‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 31 sur 64 · DÉPUTATION DU TRIBUNAT A SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

DÉPUTATION DU TRIBUNAT A SAINT-CLOUD

Les membres composant la députation du Tribunat se rendirent à Saint-Cloud, à midi.

Ils furent introduits chez le premier Consul par le préfet du palais Luçay. Costaz, président du Tribunat, porta la parole. Son discours eut le double mérite d'être court et insignifiant.

Bonaparte répondit qu'il n'était pas surpris de l'attachement que le Tribunat lui témoignait; qu'il y était accoutumé. « Le gouvernement, ajouta- t-il, « se plaît à compter sur son dévouement ».

« J'ai voulu, a-t-il dit aux menjbres de la députation, vous recevoir dans l'intimité». Effectivement le Consul était seul au milieu de nous. Le préfet du palais et deux huissiers en étaient éloignés de quelques pas. La dernière phrase du Consul était bien française. Les hommes qui se trouvent dans sa position ont deux obligations à remplir, celle de faire dé grandes choses et d'en dire d'agréables.

Le Consul nous ayant dit qu'il avait voulu nous recevoir dans l'intimité, crut devoir nous en don-

ner des preuves; il fit apporter deux volumes imprimés qui contenaient toutes les pièces relatives aux négociations qui eurent lieu avec l'Angleterre depuis le traité d'Amiens.

«J'ai cru devoir, dit le premier Consul, faire imprimer toutes ces pièces, afin qu'elles puissent être publiées au moment même de la rupture; mais si elle n'a pas lieu, comme je le désire, tous les exemplaires en seront brûlés, à l'exception d'un seul; il sera déposé à la bibliothèque nationale, mis sous enveloppe : le cachet ne pourra en être rompu que dans vingt-cinq ans. »

Il engagea Daru qui était auprès de lui à lire les notes qu'il indiquait. La première était du général Andréossi, et fut rémise au cabinet de Saint-James deux jours après le message du roi, du 17 ventôse an XI , par lequel il annonçait qu'il avait cru devoir demander aux communes des fonds extraordinaires pour subvenir aux frais d'un armement nécessité pour les préparatifs qui avaient lieu dans les ports dé France et de la Hollande.

Le général Andréossi déclara que l'on ne faisait point de préparatifs , et que c'était une allégation de toute fausseté.

Les arméniens des Anglais n'en continuèrent pas moins, et l'on crut donner une preuve de modération en ne prenant aucune précaution. Le gouvernement britannique, après s'être égaré dans de longues divagations, a fini par faire dire par lord Wilhworth ce qu'il voulait. Il a demandé la cession de Vile de Malte, motivée sur ce que les

puissances contractantes n'étaient plus dans la même position qu'à l'époque du traité d'Amiens ; que la France s'était considérablement agrandie depuis-lors , et qu'elle avait annoncé jdes vues ultérieures d'agrandissement. Le colonel Sébastiani ne fut envoyé en Egypte que pour les favoriser* et son rapport inséré dans le Moniteur ne laisse aucun doute à cet égard.

L'ambassadeur anglais déclara donc que sa cour demandait :

i° Que les troupes françaises évacuassent la Hollande et la Suisse.

o° Qu'il fût accordé une indemnité au roi de Sardaigne, en Italie.

3° Que Malte fût cédée à l'Angleterre, ainsi que l'île de Lampadoure.

4° Le cabinet de Saint-James s'engageait à expulser de la Grande-Bretagne tous les Français suspects au gouvernement de la république , et à reconnaître les républiques italienne et ligurienne, et tout ce qui avait été fait depuis le traité d'Amiens.

Lord Withworth annonça que cette déclaration contenait ^ultimatum de sa cour, et que s'il n'obtenait pas une réponse satisfaisante dans le délai de sept jours, il avait ordre de quitter la France.

On lui demanda de donner V ultimatum par écrit. 11 s'y refusa constamment, et persista à demander des passeports. Le ( sixième jour on lui dit que la France ne pouvait disposer de l'île de Lampadoure qui ne lui appartenait pas; qu'elle ne pouvait céder

Malte sans le consentement des puissances garantes, mais qu'elle le remettrait volontiers entre les mains de la Russie, jusqu'à l'époque où les différends entre elle et l'Angleterre seraient terminés.

