DONNEE A MADAME BONAPARTE
(l4WIVOSB.)
La fête donnée à madame Bonaparte a été magnifique. Les appartenons avaient été décorés par les meilleurs artistes. Le superbe escalier de l'hôtel Galiflet était couvert d'arbustes odoriférans. Des musiciens placés autour de la coupole faisaient entendre une musique délicieuse. Cette idée de faire commencer la fête aussitôt que l'on entrait dans la maison , était heureuse et a été universellement applaudie. Les salles destinées aux jeux , à la danse , aux rafraîchissemens , étaient remplies ; peut-être y avait-il un peu trop de monde , mais cet excès est préférable à l'excès contraire. Les femmes étaient simplement mais élégamment vêtues; on ne pouvait en dire autant des hommes. Celui qui eût été chargé de donner le prix à la beauté n'aurait eu que l'embarras du choix ; jamais on ne vit une réunion de plus jolies personnes. En vouloir citer les noms serait une trop longue entreprise. A minuit la musique a joué le chant du départ , on s'est rendu dans la salle du banquet , où toutes les femmes se sont placées autour d'une table de trois cents couverts. Ce superbe coup-
l44 JOURNAL ET SOUVENIRS
d'œil était répété dans une multitude de glaces placées à Tune des extrémités de la galerie; l'autre aboutissait à un jardin où l'on voyait des tentes, des soldats de tous les corps en garnison à Paris; cet appareil militaire formait un tableau aussi pittoresque qu'analogue à la circonstance; le mauvais tems a empêché d'en jouir. Les toasts ont été portés par Talleyrand ; chacun d'eux amenait un couplet; les chansons avaient été composées par Després et Despréaux, elles furent chantées par Laîs , Chenard et Chéron.
Dans l'intervalle des chants, Dugazon raconta l'histoire d'un baron allemand : elle était déplacée; d'ailleurs un farceur et Bonaparte, des farces et une grande assemblée, combien il y a là d'idées qui s'écartent les unes par les autres ! Des lazzis , de mauvais bons mots , dans une petite société, soit; mais non devant les plus grands généraux de la république, les premiers fonctionnaires de l'état. Cette inconvenance a été remarquée ; celle des directeurs, en se montrant en public, sans avoir le costume prescrit par la Constitution , l'a été également. C'est surtout dans cette occasion que l'on a pu juger combien était sage la loi constitutionnelle, qui ordonne aux chefs du pouvoir exécutif, de ne jamais se montrer sans être revêtus des marques de leur dignité.
Bonaparte a toujours été près de sa femme pendant toute la durée du souper. Il paraît être fort occupé d'elle , on dit même qu'il en est très-amoureux et excessivement jaloux. Madame Bonaparte
DE STANISLAS GIRARDI1V. l45
n'est cependant plus jolie ; elle a près de quarante ans et les paraît bien ; elle conserve une taille élégante et son bon cœur ne vieillira jamais. Bonapartè n'a pas plus de cinq pieds, son visage est pâle, ses joues creuses, ses yeux petits et éteints.; tout annonce qu'il est poifrinaire. Ses regards décèlent une profonde dissimulation; il veut que les recherches de ceux qui voudraient le pénétrer soient inutiles , et cette excessive réserve éloigne la confiance. Bonaparte s'est retiré à une heure; le bal s'est prolongé jusqu'à huit heures du matin. Le maître de la maison n'en a point fait les honneurs, mais chacun a pu croire, par la manière attentive dont il a été servi , qu'il se trouvait chez lui.
l46 JOURNAL ET SOUVENIRS