‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 45 sur 64 · LE PRINCE JOSEPH, ROI DE NAPLES · texte numérisé non relu

LE PRINCE JOSEPH, ROI DE NAPLES

J'avais été nommé capitaine d'état-major et premier écuyer du prince Joseph au moment où il a formé sa maison. Ce prince avait été mis à la tête du gouvernement pendant que l'empereur était à l'armée d'Allemagne; il le dirigeait, lorsqu'il fut nommé lieutenant de l'empereur et général en chef de l'armée de Naples, ainsi désignée parce qu'elle était destinée à faire la conquête de ce royaume.

Le prince Joseph se rendit en toute diligence à Rome, pour en prendre le commandement. U avait Masséna sous ses ordres ; il n'est pas bien sûr encore qu'il ne fût pas aux siens.

Le quartier général fut établi à Albano ; nous y restâmes le tems indispensablement nécessaire

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pour acheter des chevaux et organiser l'administration de l'armée. Pendant le tems employé à régulàriser tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne, la reine de Napies (Caroline) entama des négociations très-actives avec le prince Joseph ; le duc Saint-Théodore en a été chargé et passait presque toutes les nuits dans notre camp. Le prince Joseph parvint à lui persuader qu'ayant refusé la couronne d'Italie il n'accepterait jamais celle de Napies. « L'empereur , ajoutait-il , la placerait volontiers sur la téte du prince héréditaire , et sa mère, ayant sur lûi une autorité absolue, serait par le fait, le véritable roi de Napies. Mais pour que Napoléon puisse y consentir il faut que l'on remette entre ses mains toutes les places fortes. » La reine Caroline, tout habile et toute fine qu'elle était, s'est laissée abuser par les promesses du prince Joseph. Cependant, au moment où elle signa la convention elle dit à Saint-Théodore : « Pource quoi nous fierions-nous à Joseph, n'est-il pas « le frère de Napoléon ? Pourquoi vaudrait-il mieux « que lui? » Saint-Théodore, qui était dupe de la meilleure foi du monde des confidences de Joseph, parvint k rassurer la reine , mais ne put néanmoins parvenir à bannir de son ame tout sentiment de défiance. Ce sentiment la porta à écrire au prince de Hesse, commandant la place de Gaëte: «Vous ne la rendrez que sur un billet écrit en riè- « rement de ma main.» C*test à cet ordre secret qu'il faut attribuer la longue et courageuse résistance du prince de Hesse. Nous n'éprouvâmes que celle-là

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dans tout le royaume , car on ne peut compter comme résistance les trois coups de canon tirés de Capoue lorsque nous nous présentâmes devant cette place pour la sommer de se rendre. Le prince Catolica, qui la commandait , nous en fit des excuses très-mu ltipliées et très-sérieuses.

Le prince Joseph, avant d'entrer en campagne, forma une garde pour l'accompagner; elle était composée de compagnies d'élite; il m'en confia le commandement. Je n'étais encore que capitaine, et Masséna lui dit qu'il ne pouvait se dispenser de me nommer au moins chef de bataillon ; il s'y décida. Ce grade fut confirmé peu de teros après par l'empereur. Je conservai le commandement de sa garde pendant près de six mois. Je l'organisai peu de jours après notre entrée à Naples , et elle était remarquablement bien composée. Je la commandais encore pendant le voyage que le prince fit en Calabre. Lorsque M. Joseph fut nommé roi de Naples, j'en remis le commandement aux généraux Mathieu et Saligny. Ce fut pour moi une grande satisfaction, car il est difficile de goûter les douceurs d'un sommeil tranquille lorsque l'on est chargé de veiller sur les jours d'un ami, et d'être, pour ainsi dire, responsable des tentatives qui peuvent menacer un roi.