On engagea lord Withworth à faire part de cette proposition à son gouvernement. Il y consentit, et annonça qu'il resterait en France jusqu'au retour de son courrier.

L'Angleterre répondit qu'elle ne pouvait accepter un arrangement auquel la Russie ne voulait point accéder.

Lord Withworth demanda l'île de Lampadoure en toute propriété, et annonça l'évacuation de Malte à cette condition. Un article secret portait que cette évacuation n'aurait lieu que dans dix années.

II ajouta qu'il partirait s'il n'obtenait pas une réponse satisfaisante sous trente-six heures. On lui fit dire qu'il pouvait partir.

11 partit à dix heures du soir, le jeudi 24 floréal an XI.

Girardin, — «La guerre, citoyen Consul , peut donc être regardée comme une chose certaine; du moins cette conviction résulte de ce qui vient d'être lu.

Le premier Consul, — A-peu-près.

Girardin, — Toutes les espérances sont donc évanouies ?

Le premier Consul, — Pas toutes. Lord Withworth voyage à petites journées; depuis son départ, un agent intermédiaire lui a proposé', au nom

du gouvernement, de laisser Malte entre les mains des Anglais pendant dix années, pourvu qu'ils consentent à nous laisser occuper les villes de Tarente et de Brindi , dans le royaume de Naples. Dans le cas où les Anglais souscriraient à cet engagement, toutes les cours de l'Europe s'uniraient pour leur faire évacuer Malte , afin de nous forcer à abandonner les États du royaume de Naples.

Frèville. — L'avantage de cette position serait une compensation de la cession momentanée de l'île de Malte.

Le premier Consul. — Sans doute. Une fois maître de Tarente et de Brindi, je puis me rendre maître de l'Egypte sans que les Anglais puissent m'en empêcher. Voilà pourquoi ils ne consentiront pas à l'arrangement proposé. L'empire turc touche à sa ruine ; le moment marqué pour sa chute est arrivé. Toutes les puissances s'apprêtent à en recueillir Les débris. L'Angleterre tient, par ce motif, à la possession de Malte, afin d'être plus à portée de s'emparer d'une partie des possessions du Grand- Seigneur.

Costaz. — Le général Brune a-t-il été bien reçu par l'empereur ottoman?

Le premier Consul. — Parfaitement. Tous les autres agens de la république ont eu également à s'en louer. Nous faisons tous nos efforts pour le soutenir, mais nos efforts seront impuissans.

Girardin. — L'Angleterre, ou du moins son ministère ne paraît pas vouloir la guerre; s'il l'eût voulu, if n'aurait pas évacué l'Egypte, le Cap, et

n'aurait pas donné le tems à une partie de nos vaisseaux marchands de rentrer dans nos ports.

Le premier Consul. — Aussi leur conduite estelle inexplicable.

Girardin. — Le message du roi a été une fausse démarche. Ils veulent justifier les frais de l'armement, et ils y seraient parvenus, s'ils avaient pu obtenir une concession.

Le premier Consul. — M. Addington ne sait faire ni la paix ni la guerre. Dépuis, et pendant le traité d'Amiens, leurs papiers annonçaient que ce traité ne serait qu'une trêve très-courte. Ils injuriaient à l'envi le gouvernement français. Je m'en suis plaint, et n'ai pu obtenir la moindre satisfaction. Ce qui vous surprendra peut-être, c'est qu'ils ont manifesté leur mécontentement de quelques articles insérés dans le Moniteur.

Boissy-d? Anglas. — Vous n'avez cependant fait , en les faisant publier, qu'user de réciprocité.

