JOURNAL
DE
(ah VI.)
Dans ma jeunesse j'avais entrepris un journal que j'écrivais avec exactitude; je confiais au papier mes plus secrètes pensées, mes peines, mes plaisirs , mes observations ; c'était l'histoire quotidienne de ma vie , elle était destinée à me rajeunir par le souvenir dans un âge avancé, et à ramener mon esprit vers le passé quand le présent n'aurait plus d'agrémens à m'offrir. Lorsque je commençai cette entreprise, mêlée de tant de charmes, je croyais pouvoir la continuer; j'imaginais alors que le lendemain ramènerait, à peu près, des événemens
ceux de la veille, j'étais loin de prévoir qu'un jour viendrait où les phrases les plus innocentes , les réflexions les plus simples, écrites depuis dix ans, pourraient servir de prétexte à la persécution , de moyen d'accusation , et de base à un jugement de mort. Ce jour arrivé , il a fallu brûler tous mes papiers, livrer aux flammes vingt vofu-
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mes de notes, mes écrits pendant l'Assemblée législative, le dépôt de mes secrètes pensées , et voir ainsi consumer ma fortune littéraire et politique. 1 Le sacrifice était à peine achevé que des gendarmes entrent dans ma chambre, me conduisent en prison. Le 9 thermidor m'en fit sortir comme Joutes les autres victimes échappées à la mort positive, mais tuées moralement par le spectacle de l'instrument du supplice perpétuellement suspendu sur leur téte. Je fus rendu à la vie, mais non rattaché à l'existence. Comme il fut douloureux à faire l'appel nominal des amis, des parens , et dans cette longue nomenclature combien hélas ! combien ne répondirent pas ! Ils avaient vécu ; je vivais et je pouvais dire : « Et moi aussi j'ai vécu. » L'avenir était mort» la terreur avait fait disparaître l'espérance. La vie ne me paraissait plus qu'un voyage, et mon pays une hôtellerie. Lorsqu'il n'y a plus d'avenir, l'imagination a perdu sa berceuse; l'étude alors n'avait plus d'attrait, l'occupation plus de douceur. Que peué-on faire , lorsque demain est devenu un mot vide de sens? Demain n'existait pas pour moi; aussi, depuis ma sortie de prison , trois années et plus se sont écoulées et je n'ai rien fait. Je ne sais à quoi attribuer cette impulsion plus forte que ma volonté,
1 Le journal de ses premières années dont nous avons cité plusieurs fragmens , et une partie des papiers relatifs aux époques qui ont précédé 1791 et d'après lesquels il a tracé le
tion. Ils étaient enfouis * ErmeoonTuîefa c'est à Baye que Stanislas Girardin a brûlé les écrits qui manquent au recueil de ses Souvenirs. {Note de l'éditeur.)
DE STANISL AS GIRARDI N. i 4 |
qui me détermine à reprendre la plume aujourd'hui et qui m'inspire le désir' de recommencer encore de nouvelles notes sur chacune des journées de ma vie.