C'est le nom du port intérieur de Cadix
pays-là que dans le nôtre. Les assiégeants redoublèrent leurs travaux et leur feu, et M. de Villadarias poursuivit ses attaques le plus vivement qu'il lui fut possible, sans beaucoup d'espérance de réduire la place tant qu'elle auroit la facilité de recevoir par la mer, de temps en temps, les rafraîchissements et les secours dont elle avoit besoin.
Dans cet entre-temps, il y eut plusieurs attaques d'ouvrages et des sorties de la part de l'ennemi avec des succès alternatifs; et, comme cette entreprise dégénéroit en de grandes longueurs, qui impatientoient fort le roi d'Espagne, il envoya le maréchal de Tessé sur les lieux pour reconnoître l'état du siège et, sur son rapport, prendre les mesures qui seroient jugées les meilleures.
Le maréchal se rendit donc au camp devant Gibraltar^ ; ce qui ne plut pas au marquis de Villadarias et n'avança pas les affaires; car ce général en fit de grandes plaintes et vouloit se retirer là-dessus; mais, afin de l'apaiser, le roi d'Espagne lui écrivit dans les termes les plus honnêtes, [dont les rois ne sont pas chiches quand il y va de leur intérêt.] Cette lettre engagea le marquis de rester à l'armée ; et, soit politesse, ou qu'il fût effectivement vrai, le maréchal manda au roi d'Espagne, après avoir visité les travaux et pris connoissance de toutes choses, qu'il avoit trouvé tout en bon état et qu'il ne désespéroit pas que la place ne pût être prise, [l'armée navale des ennemis s' étant retirée en Portugal à cause de la saison et des gros temps,] pourvu toutefois que Pointis, qui étoit à
1. Il y arriva le 9 février 1705, muni de pleins pouvoirs du roi d'Espagne.
Cadix avec son escadre, pût remettre en mer et venir dans la baie de Gibraltar et empêcher que les ennemis ne fissent entrer de nouveaux secours dans la place. Sur cet exposé, le roi d'Espagne envoya ordre à Pointis de faire travailler en diligence à remettre son escadre en état de tenir la mer. Il obéit à cet ordre; mais, comme il falloit plusieurs jours pour cet équipement, il crut devoir se servir de ce temps-là pour se rendre en poste à la cour de Madrid et y représenter le danger évident où l'on alloit mettre son escadre, puisqu'il étoit notoire que les ennemis avoient dans la rivière de Lisbonne plus de trente gros vaisseaux de guerre armés et prêts à voguer sur les premières nouvelles qui leur arriveroient, et qu'ils ne manqueroient pas de le venir brûler ou attaquer avec tant d'inégalité dans la baie de Gibraltar, où il n'y avoit aucun abri pour se mettre à couvert. Il lui paroissoit beaucoup plus avantageux pour l'Espagne qu'il restât à Cadix, en attendant un renfort de Toulon, et que, cependant, il croiseroit à l'embouchure du détroit pour inquiéter les vaisseaux ennemis qui pouvoient venir de Lisbonne à Gibraltar. [Il est vrai que le péril étoit évident à en user autrement, mais qu'il y avoit fort à douter que les vaisseaux de Toulon eussent pu être prêts et se joindre à temps à ceux de Pointis en nombre suffisant pour chasser les ennemis de la Méditerranée, ou les y combattre avec un avantage certain.] Quoi qu'il en soit, cette représentation fut absolument inutile; Pointis fut renvoyé à Cadix, d'où il sortit le 12 mars 1705 avec son escadre, composée de treize vaisseaux de guerre, accompagné de plusieurs bâtiments chargés de munitions et de rafraîchissements qui furent débarqués pour l'armée espagnole.
On ne tarda guère d'être averti à Lisbonne de ce qui se passoit du côté de Gibraltar. Le chevalier Leake mit incontinent à la voile avec trente-cinq vaisseaux de guerre, depuis cinquante-six canons jusques à quatrevingt-quatre, quelques brûlots et galiotes à bombes et d'autres bâtiments chargés des choses nécessaires pour la place. Cette flotte eut même un temps si favorable qu'elle ne mit que trois jours et demi à faire le trajet depuis Lisbonne jusques à la baie, où elle ne trouva heureusement que cinq vaisseaux de Pointis qui étoient à l'ancre sous le cap de Carnero, à l'entrée de la baie, les autres en ayant été séparés le 1 8 par un gros temps, dont bien leur prit. Dès que Pointis aperçut la flotte ennemie, il fit couper les câbles afin de tâcher de prendre le large; mais il fut bientôt poursuivi et atteint par les vaisseaux ennemis, qui l'investirent. Avec des forces si inégales, Pointis ne laissa pas de se battre pendant trois ou quatre heures ; il y eut même quelques-uns de ses vaisseaux qui repoussèrent l'abordage jusques à trois fois et qui, à la fin, ne purent s'empêcher d'être pris. Celui que Pointis montoit et celui de Lauthier' se firent plus respecter, parce qu'ils avoient plus de canons et d'équipages, et, pour éviter d'être pris, ils aimèrent mieux se faire jour à travers l'armée ennemie et venir s'échouer à la côte : ce qui leur réussit contre toute apparence. Alors ils firent brûler leurs vaisseaux, après en avoir sauvé l'équipage. Pour ce qui est des autres huit vaisseaux de l'escadre françoise qui avoient été séparés par le gros temps, il en arriva six à Toulon, et les deux autres
1. N. de Lauthier, capitaine de vaisseau, d'une famille dauphinoise, fut blessé à la tête.
furent emportés par les vents sur les côtes d'Afrique et revinrent à Cadix*.
