NAPLES
Ier JANVIER.
J'ai été quelque tems sans avoir le loisir d'écrire mon Journal, et j'en ai été fâché. C'est un fil nécessaire pour se retrouver dans le passé, et pour vivre en arrière, s'il est permis de se servir de cette expression.
Le premier jour de Tan donne lieu ici, comme en France, à des visites, à des étrennes. Le roi a eu le matin une audience nombreuse. Il f a eu un grand dîner au palais; les militaires, jusqu'au grade de chef de bataillon, y ont été invités. Le banquet s'est donné dans la salle du concert : elle est magnifique , et on l'avait admirablement éclairée. Le roi a été le soir au théâtre de Saint- Charles. Les maréchaux Jourdan et Masséna étaient dans sa loge. Masséna part pour la grande armée. L'empereur lui destine le commandement d'un de ses corps d'armée ; il part avec peine ; peu de personnes le voient partir avec plaisir. Son absence peut devenir une calamité, si nous étions sérieusement attaqués au printems prochain. Le nom seul de Masséna inspire de la terreur aux ennemis , et de la confiance aux soldats. Il a l'œil d'un aigle,
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et un esprit de conduite très-remarquable. Son caractère est prononcé, et son principal talent réside dans la ténacité. Il est heureux à la guerre , et c'est un grand point, comme à tous les jeux de hasard. Le roi lui a donné une plaque de la Légion-dHonneur en diamans.
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Le roi est allé à la chasse de Mondragone, à vingt milles de Carditello , où nous avions couché la veille. Cette chasse est un immense bois marécageux, coupé par une multitude de canaux. Son étendue est de trois mille arpens au moins. Une grande chaumière a été construite à l'entrée du marais, pour servir de rendez-vous de chasse. Cassano, C. Berthier, Campochiaro, Salicetti, le général Merlin étaient de la partie. La chasse principale de Mondragone est celle des canards, mais, comme elle est incertaine, on avait préparé une battue aux sangliers. Les frais en étaient faits, et il fallut les gagner. A dix heures du matin, nous avions tué dix sangliers et deux chevreuils.
Au retour de cette battue, nous trouvâmes un déjeûner servi dans la chaumière. Il ne fut pas long, et, avant raidi, nous étions partis pour cette chasse aux canards dont on nous a parié avec tant d'enthousiasme depuis que nous sommes ici.
Chaque chasseur se place dans une barque qui ne peut contenir qu'un pilote, un chargeur et lui. Il est suivi par une barqtie plus petite conduite
par un homme chargé de ramasser son gibier. On désigne un canton à chaque chasseur, mais ils ne sont pas tous également bons. Les meilleurs sont le Malvaresché, Santo-JSpirito , et la Caméra. Le bateau est extrêmement plat; il glisse facilement sur les eaux , et arrive sans faire le moindre bruit dans les différens points où se tiennent les canards. Ils partent de très-près, et comme leur vol est pesant , on en manque très-peu; on en perd pourtant beaucoup parce qu'ils tombent dans les roseaux. On évalue à cinq cent soixante le nombre qui en a été tué. Le roi en a rapporté cinquante à Carditello, où il était de retour à sept heures. La soirée a été fort gaie. Le roi en a (ait les frais par la variété de son esprit et son amabilité.
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J'avais mis du tems et beaucoup de soin à rédiger le compte général des dépenses des écuries, pendant le cours de Tannée 1896, et j'engageais toujours le roi à en prendre connaissance; mais de pareils détails ne . sont pas fort récréatifs , et le roi remettait sans cesse à subir l'ennui que je ne cessais de lui montrer en perspective. Enfin un soir il me dit: a Demain matin, en allant à la chasse, vous me lirez dans ma voiture votre factum. » Nous partons , et me voila déroulant mon cahier dans cette singulière salle de lecture. J'avais à peine achevé le second chapitre que le roi me dit en
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riant: « De grâce, mon très-cher, n'allons pas plus loin ; je m'en rapporte à vous. » — « Non , sire, lui répondis-je d'un ton sérieux, il ne vous appartient pas de ne point m'entendre. Ce n'est ni votre argent, ni le mien qui a été dépensé; c'est l'argent de vos peuples; et qu'au riez-vous à répondre s'ils venaient vous dire que cet argent a été dilapidé? Je ne vous rends des comptes que parce que vous en devez à vos sujets. » Frappé de cette observation, le roi m'écouta en silence et approuva le compte que j'avais rédigé.
l5 JANVIER.
La situation des finances présente toujours de grands embarras. Si le talent uni à la probité, si une haute capacité pouvaient les ramener, sans secours extraordinaires, à un état florissant, personne ne pourrait y mieux réussir <jue M. Rœderer. Mais il existe des obstacles impossibles à surmonter. Les besoins du service sont par mois de 1,200,000 ducats, et les rentrées ordinaires de 600,000. Les moyens extraordinaires qui se composent d'un emprunt sur le commerce, et les revenus d'une partie des biens séquestrés sur les maisons dont les chefs» sont en Sicile, peuvent aller, pendant les trois premiers mois de l'année, à 200,000 ducats, l'un dans l'autre. Il faudrait donc environ 4<>o,ooo ducats pour être au pair, et les trois mois passés, que fera-t-on ? Dans cette situation critique, le roi a cru devoir envoyer le chef 111 . 10
de son état-major, César Berthier, auprès de l'empereur, à la grande armée, pour en obtenir de l'argent. Il est parti hier matin. Je doute, d'après la fameuse lettre aux principes, que ce négociateur ou tout autre réussisse.