‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 44 sur 64 · C. Ed. de Moustier · texte numérisé non relu

C. Ed. de Moustier

5«cr*«ii» <k légation prés S. A. S. l'akctoar <k Su*.

DE STANISLAS GIRARDIJT. 36( Paris, le 3 prairial an'xii de la république.

Mon cher capitaine,

Il se prépare ici de grands changemens dans les rangs après celui que le sénatus-consulte a opéré. Chacun s'agite, intrigue, craint ou espère. Miot et moi restons tranquilles. Nous n'avons demandé ni pour nous ni pour les nôtres ; nous regrettons seulement que le prince ne soit pas ici.

Je lui ai écrit dernièrement, et dans ma lettre je lui annonce clairement que les miens sont à sa disposition. Il aura sans doute des pages, non de la Chambre, on dit que Sa Majesté n'en veut pas, mais de l'écurie, pour le suivre, quand il sortira au moins in fiocchi. Je lui offre mon fils et mon neveu , qui sont au Prytanée. Je lui ai parlé aussi d'un ancien page aujourd'hui sans emploi , excellent écuyer, pour être placé auprès de lui ; il se nomme Livenne, et je lui en réponds : veuillez lui en reparler.

Ce matin nous sommes allés en corps de Conseil d'État chez les princesses. J'ai porté la parole au nom du corps à la princesse Joseph, et lui ai dit, autant que je puis me rappeler :

« Les membres du Conseil d'État viennent pré- « senter à V. A. I. leurs respects et leurs félicita- « tions. Ils regrettent de ne pouvoir les offrir en « même tems au prince votre époux. Soyez, Ma- * dame , l'organe de nos sentimens pour lui. Que

36a JOURNAL ET SOUVENIRS

« V. A. I. lui dise qu'un de nos plus doux souvenirs « c'est de l'avoir vu assis parmi nous, comme une « de nos plus douces jouissances est de trouver « dans tous les cœurs les sentimens d'estime, d'at- « tachement et de respect que nous lui portons , et « qu'il s'est acquis par les vertus de citoyen autant « que par les talens du pacificateur et de l'homme « d'État. »

J 'étais, je l'avoue, un peu ému en prononçant ces paroles : que de sentimens et de pensées fait naître l'époque actuelle ! C'est bien le cas de dire : «Je vis par curiosité. a Moi je vis aussi par affection; dites -le à celui que vous approchez, et croyez-le pour votre compte.

Mille amitiés.

Rkgnault de Saint-Jean-d'Angely.

DE STANISLAS G1RAHDIN

Paris, le 7 prairial an xn.

Mon cher capitaine,

Les mêmes raisons qui m'ont empêché de donner de mes nouvelles au prince Joseph, ont retardé la réponse à la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire ; je n'ai pas été étonné en lisant tout ce que vous me dites d'obligeant et d'honnête, je vous prie de croire que j'y ai été très-sensible. J'ai aussi éprouvé quelques émotions douces en apprenant par vous que mes sollicitudes pour les troupes que j'ai commandées avaient été appréciées, et que j'en recueillais aujourd'hui le fruit. Je vous remercie de bien bon cœur de m'avoir donné cette satisfaction.

J'espère vous embrasser dimanche prochain, et vous dire combien je suis charmé que les circonstances m'aient mis à même d'établir des liaisons d'amitié et d'estime avec vous.

J. Bkrnadotte.

f : ,nl 11O *j tut %t •

7 prairial an xix

Le général Suchet m ayant appris ce matin , mon cher Girardin, que son départ doit avoir lieu dans la soirée, je ne veux pas négliger cette occasion pour causer avec vous.

Après avoir reçu votre dernière lettre, Miot a éprouvé quelque désir de faire le voyage de Boulogne ; mais une permission lui était nécessaire, et il a très-bien senti qu'avant de la demander il fallait consulter madame Julie. Elle a été d'un avis négatif et fondé sur les motifs les plus sages. II n'y avait dans le moment aucune nouvelle remarquable, aucuns détails très-saillans à porter à M. Joseph; le voyage donnerait de l'ombrage; il valait donc mieux y renoncer : telles sont les considérations qui ont déterminé Miot.

