‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 61 sur 64 · JEUDI IX MAI · texte numérisé non relu

JEUDI IX MAI

Nous partîmes avant six heures d'Amsterdam, et il était trois heures lorsque nous arrivâmes à La Haye. Il est vrai que nous nous arrêtâmes à Harlem pour y voir les jacinthes et les tulipes. Ce commerce a diminué d'étendue , et les ognons de valeur. 11 s'en est vendu jusqu'à 2700 florins; le plus cher maintenant ne coûte pas 5o florins. Ces fleurs , cultivées avec tant de soins , naissent dans un sable blanc , et n« réussissent parfaitement que dans un«* très-petite partie du territoire d'Harlem.

J'ai trouvé des lettres à mon arrivée à La Haye; une, entr'autres, du président du Tribunat , qui m'annonce que le Corps -Législatif est convoqué pour le Ier juin. Il m'engage à abréger mon séjour en Hollande.

Il y en avait aussi une du roi , qui me de me rendre chez lui. Il habite la maison de campagne d'une dame du palais, à une lieue de La Haye.

Nous avons vu M. Yoot à quatre heures , et nous avons été enchantés de lui.

Voot. — Hé bien ! Messieurs , avez-vous été contens de M. Labouchère? Votre affaire marchera. Vous avez besoin de deux choses : d'argent et de crédit ; nous vous donnerons l'un et l'autre. Pas beaucoup d'argent, parce que nous en avons peu. Ce sera ensuite à vous à développer le crédit dont nous vous donnons le germe. Cette première ressource pourra, par la suite, vous en procurer de bien grandes.

Girardin. — Vous faites , Monsieur, tout ce que nous pouvons désirer.

Voot, — J'ai trouvé un moyen , je veux qu'il ne soit connu que de la maison Hope. Nous prendrons pour un million de florins , mais il faut que le trésor public de France en fasse autant. Ceci est une affaire à traiter commercialement entre M. Hope et M. Mollien : les moyens ne doivent pas vous regarder. L'autre million s'écoulera ensuite tout

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Girardin. — Quel est le droit d'usage accorde aux

Voot. — Cinq pour cent ; quelquefois il leur en a été donné jusqu'à douze.

Girardin. — C'est cinq que M. Hope a demandé.

Voot. — Ce n'est pas trop, car tout n'est pas bénéfice pour eux ; ils sont chargés , sur cette somme , de tous les frais , du droit de timbre d'un pour cent, impression, et paiement des petits furets jetés sur la place pour faire prendre les obligations : j'appelle cela des croupiers. Je vous avais dit que j'en verrais un samedi dernier, je Fai vu.

Girardin. — En avez-vous été content ?

Voot. — Oui, mais le moment de le faire agir n'est pas encore arrivé.

Girardin. — Quand voulez-vous donc le mettre en mouvement ?

Voot. — Lorsque les emprunts d'Espagne et de Saxe seront terminés, et cela ne sera pas long. Naples paraîtra tout de suite après , et sera fermé aussitôt qu'ouvert.

Girardin. — Nous comptons terminer mercredi avec M. Hope , et partir ensuite.

Voot. — 11 n'y a pas d'inconvénient, car toutes ces affaires se traitent aussi bien par écrit, et la vôtre peut être regardée comme terminée. Le roi le veut ainsi : il m'en parle tous les jours; il veut vous en parler, à ce qu'il m'a dit ce matin.

Girardin. — Je compte aller chez lui en sortant de chez vous. Nous ne pouvons, Monsieur, assez vous dire combien nous avons été touchés de votre conduite et de vos bons et francs procédés. »

M. de Caulaincourt ma mené chez le roi : j'y

suis arrivé un peu avant huit heures ; il était chez la reine. Toutes les personnes de leur service y étaient également. La reine ne dit pas un mot; elle est accablée de la douleur la plus profonde. Son état m'a fait une peine que je ne puis exprimer.

Le roi m'a fait passer dans la pièce voisine pour me parler.

Le roi. — Avez-vous été content de votre voyage ? Girardin. — Oui , Sire.

Le roi. — La maison Hope fera-t-elle ce que vous désirez ?

Girardin. — Oui , Sire , grâce à vous.

Le roi. — J'ai dit et répété à M. Voot que je vou/ lais rendre service à Joseph, à ce bon Joseph.

Girardin. — Je le sais, Sire.

Le roi. — Nous ferons passer les valeurs par Livourne; mais quand commencera l'emprunt?

Girardin. — Lorsque Votre Majesté le voudra.

Le roi. — Tout de suite. J'ai donné hier mon autorisation à celui d'Espagne , pour que celui de Naples puisse se faire plus promptement.

Comment Joseph est-il avec l'empereur?

Girardin. — Fort bien.

Le roi. — Comment fait-il ?

Girardin. — Il fait ce qu'il veut.

Le roi. 'Cela lui est plus facile qua moi. La Hollande a des intérêts séparés de la France , et je dois les faire prévaloir. Je dois être Hollandais. Ce pays a des formes constitutionnelles que je dois conserver. La soumission aux lois est la seule chose qui distingue les tyrans des rois.

