DIMANCHE, IO MAI
Nous fûmes obligés de rester à Amsterdam pour dîner chez M. Hope. Mais , pour ne pas perdre notre matinée, nous avions le projet d'aller voir les beaux villages de Brock et Sardam : nous fûmes forcés d'y renoncer, à cause du mauvais tems.
Le port d'Amsterdam est un des plus beaux du monde. Il y entre maintenant très-peu de vaisseaux. Le pavillon qui y domine est celui des Américains : ils portent à la Hollande les denrées coloniales dont elle est le marché. Nous fîmes chez M. Hope un véritable dîner à l'anglaise.
DE STANISLAS GIRARDIN. fôl
Sa femme est déjà d'un certain âge : elle est anglaise; ses filles sont assez jolies, surtout l'aînée, qui s'appelle miss Henriette.
M. Labouchère revint de La Haye sur les sept heures; et, peu de tems après son arrivée, nous passâmes dans le cabinet de M. Hope. La conversation dura plus de quatre heures , en présence de M. Hope, qui fut purement auditeur. Elle eût pu être beaucoup plus courte; mais M. Labouchère, qui avait prouvé dans les conversations précédentes qu'il était un excellent ministre des finances, voulut nous prouver dans celle-ci qu'il serait également un excellent ministre des affaires étrapgères.
Labouchère. — « Messieurs, j'ai eu avec M. Voot un long entretien relativement à l'emprunt de Naples. Il en est résulté qu'il pouvait se faire; mais cette possibilité résulte d'un moyen indiqué par M. Voot, que je ne puis vous faire connaître, qui sera renfermé dans trois mots écrits par le roi. Toutefois ce moyen ne peut agir que dans le cas où le trésor public de France consentira à prendre pour un million de florins de l'emprunt de Naples. C'est à vous, messieurs, à y décider M. Mollien.
Girardin. — Ce que vous venez .de nous dire équivaut à nous apprendre que l'emprunt ne peut avoir lieu; car faire dépendre son succès ici de celui qu'il peut avoir à Paris , est une chose illusoire. Vous nous croyez , j'espère , trop raisonnables pour aller dire sérieusement* à M. Mollien, dont vous venez de parler, que s'il veut prêter un million
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<le florins, il ne sera peut-être pas impossible d'en trouver ensuite autant ici.
Labouchère. — Nous ne pouvons vous faire part du moyen convenu entre nous et M. Voot; nous ne pouvons que vous répéter ce que nous venons de vous dire. Nous avons cherché à vous prouver le désir que nous avions de faire ce qui était agréable au roi de Hollande, car nous avons la certitude qu'il attache l'intérêt le plus vif au succès de l'emprunt de Naples. Adressez-vous, messieurs, à d'autres banquiers ; peut-être vous offriront-ils des ressources que nous n'avons pas.
Girardin. — Nous n'avons voulu , messieurs , avoir affaire qu'à vous; ce que vous ne pouvez faire, personne ici n'en aura le pouvoir. Je ne suis venu ici , messieurs , que d'après la plus pressante invitation du roi de Hollande, et je regrette infiniment d'avoir eu cette considération. J'avais cru , et dû croire qu'avant de me faire écrire, il avait fait prendre toutes les mesures qui pourraient tendre à assurer le succès d'un emprunt pour son frère.
Hope. — Vous ne devez pas être fâché d'être venu , puisque vous avez pu connaître par vousmême les difficultés attachées à un impôt.
Girardin. — C'est une connaissance que je me serais volontiers dispensé de faire. Le seul avantage que je retirerai de mon voyage, est d'avoir fait celle de deux hommes aussi distingués que vous, messieurs.
Labouchère. — Aucune puissance d'Italie n'a
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jamais pu réussir à faire un emprunt ici , et 1 ancien roi de Naples a proposé vainement d'en cautionner un avec les biens de Tordre de Constantin.
Girardin. — Mais , jusqu'à présent , le roi de Naples ne s'était pas trouvé être le frère du roi de Hollande.
(J'étais véritablement piqué de la forme astucieuse de M. Labouchère, et sans M. de Fréville, j'aurais depuis longteras pris congé de 'ces messieurs, quoiqu'il me fût aisé de m'apercevoir qu'ils avaient envie de renouer.)
Labouchère. — Mais, préalablement à tout, il faut avoir une obligation du roi de Naples. C'est une chose d'usage, comme nous pouvons vous le prouver par celles du roi de Hollande , que nous avons par hasard dans notre poche.
Girardin. — Cette formalité , si elle est de rigueur, sera remplie; mais quel but aurait une véritable demande de ma part au roi de Naples ? à quoi pourrait servir cette obligation?
Labouchère. — A nous la remettre.
Girardin. — Quel usage en feriez-vous?
Labouchère. — Celui de chercher à lui trouver de l'argent. Nous ne nous engageons jamais à rien ; mais jusqu'à présent tous les emprunts dont nous nous sommes chargés ont réussi : les moyens d'exécution sont notre affaire.
Girardin. — Sans doute, si vous voulez agir commercialement vis-à-vis du trésor public de France, nous n'avons rien à objecter; mais enfin , pour terminer ceci , convenons de, nos faits. Nous partons demain pour La Haye, nous y verrons M. Voot et ni*. a8
le roi. Pouvons-nous lui dire que vous sollicitez la permission d'ouvrir un emprunt pour le compte du roi de Naples ?
Labouchère. — Oui , sans doute.
Girardin. — Mais alors , il faudra que nous prenions un engagement, d'où il résultera que vous avez traité avec le roi de Naples , et qu'il vous a autorisés à ouvrir un emprunt.
Labouchère, — Nous ne prenons jamais d'engagemens; tout se fait par lettres.
Girardin. — Des lettres sont aussi une forme d'engagement.
Labouchère. — C'est celle que nous suivons.
Girardin. — • N'importe ; à notre retour de La Haye, nous remplirons toutes les formalités usitées.
Labouchère. — Mercredi, si vous le voulez, à dix heures et demie.
Girardin. — Volontiers.