M. Joseph ne l'était pas encore lorsqu'il entreprit le voyage de Calabre ; les dépêches du général Reynier , qui y commandait notre corps d'armée , n'annonçaient rien de rassurant. Le colonel I*ebrun , envoyé par M. Joseph en Calabre, était retenu

à Cosenza; il n'avait pu pénétrer plus loin, Jes communications étaient interceptées par des partisans ou des brigands. Malgré cela nous nous mîmes en route, le 3 avril à onze heures du matin, pour Salerne. Nous fîmes une excursion à Pestum pour visiter les ruines. Le prince qui a toujours aimé beaucoup les objets d'art ne put se défendre du plaisir de faire faire quelques fouilles. On ne trouvait rien , et son altesse s'impatientait ; je crus devoir venir au secours de ses regrets, et je lui dis : « Rassurez- vous, on trouvera, au moins, « quelques antiques, car j'en ai fait mettre cerna- « tin trois de la plus grande beauté sous les ruines « du temple. » On les déterra ; il sourit, et nous partîmes. Depuis Lagonegronous voyageâmes achevai; nous saluâmes le col de Campo-Tenese, célèbre par la victoire que le général Reynier venait dy remporter sur l'armée napolitaine. Nous arrivâmes fe 1 1 avril à Cosenza. Le prince y a été reçu avec un enthousiasme extraordinaire; les rues étaient jonchées de fleurs: clergé, peuple, noblesse, gardes d'honneur s'empressèrent au-devant de nous. Un courrier qui nous a joints à Seigliano nous a appris que l'empereur avait déclaré le prince Joseph, roi de Naples. Le prince a reçu cette nouvelle avec un grand plaisir, et les premiers cris de vive le roi! qui se sont fait entendre à Reggio , ont doucement chatouillé son oreille. Tarente a attiré l'attention du roi sous le double rapport de la guerre et de l'administration. Nous avons remarqué à Foggia les silos où les habiluns conservent le grain

pour deux ans. Nous étions de retour à Naples le 1 1 mai , enchantés de l'accueil que nous avions reçu pendant tout ce voyage dont on avait exagéré les périls. La nouveauté séduit toujours un peuple susceptible d'exaltation.

L'enthousiasme n'a pas été moins vif à Naples. Toute la population s'était répandue dans les rues , faisant retentir l'air de ses acclamations. Les croisées étaient pavoisées ; les salves d'artillerie retentissaient de tous les forts; l'église du Saint- Esprit, à l'entrée de la rue de Tolède, était remplie de monde qui venait autant pour saluer le nouveau roi que pour entendre le Te Deum d'usage. A son retour au palais, le roi, environné de son état-major et de la noblesse napolitaine , s'est fait présenter la députatiou du sénat français, composée des sénateurs Rœderer, Pérignon et Ferino. M. Rœderer a porté la parole : son discours était à merveille et plein d'une touchante et noble affection pour le roi. Au milieu des fêtes, des réjouissances publiques qui signalèrent l'avènement du prince à la couronne, trois vaisseaux anglais parurent avec quelques frégates dans le golfe de Naples ; on a craint un moment qu'ils ne voulussent mêler quelques bombes à nos feux d'artifice.

Malgré cet enthousiasme, si souvent factice, de la multitude, la position de M. Joseph, sur le trône de Naples, me paraissait plus brillante que solide. J'en causais avec mon ami Miot. « Avant mon «•départ de Paris, me dit-il, j'eus une audience « de l'empereur dans laquelle il me parla à peu

« près en ces termes: «Vous allez partir pour re- « joindre mon frère. Vous lui direz que je le fais a roi de Naples, qu'il restera Grand Électeur, et « que je ne change rien à ses rapports avec la « France; mais dites-lui que la moindre hésitation , « la moindre incertitude le perdra ; j'ai , dans le a secret de mon sein , un autre tout nommé pour « le remplacer s'il refuse : Je l'appellerai Napoléon . « il sera mon fils. C'est la conduite de mon frère « à Saint-Cloud , c'est son refus d'accepter la court ronne d'Italie qui m'ont fait nommer Eugène a mon fils. Je suis résolu k en faire un autre s'il « m'y force encore. Tous les sentimens d'affection « cèdent actuellement à la raison d'État ; je ne a connais pour parens que ceux qui me servent. « Ce n'est point au nom de Bonaparte qu'est atta- « chée ma famille , c'est au nom de Napoléon. Ce a n'est point comme les autres hommes que je fais « des enfans, c'est avec ma plume. Tous ces liens, « tous ces rapports d'enfance, il faut que Joseph « les oublie ; qu'il acquière de la gloire , qu'il se fasse « casser une jambe ! C'est en bravant la mort et la « fatigue qu'on devient quelque chose. Voyez moi : «la campagne que je viens de faire , l'agitation, le « mouvement m'ont engraissé. Je crois que si tous « les rois de l'Europe se coalisaient contre moi , je « gagnerais une panse ridicule.

