‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 33 sur 64 · BRUMAIRE AN XII · texte numérisé non relu

BRUMAIRE AN XII

Je me suis démis l'épaule gauche à Mortefontaitie, le lundi i5 brumaire an XII à midi. Voici comme cet accident m'est arrivé.

Mesdames Murât et Hortense Bonaparte eurent envie déjouer aux barres avant le déjeuner ; comme les hommes étaient en petit nombre, elles proposèrent ou plutôt ordonnèrent que Miot et moi serions de la partie. Il fallut bien y consentir. Je me promis de courir peu, parce que j'avais des bottes sans talons, mais emporté par l'ardeur, et prêt à prendre le jeune Ornano , que je poursuivais sur la prairie en face du château, je lui lançai mon chapeau de la main droite, ce geste me fit perdre l'équilibre et je tombai avec violence sur le bras gauche. J'essayai de me relever , mais je retombai presque évanoui et souffrant horriblement. Mon frère Brégy et mon ami Miot me soutinrent et m'aidèrent à gagner mon appartement. J'étais prêt à chaque instant à me trouver mal , et ce ne fut qu'à force de vinaigre que je parvins à surmonter cet état habituel de défaillance. Miot visita mon bras et mon épaule et soutint que je n'avais ni rien de démis ni rien de cassé. Il fit les plus beaux raisonnemens du monde pour le prouut*. 20

3o6 JOURNAL ET SOUVENIRS

ver, sans parvenir à m'en convaincre, car ma main gauche était collée sur ma cuisse, et malgré mes efforts il m'était impossible de lui faire faire le moindre mouvement. Le vieux chirurgien de Plailly arriva; après m'avoir tâté, il dit qu'il croyait s'apercevoir d une luxation à l'épaule. M. Turlin me fit terriblement souffrir, et comme il ne m'inspirait aucune confiance, je ne voulus point m'en rapporter à lui pour foire l'opération. Je demandai que l'on fût chercher Si. Duffaut chirurgien de M. de Cossé, à Moussy; et mon frère, sans m'en prévenir, envoya aussi un exprès à l'ancien prieur de la charité de Senlis, M. Brisard.W était près de trois heures, lorsque M. Duffaut entra dans ma chambre, et trois heures de souffrances continues sont bien longues, mais ces souffrances n'étaient rien en comparaison de celles ' qui m'étaient réservées. Le chirurgien déclara que j'avais l'épaule démise, et travailla sur-le-champ à me la remettre. M. Duffaut est d'une force prodigieuse, mais comme elle était insuffisante, il s'adjoignit celle de six personnes. Il fit de vains efforts pendant une demi-heure , me fit souffrir des douleurs inouïes , et me dit <ju'il serait obligé de me foire attacher sur un matelas, mais qu'avant de me coucher, il fallait envoyer chercher le chirurgien de Plailly, <ju'il était bien aise de l'avoir pour témoin. Il eût mieux exprimé sa pensée s'il avait dit pour aide. Cet aveu détourné de son impuissance m'inspira une inquiétude qu'il me parut inutile de lui témoigner ; elle était partagée par