Le premier Consul. — Sans doute ; mais le cabinet de Saint- James prétend que dans la gazette officielle il n'y a jamais eu un seul article dont le gouvernement ait eu à se plaindre, au lieu que dans le Moniteur, il y avait souvent des paragraphes injurieux. J'ai répondu que le Moniteur n'était pas un papier officiel , et que son ojficialité était bornée à l'insertion des actes du gouvernement. Ils me font la guerre dans plus de cinquante journaux, et il ne me serait pas permis d'en employer un à me défendre ? Dans ce genre d'attaque , je considère le Moniteur comme une pièce de po^

sition : elle fait d'autant plus d'effet qu'elle tire rarement. Le ministère anglais redoute excessivement les articles du Moniteur. Il sait qu'ils contribuent puissamment à relever l'esprit public en France, et à former l'opinion de l'Europe.

( Le Consul s'étendit avec complaisance sur les avantages résultant des articles du Moniteur; c'était un père qui parlait des qualités de ses enfans).

Le principe de l'Evangile n'est pas bon à suivre en politique. Lorsque votre ennemi vous injurie, il faut l'injurier davantage; néanmoins comme toutes ces querelles peuvent finir par des disputes extrêmement sérieuses , j'avais proposé au ministère britannique, depuis plusieurs mois, de conclure un arrangement en vertu duquel on rendrait une loi , en France et en Angleterre, qui défendrait aux journaux et aux membres des autorités de parler en bien ou en mal des gouvernemens étrangers. Il n'a jamais voulu y consentir.

Girardin. — Il ne le pouvait pas.

Le premier Consul. — Pourquoi?

Girardin. — Parce qu'une semblable convention eût été contraire aux lois fondamentales de leur pays.

Le premier Consul. — J'ai une bien médiocre opinion d'un gouvernement qui n'a pas le pouvoir d'interdire les cboses capables de déplaire aux gouvernemens étrangers.

Daru. — Du moment où la cession de Malte est le point unique de la contestation , il serait utile d'en Êiire sentir toute l'importance.

Chassiron. — Le commerce du Levant serait anéanti, si les Anglais conservaient Malte.

Boissjr d'Anglas. — Sans doute; aussi ne faut-il pas leur laisser cette île.

Le premier Consul. — Si nous avions pu y consentir, le lendemain ils eussent demandé autre chose; peut-être auraient-ils 6ni par demander le rétablissement d'un commissaire anglais à Dunkerque. Les Anglais sont d'une insolence dont on ne peut se faire une juste idée.

Costaz. — Frédéric II a dit d'eux qu'ils étaient des hommes tout dune pièce.

Le premier Consul. — Tout dune pièce! cela est bien vrai. Le roi de Prusse leur a fait demander si, dans le cas d'une rupture avec la France, son pavillon serait respecté? Ils ont répondu que non. J'en suis fort aise par plusieurs raisons : la principale est relative au Hanovre. Je pourrai m'en emparer sans que les Prussiens puissent ou veuillent s'y opposer. Je ferai la guerre contre les Anglais sans augmenter les impôts, sans suspendre les travaux intérieurs. Le pays de Hanovre rapportera 3o millions, la Hollande autant. C'est une nation envers laquelle nous userons d'autant moins de ménagemens qu'elle appartient presque entièrement à l'Angleterre par sa conduite et par ses vœux. Le royaume de Naples entretiendra des troupes françaises pour 20 millions au moins. Ce projet , comme vous le voyez, procure 80 millions à la France.

Je placerai une armée considérable sur les côtes;

elle menacera continuellement l'Angleterre, la forcera à tenir ses milices perpétuellement sur pied et la jeteradans d'immenses dépenses; il est vrai- - semblable qu'elle ne pourra pas les soutenir pendant deux ans, etellene peutavoir, avant cette époque* aucune puissance continentale qui s'unisse à elle.

Costaz. — Vous êtes donc bien sûr, citoyen premier Consul , des puissances continentales?

Le premier Consul. — Leur épuisement suffit pour n'en avoir rien à craindre. J'entretiens une correspondance directe avec l'empereur d'Allemagne et celui de Russie ; Alexandre paraît même être tout-à-fait en faveur de la France : il cherche à nous imiter.

Girardin. — Néanmoins on assure que ses ambassadeurs , en Angleterre et ici , se sont mal couduits pendant le cours de la négociation.

