SAMEDI 9 MAI
Nous avons été exacts au rendez-vous. On nous fit entrer dans le salon de M. Hope , où nous attendîmes environ un quart d'heure, au bout duquel nous vîmes arriver M. Hope et M.Labouchère. Lorsque nous fumes tous assis , la conversation s'engagea. M. Labouchère avait l'air de très-mauvaise humeur et fort agité. «Messieurs, dit-il, avant de rien discuter, il est important que vous sachiez que l'on ne peut , d'après une loi du pays , ouvrir d'emprunt sans l'autorisation du roi , et sans payer un droit sur là totalité de la somme que l'on veut emprunter.
Girardin. — Vous devez savoir que sa majesté donnera volontiers et facilement son autorisation.
Labouchère, — Cette espèce de faveur accordée au royaume de Naples lui serait plus nuisible qu'utile, si on n'avait pas l'intention de rétendre à toutes les puissances qui se présentent pour faire des emprunts : l'Espagne et la Saxe, par exemple.
Girardin. — J'ignore les intentions du roi, mais vous pouvez bien supposer que je ne ferais aucune démarche tendante à faire obtenir l'autorisation nécessaire pour l'Espagne et la Saxe, si je n'étais assuré, préalablement à tout, que cela peut servir les intérêts du roi de Naples. Je crois d'ailleurs , que pour l'Espagne, l'autorisation est accordée.
Labouchère. — Elle est du moins promise depuis long-tems , mais elle n'est pas encore expédiée. Les entraves apportées dans des opérations qui devaient être entièrement libres, dégoûtent les négocians de s'en occuper, et nous sommes presque décidés à renoncer à l'emprunt d'Espagne* d'après une lettre de M. Voot, à laquelle nous ne comprenons rien. Elle vient de nous parvenir à l'instant, et je compte me rendre ce soir à La Haye pour en demander l'explication.
Girardin. — Je me borne à vous répondre une seule chose, c'est que je suis sûr d'avoir l'autorisation pour Napies; mais je ne la solliciterai pas, si je n'entrevois pas l'espérance de réussir.
Labouchère. — Nous aimons mieux que ce soit une autre maison que la nôtre qui soit chargée de faire l'emprunt de Napies. Nous ne voulons pas passer pour faire le monopole des emprunts.
Girardin. — Nous nous sommes adressés à vous, messieurs, de préférence à toute autre maison, non-seulement à cause de la réputation dont vous jouissez, mais aussi à cause de vos rapports avec M. Baguenault, banquier de sa majesté le roi de Napies.
Labouchère. — Dans tous les cas, nous ne nous en chargerons que lorsque nous aurons la certitude acquise qu'il n'y a point d'engagement pris vis-à-vis d'autres négocians, notamment M. Auguerre.
Girardin. — 3e puis vous donner ma parole qu'il n'y a eu d'autre procuration donnée que celle que
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j'ai entre les mains, et j'ajoute que jamais je n'ai fait d'ouvertures à qui que ce soit.
Labouchère. — Messieurs, pour vous donner la preuve du désir que nous éprouvons de répondre à la confiance du roi de Naples , voici ce que nous avions imaginé:
i° Un emprunt de 3 millions de florins.
a° L'emprunt serait fermé presque aussitôt qu'ouvert.
3° Nous chercherions à placer à Paris i million de florins de la manière suivante :
4° Nous pensons que le trésor publie, ayant à toucher 1 5 millions de francs de l'emprunt d'Espagne, pourrait consentir à accepter 8 millions de celui de Naples. '
5° Nous croyons qu'il serait possible de faire prendre i million de florins à Gênes, surtout si l'on avait des soies à offrir pour hypothèque.
6° Nous chercherions à trouver ici i million de florins.
Mais, pour ne pas discréditer l'opération , nous rendrions les obligations extrêmement rares, et ne les laisserions jamais vendre sur la place au-dessous de 95. Vart de conduire et de ménager cette espèce de crédit est notre principale affaire.
Girardin. — Je pense bien véritablement, messieurs, que du moment où l'emprunt aura été pris par vous, il se trouvera des capitaux à Paris , en Italie , parce qu'une foule de gens veulent placer leur argent pour ainsi dire incognito , et que ces sortes d'emprunts en présentent la facilité.
