‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 58 sur 64 · JEUDI · texte numérisé non relu

JEUDI

Après le départ de L. L. M. M. pour la retraite où elles vont pleurer un fils tendrement chéri ;

nous partîmes à huit heures, pour Amsterdam. Nous y arrivâmes à deux heures , parce que nous nous arrêtâmes une demi-heure pour déjeûner.

On compte dix lieues de La Haye à Amsterdam. On met cinq heures à les faire. On change deux fois de chevaux. Le pays que l'on traverse est trèsagréable, mais c'est toujours la même chose : bois, prairies, canaux.

Les villages sont bâtis en briques, les maisons ont l'apparence de la propreté la plus recherchée. On passe à Harlem, ville très-jolie et renommée par la beauté de ses tulipes.

A notre arrivée à Amsterdam, nous fumes chez M. Gohier, consul-général de France. Il n'était pas chez lui. De là nous fîmes une visite à M. Labouchère, directeur de la maison Dope , il nous reçut très-poliment, mais il nous fit entendre que c'était un jour de fête , et qu'il ne pouvait être question d'affaires. Pour en parler, il nous engagea à dîner pour le lendemain. Nous profitâmes du tefns dont nous pouvions disposer pour prendre connaissante de là ville d'Amsterdam.

Nous commençâmes par voir la^Bourse, la Maisons-Commune. Cet édifie* est vaste , mais l'architecture n'en est pas très-remarquable , il renferme des tableaux infiniment précieux , principalement rassemblée des confédérés, par Rembrandt, et la signature du traité de Munster, par Vander-Helf.

Les promenades sont spacieuses et agréables à Amsterdam, la ville est traversée far d'immenses

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canaux, et les quais sont ombragés par de beaux arbres.

Le pont sur l'Arastel est remarquable par sa longueur.

Ce royaume est en guerre avec l'Angleterre, et si on ne le savait, on ne s'en douterait pas. II commerce comme en pleine paix avec Londres , et il se vend ici une énorme quantité de marchandises anglaises. Si le blocus continental ne s'exécute nulle part mieux qu'ici , il ne peut faire beaucoup de tort aux Anglais. Le gouvernement ferme les yeux sur ce commerce, parce que sans lui Userait dans l'impossibilité de percevoir les impôts. C'est sans doute le pays du monde où ils sont les plus élevés, et c'est aussi celui où la vie est le plus cher.

VKNDftEDI S MAX.

Notre première sortie a été pour aller chez M. Hope. J'avais sur lui une lettre de crédit de M. Baguenault. M. Hope nous fit entrer dans son cabinet.

M. Labouchère, son associé, et le directeur de cette immense maison de commerce, vint nous y rejoindre. Après avoir échangé les politesses d'usage, je lui dis que j'allais leur faire part du but de mon voyage en Hollande, mais que néanmoins je leur demandais encore le secret sur la conversation que nous allions avoir.

Girardin. — Le roi de Naples, messieurs, voudrait faire un emprunt de cinq millions de florins,

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et il a pensé qu'il serait possible de se les procurer en Hollande. Malgré la probabilité de les y trouver, je n'y serais pas venu , si le roi de Hollande , instruit de l'objet de ma mission, ne m'avait mandé d'y venir. A mon arrivée il m'a témoigné d'une manière positive le désir qu'il avait d'être utile à son frère, il l'a dit à M. Voot, directeur du trésor public , et n'a laissé ignorer à personne qu'il ferait tout ce qui pourrait dépendre de lui pour faire trouver au roi de Na pies la somme qu'il voudrait avoir. Vous connaissez, messieurs, le douloureux événement qui a suspendu toutes les affaires, il a retardé de quelques jours mon arrivée ici. Je sais combien votre maison mérite de confiance et je n'ai pas voulu m'adresser à une autre qu'à elle.

M. Hope. — Monsieur , il fut un tems où un emprunt était ici une cbose extrêmement facile à effectuer. Les capitaux y étaient abondans. Les Hollandais, toujours de bonne foi, croyaient à la bonne foi d'autrui; ils en ont été si souvent la dupe, qu'ils sont devenus défians; ils aiment mieux avoir des capitaux inactifs que des capitaux exposés. Un emprunt est donc pour un gouvernement étranger une chose impossible à faire ici.

( M. Hope s'exprime assez difficilement , et M. Labouchère, qui parle notre langue aussi bien qu'aucun Français , continue la conversation : )

Labouchère. — M. Hope, messieurs, vient d'avoir l'honneur de vous dire qu'un emprunt était

impossible ; c'est au moins fort difficile. Pour vous en faire connaître toutes les difficultés, je vous demanderai la permission de vous faire l'historique de tous les emprunts qui se sont faits successivement ici. La manière dont l'Autriche a manqué à ses engagemens a fait naître ici la plus grande répugnance pour traiter avec des gouvernemens quelconques. Vous allez, messieurs, me citer l'emprunt de l\% millions de florins, qui vient de s'ouvrir pour je compte du roi de Hollande ? Mais le succès extraordinaire de cet emprunt auquel il était impossible de croire, est dû tout entier à la réputation de loyauté que le roi s'est acquise. Vous ne pouvez pas vous faire une juste idée de l'influence dont il jouit ici. L'emprunt d'Espagne que vous me citerez, n'exige presque aucun déboursé : c'est une créance de M. Ouvrard constituée sous une autre forme, et celui de )a Saxe, est un prêt, fait sur un dépôt de diamans. Oseraisje, monsieur, vous demander si vous vous êtes déjà ouvert à quelqu'un ?