Le premier Consul. — Cela est vrai ; particulièrement Markoiv. Il a dit: qu'a vaut d'être ministre, il était Russe ; que s'ils avaient à se plaindre de leur empereur, Hs l'étrangleraient.

Frèville. — C'est un ordre de succession établi en Russie, qu'il serait nécessaire de changer.

BoissycC Anglas. — Pourquoi, citoyen premier- Consul, ne demandez-vous pas le changement de Markow ?

Le premier Consul — C'est un homme de beaucoup d'esprit; il est extrêmement surveillé ici ; dans son pays il Ouïrait par être ministre, alors il nous ferait beaucoup plus de mal qu'il ne peut nous en faire aujourd'hui.

Costaz. — Si la guerre est inévitable, vous aurez la raison de votre coté et c'est beaucoup.

Le premier Consul. — Les Anglais ont été trompés sur notre position ; de faux rapports leur ont persuadé que nous étions hors d'état de faire la guerre et qu'aucun sacrifice ne pourrait nous coûter pour tâcher de l'éviter. Si nous eussions donné notre consentement à la violation du traité d'Amiens, l'Europe aurait cru que nous étions attaqués de quelque vice intérieur. Nous aurions pu être comparés à un homme qui parait très-vigoureux quoiqu'il soit atteint d'un mal de poitrine.

{Chorus.) — La dignité nationale ne permettait pas de transiger.

Le premier Consul. — Sans doute. La nation aurait perdu sa propre estime par un acte de faiblesse; mais, ce qui est inconcevable, c'est que les Anglais, qui étaient les maîtres de garder Malle, sous divers prétextes, ou du moins d'en retarder l'évaluation, aient joué notre rôle en voulant nous contraindre à leur céder un droit dont ils jouissent par le fait. Il est bien difficile de savoir ce qu'ils veulent. La Martinique et llle-de-France sont à l'abri d'un coup de main et pourraient résister à une attaque régulière; à l'égard de Saint-Domingue

Girardin. — Nous l'évacuerions que les Anglais ne s'en empareraient point.

Le premier Consul. Ils en seraient bien les maîtres; la maladie y continue toujours. Rochambeau est un homme d'avant-garde, mais un mauvais

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administrateur ; le désordre est à son comble dans la colonie. La guerre nous donnera le moyen de nous tirer d'une expédition manqujée, et c'est bien quelque chose. s

La guerre est un malheur, mais ce malheur serait plus grand dans six ans qu'aujourd'hui. Dans six ans les puissances continentales auraient pu parvenir à réparer leurs pertes et pourraient conséquemment tourner leurs armes contre nous.

Girardin. — Mais dans six ans notre gouvernement serait consolidé et nous aurions moins à craindre.

Chassiron. — La France n'a jamais rien à redouter. Quel mal les Anglais peuvent-ils nous faire ? Renouveller la Vendée ? c'est impossible. Recommencer la chouannerie....

Le premier Consul. — Notre gendarmerie est excellente et rendra ce genre de guerre peu redoutable. Les Anglais n'ont été aussi insolens que parce que nous nous sommes montrés trop modérés.

Girardin. — Il ne faut pas s'en repentir.

Le premier Consul. — Je suis persuadé que nous n'aurions pas eu la guerre si j'eusse rappelé le général Andréossi , immédiatement après le message du roi. »

La conversation a duré deux heures et demie. Les membres de la députation ont été enchantés du premier Consul; il est impossible d'avoir mis plus de coquetterie pendant la durée de l'entretien, et d'avoir témoigné plus d'envie de capter les suf-

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frages. J'en ai conclu qu'il voulait la guerre et qu'il la crai^iait.

Il la \(\ \ pour excuser la fatale issue de l'expédition de Saint-Domingue; il en craint les suites. Il cherche à la populariser par les corps, et à se faire un rempart des autorités contre les militaires.

Les dernières conditions étaient très-acceptables, et valaient mieux que les propositions faites depuis. J'en tire de là cette conséquence, que le penchant du Consul l'entraîne vers la guerre; néanmoins il est possible qu'elle n'ait pas encore lieu

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