Labouchère. — Ce que vous dites là est vrai. »
Ces messieurs cherchèrent ensuite à prendre des renseignemens sur l'état des finances de Naples, sur ses dépenses. Je leur donnai des éclaircissemens sur tous les points, avec beaucoup de franchise.
M. Labouchère nous répéta qu'avant tout il fallait qu'il eût dans la soirée une conversation avec M. Voot, relativement à l'emprunt d'Espagne.
Girardin. — « Je crois , monsieur, puisque vous allez ce soir à La Haye , devoir vous dire ce qui s'est passé entre M. Voot et moi. Je l'ai vu lundi dernier, il avait été prévenu, par le roi, de l'objet de ma visite. 11 me dit que nous ne devions pas nous écarter des formes ordinaires; qu'il m'engageait à me rendre à Amsterdam , et m'y adresser à M. Labouchère; qu'ensuite, si nous convenions de quelque chose , il accorderait l'autorisation nécessaire sur la demande des négocians. Je lui témoignai beaucoup de répugnance à suivre ce parti. Je lui dis ce que je crois vous avoir répété : c'est qu'un emprunt aussi faible que celui que j'étais chargé de faire ne pouvait sauver un état; mais que si mes démarches n'étaient pas couronnées de succès ; rien ne serait plus désagréable pour le roi de Naples et pour le roi de Hollande; que je ne lui demandais pas d'agir comme M. Voot , directeur du trésor, mais comme un homme généralement estimé par ses compatriotes, et qui connaissait mieux que qui ce lut les moyens de parvenir à faire un emprunt. M. Voot accéda à cette proposition , mais il me dit ne vouloir pas commencer les dé-
marches avant samedi, jour où l'emprunt de Hollande devait être définitivement fermé. D'après cela M. Voot pourrait être surpris de nos conversations ; mais comme c'était son premier avis, il n'en sera pas fâché. Vous pouvez donc lui dire tout ce qui s'est passé; et puisque vous devez revenir demain , nous attendrons votre retour, pour vous voir à votre arrivée. »
Nous dînâmes chez M. Gohier, consul-général de France. C'est un de mes anciens collègues à l'Assemblée législative; il était membre du Directoire au 18 brumaire. C'est un roi détrôné, et très-consolé. Sa femme est une bonne petite ménagère, et lui, un homme content de son sort actuel ; il jouit ici , à bon titre, d'une grande considération.
Il y avait à dîner M. Chamguyon , régent de la ville, l'un des directeurs de la banque, homme très-considéré. Nous eûmes, en sortant de table, une fort longue conversation dont les principaux traits méritent d'être cités.
Girardin. — «Le roi, monsieur, paraît jouir ici de l'estime générale.
Chamgujron. — Nous l'estimons comme homme, nous lui reconnaissons des qualités très-estimables sous ce rapport, mais elles ne suffisent pas au gouvernant. Le roi , à son arrivée ici , a annoncé un esprit d'économie qui plaisait d'autant plus qu'il est dans le caractère national : il s'en est écarté beaucoup trop depuis, il a monté une cour de h manière du monde la plus brillante. Il s'est donné une garde très-nombreuse et très- coûteuse. Dans
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un pays où la broderie était inconnue, tout le monde en est couvert : aussi l'impôt est-il considérablement augmenté. Le roi s'environne des gens ij qui appartenaient au parti stathoudérien ; ils sont capables de le perdre par leurs conseils.
Girardin. — V ordre établi ici, quel effet a-t-il produit? \
Chamguyon. — Il n'est nullement considéré; il | a été plutôt attaché aux boutonnières qu'il n'a été sollicité. Nous sommes ici très-réellement républicains. Nous pourrons peut-être nous faire aux institutions monarchiques, mais ce sera l'affaire du tems. Il ne faut pas frapper d'un trop grand éclat des yeux encore faibles. La Hollande est un pays perdu si la guerre dure trois ans. Elle succombe sous le fardeau des impôts; elle ne peut vivre sans le commerce , et le commerce ne s'arrange pas avec le luxe des cours, les grandes dignités, les grands maréchaux. Des hommes que nous estimions ont perdu notre estime , en se courbant trop vite sous le joug monarchique; d'autres n'ont fait qu'une j faible résistance. Shimmel-Peninck , par exemple, j s'est retiré, mais sans rien dire. Le roi lui a envoyé son grand cordon dans sa retraite ; il ne le porte pas, mais il ne l'a pas renvoyé. Sa femmè, à La Haye, avait affecté des manières de souveraine, d'après les conseils de gens qui se moquent en secret de la cour actuelle. Ce pays, monsieur, n'est j pas facile à gouverner; il tient fortement à de vieilles idées, qu'il regarde comme les fondemens de sa prospérité. 11 lui faut la paix , il la faut au
monde entier. Personne, aujourd'hui, ne conçoit comment elle peut se faire. Le prince Napoléon est une perte fâcheuse ; ce devait être l'héritier de Fempereur Napoléon.
