MESSE A SAINT-CLOUD
DIMANCHE 3 VENDÉMIAIRE AN XI ( l8o3 ).
J'ai entendu ce matin une messe en musique célébrée dans la chapelle du palais de Saint-Cloud. Cela serait un très-petit événement , qui n'aurait rien d'extraordinaire , s'il n'eût été précédé d'une révolution qui avait renversé la royauté et la religion. On put croire pendant de longues' années , que c'en était fait de l'une et de l'autre ; et l'on dut penser qu'elles ne parviendraient jamais à se rétablir sans le concours d'une contre-révolution complète. Cette contre -révolution n'a point eu lieu ; la religion catholique est ressuscitëe, et toutes les formes de la monarchie reparaissent. Le dimanche, le chemin de Paris à Saint-Cloud est couvert de voitures , comme l'était, à pareil jour , sous l'ancien régime, celui de Versailles
Bonaparte habite le séjour des rois , et ses ameublemens surpassent peut-être les leurs en magnificence. Comme il y a loin des folies ensanglantées de 93, des fêtes de la raison, de la théophilanthropie de la Réveillère, à un évéque de Versailles disant la messe à Saint-Cloud ; et quel immense intervalle entre le gouvernement du Comité de salut public , et celui du premier Consul !
ïl y avait quelque chose de piquant à observer
DK STANISLAS G1RARDIN. ^87
dans cette magnifique galerie de Saint-Cloud, les figures de beaucoup d ex-conventionnels , de ces modernes Bru tus qui avaient fréquemment juré sur l'autel de la patrie que celui qui tenterait d'usurper le pouvoir suprême , périrait sous leurs coups. L'usurpateur était là ; il était au milieu d'eux, jouant aussi bien son rôle de maître qu'eux jouaient maladroitement celui de courtisans. On remarquait une foule immense, vêtue d'habits plus ou moins richement brodés, et , au milieu d'elle , un homme ; dans ce vaste palais, une suite nombreuse , richement habillée , qui ne faisait attention qu'à un homme» Et si de là , on portait ses yeux sur la France, on apercevait une multitude prodigieuse dont la vué est fixée sur un homme ! De cette réflexion , il résulte qu'il n'y a plus qu'un homme dans l'état. Cet homme, c'est le Consul, comme prirent soin de nous l'apprendre les individus chargés de l'annoncer, lorsqu'il entra dans la galerie. A ce nom , toutes les conversations particulières cessent, tous les groupes se désunissent, tous les cercles se rompent, les fonctionnaires publics se rangent sur deux haies. Bonaparte passe au milieu, il cherche à fixer le sourire sur ses lèvres, il distribue de petits saluts à droite et à gauche, comme le Pape donne des bénédictions; il se dandine en marchant, parce que le dandinement, que l'on croyait être une propriété exclusive des Bourbons, appartient à la place qu'il occupe. Il naît de l'embarras involontaire et forcé qu'éprouve celui qui se trouve être, par sa posi-
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sition , le point de mire de tous les observateurs. Derrrière le Consul, bien loin derrière lui, on apercevait Cambacérèset Lebrun; le premier donnait la main à madame Bonaparte , et le second à madame de Luçay ; encore derrière eux, on remarquait un petit groupe d'hommes et de femmes attachés à la maison. Le principal personnage alla se mettre dans une tribune en face de l'autel. Il y occupait une place distinguée , c'était celle réservée à Louis XVI , lorsqu'il assistait à la messe. A côté de lui, et en avant des deux Consuls, on remarquait madame Bonaparte. C'était la première fois qu'elle avait eu en public le pas sur les collègues de son époux. Les autres places de la tribune étaient occupées par les ministres et par la foule. La messe commencée , on ouvrit les fenêtres de la galerie qui donnaient sur la chapelle, et elles furent bientôt occupées et garnies par des évêques, des généraux , un cardinal , des membre* de l'Institut et de toutes les autorités constituées. Beaucoup étaient plus attentifs aux sons mélodieux du cor de Frédéric et de la harpe de d'Alvimare, qu'aux paroles débitées par le citoyen Laroche ? évèque de Versailles. Cette musique m'a rappelé que, lorsqu'il fut question du concordat, je dis au Consul : « Si vous voulez absolument rétablir la « religion catholique, vous serez obligé d aller à la « messe? — Cela peut être. — Mais vous contrainte drez aussi tous les fouctionnaires publics a y « assister. — Quelle folie ! — Non , citoyen Consul , « cela sera, parce que cela vous paraîtra nécessaire,
« et ce que je vous demande dès aujourd'hui, est de «vouloir bien attacher d'excellens musiciens à votre «chapelle, parce que, une bonne musique est un «remède contre l'ennui; et la messe que nous n'a- « vons plus l'habitude d'entendre, pourrait nous pa- « raître une chose très-ennuyeuse. »
Six mois étaient à peine écoulés depuis que je lui avais dit ce que Ton vient de lire. La tête pleine du passé, du présent, de l'avenir, car le spectacle dont j'étais le témoin devait faire naître des idées de toute espèce, jé rencontrai dans la galerie le sénateur P***; Je lui dis: « Comment trouvez-vous « cela? — Quoi? — Mais, tout ce que vous voyez ? « — Comme j'aurais voulu toujours l'avoir vu.»