Girardin. — A personne, et vous êtes, messieurs, les premiers à qui nous en ayons parlé.

Labouchère. — Cependant, il y a six mois qu'il en fut question, et M. Ouvrard nous engagea même à l'ouvrir.

Girardin, — Je ne puis concevoir où il a pris le titre qui l'engageait à agir , car je puis vous protester qu'il n'en existe pas d'autre que la procuration qui m'a été donnée le 10 février 1807 et que voici.

Labouchère. — Messieurs, nous ne pouvons vous dissimuler que les circonstances ne sont pas trèsfavorables, et elles le deviendraient, s'il y avait quelques chances de paix.

Girardin. — Mais alors le roi de Naples n'aurait plus besoin d'emprunter; ce besoin n'est même pas aujourd'hui bien considérable, puisque vous voyez combien la somme qu'il demande est modique. Son principal but est d'essayer son crédit, de prendre rang parmi les puissances, et de prouver à l'Europe la confiance que les Hollandais ont aux nouvelles dynasties. La moralité du roi est le plus sur garant du respect qu'il aura pour ses engagemens. Les avantages que je viens de vous exposer sont grands sans doute, mais néanmoins ils ne compensent pas les inconvériiens attachés à ne pas réussir. Ils me paraissent tels, que je ne serais pas venu ici, si je n'y avais été mandé par le roi; cela même m'avait persuadé qu'il avait cherché à sonder les dispositions du commerce.

Labouchère. — Il l'a fait aussi, et on sait le degré d'intérêt qu'il porte à cet emprunt. Mais les négocians ne connaissent qu'une seule chose, leur intérêt. Ils aiment, ils respectent le roi, mais ils . ne feraient pas pour lui plaire des spéculations qu'ils croiraient fausses.

Girardin. — Le roi offre des sûretés et des gages bien supérieurs à la somme qu'il demande. Le roi de Hollande, si cela était nécessaire, donnerait sa garantie.

Hope. — »Sa garantie personnelle?

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Girardin. — Non sans doute, mais il engagerait ses biens.

Labouchëre. — Les revenus de l'état.

Girardin. — Non : la constitution ne lui en donne pas la possibilité , mais il a des biens qui lui appartiennent.

Labouûhère.-*- La liste civile? Cela serait vu de mauvais œil. Tout ce que le roi a de crédit, il doit le conserver pour la Hollande, il n'est pas encore assez richè pour en prêter. Le roi de Naples jouit ici dé la meilleure réputation ; on le croit religieux observateur de sa parole, mais s'il venait à mourir ?

Girardin.— -Je vous rétorquerais le même arguaient en l'appliquant au roi de Hollande ; il est applicable à tous les gouvernemens monarchiques; et toutes les opérations de commerce , et toutes les combinaisons de l'esprit humain sont soumises à des chances.

Labouchëre.— Messieurs, vous m'avez fait l'honneur de me promettre de venir dîner chez moi r et nous reprendrons cette conversation en sortant de table. »

Nous parcourûmes Amsterdam, nous en visitâmes les boutiques, elles sont soignées et bien tenues. Tout s'y vend à un prix exorbitant. Les marchandises anglaises y sont communes, mais fort chères. Nous vîmes cnez des fruitiers du raisin qui se vend 60 florins la livre, et des ananas 3o florins. Il faut qu'un pays renferme des gens bien riches pour que des denrées aussi chères y trouvent des acheteurs.

Cette immense ville d'Amsterdam , traversée de tant de canaux, manque entièrement d'eau douce. Celle qui s'y consomme est de l'eau de pluie conservée dans des citernes.

Le commerce intérieur de la ville se fait sur des traîneaux. On met aussi sur des traîneaux des caisses de voiture. Elles sont traînées par un seul cheval, et il n'y a que les Hollandais au monde qui puissent, consentir à aller en voiture beaucoup plus douce^ ment qu'à pied.

On vend ici chez un libraire privilégié le Guide d'Amsterdam, c'est un ouvrage très-mal fait; néanmoins un étranger ne peut se dispenser de l'acheter. J'ai pris d'inutiles informations pour savoir s'il existait des ouvrages qui puissent faire connaître la Hollande sous tous les rapports. Il en existe une histoire en dix volumes par Cerisier, et un abrégé par Kerroux.

Nous nous sommes rendus à quatre heures chez M. Labouchère pour y dîner, ce qui nous sembla être d'assez bon augure pour notre affaire. On y servit un dîner à l'anglaise et beaucoup de différentes espèces de vin, dont un seul était très-remarquable par sa bonté; c'était du vin du Cap.

Après dîner on parla politique et ces messieurs prétendirent que nous n'aurions pas la paix, et qu'il n'était nullement dans les intérêts de l'Angleterre de la faire ; qu'elle pouvait encore soutenir vingt années de guerre.

M. Labouchère m'assura qu'il s'était déjà occupé de l'emprunt de Naples, et que si nous.

voulions nous rendre demain à une heure chez M. Hope, il pourrait nous instruire du résultat de ses démarches, et de celui de ses réflexions

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