Girardin. — Non.
Cliamguyon. — Comment , non ? c'est une chose qui passe ici pour constante , à la cour comme à la ville. Le roi accusera le climat de la mort de son fils, il se dégoûtera de notre pays; il n'a plus qu'un enfant, dont la santé n'est pas bonne.
Girardin. — Il en aura d'autres; il est jeune, et la reine aussi.
Chamguycm. — Je ne le crois pas, monsieur; il est malade , et la durée de sa vie a été calculée par nos médecins »
M. Gohier nous donna des détails curieux sur un genre d'établissement particulier à ce pays, celui des musicos. C'est un endroit où tout le monde peut entrer pour le prix d'une bouteille de vin : on y trouve une trentaine de courtisanes de toutes les nations; elles dansent, moyennant une légère rétribution, et ne choisissent pas les poses les moins voluptueuses. Si l'une d'elles vous séduit , vous faites un signe , elle obéit à l'ordre du sultan ; un boudoir s'ouvre mystérieusement, et la jeune Roxelane , le nez barbouillé de tabac , les lèvres rouges de vin, vous vend et vous livre tous les
'Ces messieurs ne sont pas infaillibles. Il y a plus de vingt ans que les prévisions des Hippocrate hollandais condamnaient Je roi de Hollande, et Mr. Louis Bonaparte se porte bien aujourd'hui à Florence. (Note de l'Éditeur J
secrets de sa beauté. Les femmes qui sont dans les musicos sont esclaves dans toute l'étendue du terme. Ce n'est pas comme l'île de l'honneur, de Boileau, où ton ne peut plus rentrer quand on en est dehors : c'est absolument le contraire ; ces femmes ne peuvent plus en sortir quand elles y ont mis le pied. On leur ouvre un crédit, et elles doivent toujours une somme qu'elles sont hors d'état xle payer. Quelques-unes ont été délivrées par des chevaliers qui avaient conçu pour elles un goût romanesque. Leur rançon n'est jamais moindre de quatre à cinq cents florins.
On a songé à tout. Esculape a droit d'être le chevalier d'honneur de Vénus. On a donc attaché aux musicos des chirurgiens qui répondent de la santé des habitans. C'est bien autre chose encore que la responsabilité des ministres!
Presque toutes ces femmes sont étrangères : elles disent toutes que c'est par la ruse qu'on les a fait entrer dans les musicos. C'est vrai pour quelquesunes ; mais dans un grand nombre , l'instinct du plaisir et le goût de la paresse ont décidé leur vocation.
Ces établissemens, si singuliers dans une ville aussi policée qu'Amsterdam, ont trois buts politiques que voici : le premier, d'offrir aux matelots qui sont dans le cas de toucher une forte somme, après un voyage de long cours, les moyens de dépenser innocemment leur argent à Amsterdam ;
Le second , d'offrir une garantie à leur santé;
Le troisième, de les conserver, pour ainsi dire,
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sous la clef , dans des lieux soumis à la surveillance de la police.
Ces avantages ne paraissent pas compenser les inconvéniens attachés à un trafic aussi immoral. Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est de rencontrer, dans ces asiles privilégiés de la prostitution , les habitans, hommes et femmes, les plus respectables de la ville. Amsterdam est le pays où Ton fait tous les genres de commerce; outre les musicos , il existe des hommes connus sous le nom de vendeurs d'ames. Ces hommes enlèvent, la nuit, des hommes qu'ils vendent pour être embarqués et servir malgré leur volonté. Ce genre de commerce, il est vrai , n'est point permis ; ceux qui le font sont condamnés au fouet, lorsqu'ils sont assez maladroits pour se laisser prendre.