Personne n'est plus à portée de juger que madame Julie et elle prouve au plus haut degré la sagacité que sa position exige. Il est impossible de rétablir plus tôt et plus convenablement dans une situation tout-à-fait nouvelle. Rien de mieux que son maintien, ses manières et son langage. Parmi toutes les audiences accordées, et toutes les réponses adressées ces jours-ci au Tribunat, le plus grand succès a été pour madame Julie.

Aujourd'hui, l'empereur a reçu le serment des sénateurs et des tribuns. Voici le cérémonial quia été observé. Chaque membre appelé successivement par un huissier entrait dans une pièce où se

trouvait l'empereur assis à côté d'une table. Près de lui, se tenait debout l'archi-chancelier répétant la formule suivante pour chacun des fonctionnaires appelés au serment : « J ai l'honneur de pré- «senter à votre majesté M. JY. qui demande à « prêter le serment qu'il doit comme membre de « telle autorité. » Le fonctionnaire ayant prêté la formule, l'empereur se soulevait un peu de son siège et Ton se retirait avec les salutations d'usage et à reculons comme dans toute audience de ce genre ; Carnot qui nous a accompagnés dans toutes . nos visites de la semaine dernière , est aussi venu à cette cérémonie. Moreau n'y a point paru. Demain commence le grand procès de son frère.

L'opinion ne parait pas bonne dans ce moment. Cela tient à l'exagération de l'étiquette, à la trop grande diffusion des titres. Il y a du mécontentement parmi quelques sénateurs. Je sais qu'entr'eux, ils accusent au moins de précipitation ce qu'on a fait. Plusieurs ont surtout cette opinion depuis que la distribution des sénatoreries a eu lieu sans qu'ils y fussent compris.

Vous savez, mon cher Girardin , la place que je désire dans la maison du prince, je me confie à votre amitié.

Je vous embrasse à plusieurs reprises : veuillez faire agréer mes hommages au prince le plus aimable pour qui on puisse professer respect et dévouement.

Paris, 9 prairial.

Votre lettre, monsieur, m'a fait grand plaisir puisqu'elle m'a donné des détails que j'attendais et que je désirais impatiemment. Les moindres circonstances m'intéressent, surtout celles qui m'assurent que la vie active que mène mon mari n'a causé aucune altération à sa santé. Ces nouvelles me rendent heureuse et adoucissent la peine que me cause l'éloignement de ce que j'ai de plus cher. Je réclame donc, Monsieur, la continuation de notre correspondance, car elle me fournit le bonheur d'être instruite plus souvent de tout ce qui m'intéresse le plus.

Je suis toute glorieuse de la haute opinion que vous avez de mes talens pour la diplomatie. C'est une science que je ne me connaissais point, et que je suis bien éloignée de vouloir approfondir, à moins qu'il ne s'agisse de l'intérêt ou du bonheur de la personne que j'aime comme moi-même.

Je suis bien aise que vous ayez apprécié le dévouement de l'anonyme. Il est difficile de témoigner plus d'attachement qu'il en a montré. Bernadotte a obtenu ce que nous désirions ; sa nomination a été unanimement applaudie : il est assez bien à Saint-Cloud. Je vous prie de recevoir mes remercîmens pour la part que vous y prenez. Adieu , Monsieur; croyez à mon amitié bien sincère.

Julie Bonaparte.

P. S. Madame Bernadotte est sensible à votre souvenir.

i3 prairial.

Mon cher Girardin, je vous remercie de m avoir donné des nouvelles du prince Joseph. Je jouis bien de tous ses succès. Tout ce qu'il voudra faire, il le fera bien. Il est doué du talent de se faire aimer; avec cela on réussit à tout.