Comment se porte Lucien?

Girardin.— Très-bien, Sire.

Le roi. — Vous lavez vu en passant à Rome?

Girardin. — Oui , Sire.

Le roi. — Il a des tableaux; il veut les vendre.

Girardin. — Il en a de très-beaux, et pour beaucoup d'argent.

Le roi. — Je voudrais les acheter pour lui faire plaisir; mais, dans la pénurie où je suis, on me blâmerait de faire une semblable dépense , et Ton aurait raison.

Girardin. — On a fait , et Ton fait encore des tentatives pour réconcilier M. Lucien avec l'empereur ; cela est désirable pour toute votre famille.

Le roi. — Sans doute , on ne réussira pas. La famille a de puissans ennemis auprès de l'empereur. Ils ne peuvent me souffrir, parce que je n'ai souffert ici aucune saleté dans aucun genre; j'ai nui par-là à leurs spéculations honteuses. Aussi disent-ils que je suis Anglais , Hollandais, et pas du tout Français. Je n'ai pas encore reçu une lettre de l'empereur qui ne contînt des reproches; il blâme tout ce que je fais, et tout ce que je ne fais pas.

Girardin. — Vous avez obtenu , en moins d'un an , des résultats que Ton ne pouvait attendre. Ils sont dus à votre sévère probité, et à votre moralité bien connue. Vos louanges retentissent dans tout lq pays, et dans toutes les gazettes françaises.

Le roi. — Cela ferait croire que je suis bien avec l'empereur, mais ici on sait bien le contraire. Un

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jeune Hollandais, que j'ai eu occasion d'envoyer auprès de l'empereur, a été témoin d'une sortie virulente faite contre moi : il a répété tout cela ici. Je fais cependant ce que je peux , du mieux que j'en suis capable ; mais je suis homme de conscience, et je ne trahirai jamais des intérêts que j'ai juré de servir. Vous savez mieux que personne, mon cher monsieur Girardin , combien on nous tenait éloignés des affaires, Joseph et moi. A peine osais-je aller quelquefois au Conseil-d'État ; et si j'y paraissais, ce n'était que furtivement , et pour ainsi dire en tremblant. Je n'avais donc aucune expérience des affaires; où aurais-je pu l'acquérir? Au moment où je m'y attendais le moins , l'empereur juge àpropos de me nommer, bien malgré moi, roi de Hollande ! et c'est tellement malgré moi, quoi qu'il puisse en dire, que je suis prêt à me retirer, et cela avec le plus grand plaisir.

Lorsque je suis arrivé ici, je n'ai trouvé pour toute ressource que cinq cent mille francs que j'y avais apportés.

On avait vu que M. Schimmel-Peninck avait été le passage de la république à la monarchie ; que moi je devais être celui de la royauté à l'empire. A mon arrivée je fus très-mai accueilli ; la ville de Rotterdam refusa même de me remettre ses clefs. Enfin je fus considéré comme un ennemi du pays, car tout ce qu'il craint, c'est sa réunion avec la France. Lorsque Ton vit que j'en défendais les intérêts, que j'étais réellement devenu Hollandais, l'opinion revint; je reçus des adresses de toutes

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les communes , et l'emprunt que je viens de faire est la preuve de la confiance dont je jouis. Il servira à payer les intérêts arriérés de la dette , à me donner du crédit, et à justifier les nouveaux impôts que j'ai été obligé d'établir ; car ce malheureux pays en paie pour près de soixante millions de florins. Je n'ai point maintenant un seul soldat français. J'entretiens près de quarante mille hommes dont plus de vingt mille sont à la grande armée.

G. — Voilà cependant, sire , de beaux résultats de votre administration.

Le roi. — Sans doute , mais ils ne satisfont pas l'empereur: en me forçant d'accepter le royaume de Hollande , j*ai cru qu'il voulait que je fusse roi de Hollande. Je vois que je me suis trompé. Il veut que mes ministres s'adressent aux siens pour en recevoir des ordres et enfin que ce pays soit dépendant de la France ; ce ne sont pas là mes conventions. Je suis froid, décidé dans mes résolutions. Je ne violerai, pour rien dans le inonde, mes sermens. 11 me reste peu de santé, mais je conserverai toujours assez de force pour ne pas manquer à ma conscience.

Je vous reverrai demain soir.

G. — Sire, je suis obligé d'être après-demaiu matin à dix heures et demie à Amsterdam.

Le roi. — Pourquoi ?

G. — Pour y signer un engagement avec la maison Hope.

Le roi. — C'est une bonne précaution, sans

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cela jamais rien n'est terminé. Venez demain matin, je vous donnerai des lettres. »

Cette conversation terminée, je rentrai chez la reine; elle était sur un canapé, elle versait des larmes, pendant qu'on essayait en vain de la distraire en lisant Gilblas. Lorsque la lecture , qui fut faite par M. de Mirbel, commença, le roi fit asseoir tout le monde ; mais la malheureuse Hortense était immobile de cette douleur qui n'appartient qu'à une mère !

Corvisart était arrivé depuis vendredi.

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