DE STANISLAS G1RAROIN. J07

les nombreux assistans, car ma chambre était pleine de monde: les uns y étaient venus par un sentiment d'intérêt, les autres, pour satisfaire un mouvement de curiosité. Au moment où on allait donner l'ordre d'aller chercher M. Turlin, on vit entrer un homme tout en nage, il ôta sa redtngotte, retroussa les manches de sa chemise, s'empara de mon épaule, écarta M. DufFaut, fit ôter le matelas, avança une chaise, ordonna d'apporter des nappes , m'attacha , me fit tenir par trois hommes; trois autres me tinrent l'avant bras, et trois, l'épaule, sans compter les deux chirurgiens. Les dispositions de M. Brisard annoncèrent \ un homme sûr de son fait et fort accoutumé à faire de semblables cures: il rassura par sa sécurité, et je crus voir dans ses yeux qu'il prenait un intérêt vif à mon état. Lorsqu'il commença à opérer, il me fit tellement souffrir, que je poussai des cris aigus qui se firent entendre dans toutes les parties du château. La douleur devint si vive et tellement insupportable, qu'en faisant un effort pour m'y soustraire, je me trouvai debout, et j'avais fait perdre terre aux neuf hommes qui me tenaient, et qui furent contraints de me lâcher. Je crus apercevoir dans les regards de M. Brisard qu'il n'était pas satisfait de l'opération, car les yeux du médecin sont la seule chose qui soit consultée par le malade. Il m'avoua qu'effectivement il ne la croyait pas bien faite. — « Je suis ici , lui-dis-je, pour souffrir et vous pour me guérir, il faut que chacun fasse son métier. — Puisque vous

3o8 JOURNAL ET SOUVENIRS

paraissez résigné, répondit M. Brisard, je vais vous attacher de nouveau sur une chaise, et employer douze hommes à vous tenir, au lieu de neuf. — Faites tout ce qu'il vous plaira. » Avant de recommencer l'opération, donnez-moi la main et laissez-moi essayer de vous faire faire les mouveroens de rotation. 11 m'en fit faire deux, et au troisième on entendit un bruit qui annonçait que l'os était reraboité. Maintenant dit M. Brisard je suis sûr de mon fait,, et votre épaule est parfaitement bien remise. Tous les assistans partagèrent son assurance. 11 me mit un bandage extrêmement serré, plaça mon bras en écharpe , et bassina mon épaule avec de l'eau de guimauve. Lorsqu'il eut achevé de me donner ses soins, il me dit: «Mon- « sieur , je suis fâché qu'une aussi douloureuse cir- « constance me procure la possibilité de vous té- « moigner ma reconnaissance et me fournisse celle o de vous la prouver. Je vous ai une grande obli- « gation. — A moi, monsieur? — Oui, monsieur, à * vous. Il y a quinze jours environ qu'un jeune « homme employé dans les bureaux de M. Juiry, « est venu vous prier de lui foire obtenir un mot « de recommandation de M. Joseph Bonaparte, aua près du ministre des finances; vous lui avez fait « avoir une lettre , et l'emploi qu'il sollicitait lui a «été accordé sur-le-champ.» — Ce n'est pas la première fois que j'ai reconnu l'utilité de l'obligeance, et que j'ai acquis la preuve qu'il n'y avait personne au monde qui ne pût être dans le cas de s'acquitter du service qu'on lui a rendu.

DE STANISLAS G1KAHDKN. 3w)

Je parus le même soir dans le salon, et me mis à table avec la compagnie, qui était nombreuse.

Le lendemain mardi, je partis pour Ermenonville. On est toujours mieux chez soi, lorsque Ton est incommodé, que chez les autres. Ce n'est pas que Ton ait eu pour moi , à Mortefontaine, toutes les attentions possibles, notamment Aimé Chauvet, Lens , M. et madame Bouchard. Joseph et sa femme prirent à ma situation un véritable intérêt; il fut partagé par mesdames Clary et Bernadotte. Le fils de cette dernière, qui s'appelle Oscar, me donna par un mot la mesure de son bon naturel. Cet enfant, âgé de quatre ou cinq ans, et de la plus belle figure du monde, me dit le soir en me voyant dans le salon : «Lorsque je t'ai vu tomber j'ai bien ri , mais lorsque j'ai vu que tu t'étais fait bobo , j'ai bien pleuré. >>

Je fis la route de Mortefontaine à Ermenonville en calèche , avec ma belle-soeur. Le cahos de la voiture me fit beaucoup souffrir: on allait néanmoins très-doucement et presque toujours sur le sable.

Monsieur Brisa rd' me soigna si bien que je fus à Mortefontaine le dimanche, et le lundi à la chasse.

3lO JOURNAL ET SOUVENIRS

Page 1