Qu'avez-vous écrit à Nisas sur les altesses sérénissimes? Le motif de ma question est que l'empereur m'en a parlé hier, et avec assez d'aigreur. Je trouve comme vous Y altesse sêrènissime bien ridicule donnée aux dignités. Pour la famille impériale, on ne peut pas assez faire; pour les autres, et surtout pour ceux qui ont reçu de plus de cinq cents personnes de Paris un louis par consultation , ï altesse, qui est un titre émanant de la souveraineté, n'a pas de sens commun. Mais c'est fait; et tout ce qui est fait, il faut le soutenir. Ce doit être la doctrine de tout ce qui est attaché au gouvernement actuel. Ecrivez-moi quelquefois; j'irai aux eaux pendant le voyage de l'empereur. J'écris au prince Joseph tout ce qui me regarde ; mandez-le lui. Je vous embrasse et aime.

Talleyrand.

Paris, 3o prairial.

Je vois avec plaisir, Monsieur, que vous avez commencé à tenir la promesse que vous m'avez faite de me donner avec exactitude des nouvelles de mon mari. J'ai reçu son portrait, que je trouve assez ressemblant. Vous me dites des choses trop agréables sur le mien et celui de mes enfans pour que j'élève le moindre doute à cet égard. Au reste je rends la pareille à Joseph; car si son portrait sort de mes mains , c'est pour passer dans celles de Zénaïde.

J^a réception faite à Bernadotte ne m'a point étonnée. Il recueille, comme vous le dites, le fruit d'une bonne conduite : elle aura fait diversion à la - vie monotone que l'on mène dans un camp. Le seul plaisir qu'on y trouve ne peut guère être agréable à ceux qui n'aiment pas les longs dîners. Ainsi l'ennui de Joseph ne m'étonne pas : je ne m'amuse pas ici sans lui; mais il faut savoir s'ennuyer à-propos. Je me flatte cependant que votre retour n'est pas éloigné.

Dans tous les voyages que j'ai faits à Saint-Cloud, je n'ai pas entendu parler de la lettre qu'on vous attribue, me dites-vous1; j'ai causé assez souvent

1 L'empereur avait dit : * Je n'aime pas les intrigues, je n'en yeux pas. Je sais que Girard in a écrit à Nisas que Joseph avait refusé de prendre ses nouveaux titres, et que cela avait fait grand plaisir à l'armée: ceci ne me convient pas. »

{Note de l'éditeur.)

DE STANISLAS GIRARDIN. 36p,

avec l'empereur, pour croire que si cela était, il m'en eût dit quelque chose. Je n'ai pas voulu en parler la première, crainte de vous être plus nuisible qu'utile, et j'ai jugé qu'il était trop délicat d'en provoquer l'occasion ; j'attendrai qu'elle se présente favorable pour la saisir.

Je suis très-reconnaissante des sentimens que vous témoignez tant pour mon mari que pour moi. Je vous en fais mes remercîmens, et vous prie d'agréer, mes salutations.

Julie Bonaparte.

111*. if\

Paris, le 10 messidor an xii.

Monsieur,

Je ne saurais différer plus long-tems à vous témoigner toute ma reconnaissance, et à vous exprimer combien j'ai été sensible à la réponse honnête et pleine d'obligeance que vous avez bien voulu me faire.

M. le maréchal fierthier ayant eu la bonté déjà de me permettre de porter l'uniforme de 1 arme dans laquelle j'ai précédemment servi , je n'oserais l'importuner de nouveau par une demande non appuyée. Celle trop indiscrète que j'ai pris la liberté de vous prier d'adresser pour moi à monseigneur le prince Joseph, n'avait eu d'autre but, de ma part , que de jouir de l'honneur d'être revêtu d'un habit qui paraissait ra'autoriser à me regarder comme plus directement attaché à son auguste personne. Les sentimens profonds de reconnaissance, de dévouement, et de respect qui m'attachent déjà à elle depuis long-tems , m'ont toujours engagé à saisir avec avidité toutes les occasions de lui témoigner combien je serais heureux de lui appartenir, et d'occuper un emploi quelconque près d'elle.

Je compte assez sur votre intérêt, Monsieur, pour espérer que vous voudrez bien renouveler à S. A. J. l'assurance du bonheur dont je serais comblé, si dans les circonstances présentes, et au moment où

elle va former sa maison, elle daignait écouter favorablement mes vœux.

Agréez , je vous prie Monsieur, encore une fois , l'assurance de ma vive reconnaissance pour vos bontés, et celle de ma considération la plus distinguée.

Page 1