Cette expédition finie, le chevalier Leake fut battu d'une grosse tempête, à laquelle ayant résisté, il rallia ses vaisseaux dans la baie de Gibraltar et fit débarquer quinze cents hommes qu'il laissa au prince de Darmstadt avec beaucoup de munitions de guerre et de bouche et autres rafraîchissements. Il retira de la place tous les malades et blessés, qu'il envoya à Lisbonne, et prit aussi la même route le 1 8 avril pour y attendre la grande flotte d'Angleterre qui devoit y arriver dans peu de temps.
Il est à croire que le maréchal de Tessé ne manqua pas d'informer la cour de Madrid de la catastrophe qui venoit d'arriver et de l'impossibilité de prendre Gibraltar, [après tant de secours et de rafraîchissements reçus, qui arriveroient toujours selon les besoins,] tant qu'on n'auroit pas une armée navale suffisante pour les empêcher, et qu'il n'oubha pas de lui représenter qu'il étoit plus que temps de lever le siège pour sauver le reste de l'armée, [en lui donnant les moyens de se raccommoder et quelques semaines de rafraîchissement et de repos avant l'ouverture de la campagne, dont le temps approchoit fort.]
Levée du siège de Gibraltar par les Espagnols. — Ces représentations n'eurent pourtant leur effet qu'en partie; car le conseil d'Espagne, [qui ne peut consen-
1. Ce combat eut lieu le 20 mars 1705 : voyez la Gazette, p. 179-180 et 185-186, le Mercure d'avril, les Mémoires de Sourches, t. IX, p. 209-211, le Journal de Dangeau, t. X, p. 294-296, les lettres de Tessé conservées dans le volume 1884 du Dépôt de la Guerre.
tir à démordre quand il s'agit du rabais de la fierté de sa nation,] consentit seulement que le siège fût converti en blocus \ ce qui acheva de ruiner ce résidu d'armée. Je dis résidu, parce qu'il en périt plus de la moitié par les maladies, la désertion et par la quantité des gens qui y furent tués; ce qui fut un grand manquement de prudence; car cette armée, qui ne put se rétablir à temps, manqua la campagne suivante et donna beau jeu à l'Archiduc et à ses alliés, comme on le verra en son lieu.
Ceux qui liront ceci s'apercevront sans doute que, malgré l'ordre que je me suis proposé dans cet ouvrage de rapporter seulement les faits qui se sont passés dans les différents endroits pendant le cours de chaque année, la narration du siège de Gibraltar, conmiencé en 1704, m'a emporté jusques dans le mois d'avril 1 705, qu'il fut levé. Je dirai ici, pour mon excuse, que j'ai cru plus à propos de donner tout de suite la relation de ce siège, [afin d'épargner au lecteur la peine d'aller chercher plus bas la continuation de la narration.] C'est ce qui m'arrivera encore par la même raison, lorsque je parlerai du siège de Verrue.
Voyons à présent ce qui se passa en Italie pendant la campagne de 1704.
1. Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XIIÏ, p. 25-27.
Le combat de Walcolrt'.
Le maréchal d'Humières au ministre de la Guerre^.
Au camp de Bossiit, le 26® août 1689.
L'armée décampa hier à la pointe du jour d'auprès la Bussière; la marche se fit fort diligemment, de sorte qu'en arrivant sur la hauteur au-dessus de Silenrieux M. le chevalier de Tilladet, lieutenant général de jour, qui étoit allé au campement avec vingt-cinq escadrons de cavalerie et de dragons, me manda que les ennemis étoient au fourrage et qu'il y avoit un assez gros corps d'infanterie à la tète du défilé de Silenrieux pour les soutenir. Je m'y avançai à l'instant même, et, comme toute l'aile droite, commandée par M. le duc de Choiseul, me suivoit, parce que j'approchois de lendroit où elle devoit camper, je dis au chevalier de Tilladet de prendre une partie des dragons et de la cavalerie qui avoit été détachée avec lui et avec M. de Montrevel, qui étoit allé au campement, et je les fis passer l'un et l'autre la rivière d'Heure en deux diflFérents endroits où elle est guéable. Aussitôt que les
1. Ainsi qu'il a été dit dans le tome II, p. 449, les pièces qui composent cet appendice se rapportent aux événements racontés dans les tomes II et III.