«Je donne à mon frère une belle occasion. « Qu'il gouverne sagement et avec fermeté ses « nouveaux états; il est digne du trône que je lui « donne. Mais ce n'est rien d'être à Naples où vous

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«le trouverez sans doute arrivé; je ne crois pas « qu'il ait eu de résistance , mais il faut conquérir a la Sicile. Qu'il pousse cette guerre avec vigueur ; « qu'il se montre souvent à la tête de ses troupes , « c'est le seul moyen de s'en faire aimer. Je lui laisse serai quatorze régimens d'infanterie, cinq régi- « mens de troupes à cheval , à peu près quarante « mille hommes ; qu'il m'entretienne cette partie « de mon armée, c'est la seule contribution que je « lui demande.

« Vous avez entendu : je ne peux plus avoir de « parens dans l'obscurité ; ceux qui ne s'élèveront « pas avec moi ne seront plus de ma famille. J'en « fais une iamille de rois ou plutôt de vice -rois, « carie roi d'Italie, le roi de Naples et d'autres en- « core que je ne nomme point, sont rattachés à un « système fédératif. Je veux bien cependant oublier « encore ce que deux de mes frères ont fait contre « moi. Que Lucien abandonne sa femme , et je lui « donnerai une souveraineté. Jérôme a déjà réparé « une partie de ses torts. Après sa croisière d'un an, « je le marierai à une princesse.

« Joseph vous fera ministre de la guerre. »

« Vous concevez, mon cher Girardin, que j'ai à « peine interrompu cette longue tirade de Tempe- « reur qui m'a convaincu que tout entier à ses « grandes conceptions politiques , il était prêt à ' « leur sacrifier tous les liens de la nature. »

— D'après cela, dis-je à Miot, s'il y avaijt un télégraphe de Paris à Naples, nous ferions bien de consulter souvent les Tuileries. »

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Dans les premiers momens, le roi semblait partager nos sollicitudes. Un éoir, il me communiqua des lettres qu'il avait reçues de l'empereur. « Les « embarras que vous éprouvez, écrivait Napoléon à « son frère , se rencontrent dans tous les pays nouvellement conquis; il faut vous attendre à une « insurrection ; vous l'aurez tôt ou tard.

« Renvoyez les jésuites chez eux; il doit y en «avoir peu de Napolitains; je ne .reconnais point « cet ordre.

«Surveillez les pillards.

«Je ferai respecter tôt ou tard, par les Barba- « re*ques;les bâtimens napolitains. Vous savez quels «animaux sont les Turcs. Je leur ai fait reconnaître «le royaume d'Italie, mais ils n'entendent rien. Es- «sayez de donner aux bâtimens napolitains mon « pavillon ; les agens de la marine que vous avez «doivent savoir comment cela se fait.

«Annoncez mon arrivée en Italie. Naples est ce- «pendant si loin! Il me sera difficile d'aller juste que-là. »

On lisait dans une autre lettre : « Croyez que « vous ne vous soutiendrez jamais dans le pays par «la seule opinion : tôt ou tard vous aurez une in- «surrection. Faites sortir de Naples quinze mille «lazzaronis. Armez vos forts. Établissez, comme je « l'ai fait au Caire , des batteries de mortier qui puis- « sent détruire la ville en cas de révolte. Vous n'au- «rez pas besoin de faire usage de ces instrumens «meurtriers, et ils vous sauveront.

« 11 faut que votre armée et vos généraux soient

« dans l'abondance. Naples doit rendre cent mil- « lions. S'il ne les rend pas , c'est que l'on suit en- « core l'aucien système que les rois d'Espagne y « avaient établi lorsqu'ils gouvernaient ce pays par « de vice-rois.

« Ne comptez pas sur moi pour des envois de « fonds. Ce n'est pas pour quelques millions qu'il «pourrait m'en coûter, mais pour les principes. »

« — Cependant , dis-je à M. Joseph, ce n'est pas avec des principes que l'on paie ses troupes et son administration. Demandez à vos généraux s'ils se contenteraient de principes? Votre frère aurait dû mieux sentir que ce n'est pas une chose de bonne grâce, que de signaler son joyeux avènement par de nouveaux impôts?»

Le roi était tout rêveur en rentrant de la promenade.

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