cabinet de Saint-James n'a pas voulu consentir à un armistice.

H. Pouviez-vous l'espérer, deviez-vous même le demander ?

£. Sans doute , nous le devions. Le gouvernement anglais avait publiquement annoncé son éloigneraient pour la paix. Nous ne pouvions oublier que M. Pitt avait déclaré qu'il n'avait envoyé lord Malsbury, aux conférences de Lille, que pour nous tromper et gagner du tems. Cet armistice, nous le voulions comme une preuve du retour des Anglais à des principes plus modérés ; comme un gage que leur ministre ne serait pas venu ici pour retarder la paix et la rendre impossible à conclure*.

H. Vous connaissez nos traités, vous savez que nous ne pouvons faire une paix séparée, ni même négocier sans les Anglais.

S. Vous feriez donc éternellement la guerre si les Anglais ne voulaient pas conclure la paix ?

H. Non , mais il faudrait que nous fussions convaincus que la volonté des Anglais est de ne point faire ta paix.

S. Vous n'en pouvez douter.

H. Je vous demande pardon, nous en doutons, et nous avons même de fortes raisons pour croire le contraire. Vous qui avez tant d'intérêt k nous persuader que nous sommes dans l'erreur , vous y pouviez facilement parvenir en adufcttant les Anglais au congrès.

S. Pourquoi ?

H. Parce qu'alors vous eussiez connu les conditions qu'ils veulent proposer. Si elles avaient été inadmissibles nous eussions consenti alors à faire une paix séparée et nous eussions été bientôt d'accord.

S. Nous ne pouvions traiter avec deux puissances alliées, dont Tune continuait la guerre pendant les négociations, et dont l'autre avait consenti à une suspension d'armes.

H. Mais aujourd'hui que l'armistice est dénoncé, les deux puissances belligérantes étant sur le même terrain, vous n'avez plus ni raisons, ni prétextes, pour ne point recevoir ici un ministre anglais. Vous allez donc, sans doute, consentir à l'admettre ?

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