C'était Balthazar de Mendoza, évêque de Ségovie
3. Titré comte de Frigilliana et d'Aguilar, il était président du conseil d'Aragon.
4. François-Antoine Pimentel, comte de Benavente (1655- 1709), était sommelier de corps du roi.
dans le testament en faveur de Mgr le duc d'Anjou et de la junte déjà formée pour le gouvernement général de la monarchie jusques à ce que le successeur pût la gouverner lui-même. Le reste étoit des assurances de fidélité et d'une joie inexprimable, dans l'espérance d'avoir bientôt, après la perte qu'ils venoient de faire, pour leur roi, en la personne de Mgr le duc d'Anjou, un prince désiré unanimement de la nation et qui se trouvoit appuyé du sang, du droit et de l'inclination générale. Ils ajoutoientqu']ils demandoient à Sa Majesté que le digne successeur de Charles II commençât, sans différer, à disposer de ses États, afin qu'ils eussent bientôt la joie de jouir des douceurs de son gouvernement, et que, pour cela, ils lui offroient dès maintenant, comme chose à lui appartenant en propre, leurs soins, leurs services et tout ce qui lui pourroit faciliter les moyens de posséder ces royaumes avec la tranquillité et la félicité qu'ils lui annonçoient. Un troisième courrier fut encore dépêché le 7 par la junte de la régence, et on trouva dans le paquet qu'il apporta une copie authentique du testament et une lettre que je vais rapporter tout au long, afin de n'en point affoiblir en rien la substance^
A Sa Majesté Très Chrétienne.
Sire, En conséquence de ce que nous écrivîmes h Votre Majesté par un courrier extraordinaire, dépêché le 3 de ce
1. Cette lettre et les précédentes de la junte, avec le testament de Charles II, furent imprimées aussitôt chez le libraire Léonard; on les trouve dans plusieurs mémoires du temps.
mois, au sujet Je la mort de notre maître, que Dieu absolve, offrant de lui remettre le testament et le codicille qu'il a laissés, lesquels étoient prêts dès lors, nous lui envoyons l'un et l'autre par cet exprès, afin qu'elle ait une connoissance entière de toutes les circonstances qu'ils contienueut, nous servant de cette occasion, comme nous ferons de toutes les autres, pour dire ix Votre Majesté que la noblesse et les peuples demandent leur nouveau roi avec des inquiétudes et des empressements inconcevables; de sorte que, bien loin de vouloir prêter l'oreille ni consentir à aucune nouveauté ni variation dans cette g^rande affaire, ils sont tous dans la même résolution de le soutenir et le maintenir, étant aussi persuadés qu'ils le sont de la justice et de la raison de cette cause. Ce que nous représentons à Votre Majesté pour la résoudre à donner présentement h nos prières et h nos instances réitérées un prince si désiré et attendu avec des acclamations qui augmentent de jour en jour, outre les avis que nous recevons à tout moment des applaudissements qu'on donne au testament du roi, accompagnés des louanges de celui que Dieu nous a donné et des vœux avec lesquels on aspire à le voir en possession du commandement. A ces vives et tendres expressions, nous ajoutons la ratification de toutes les offres sincères que ces royaumes font en général et en particulier de tout ce qu ils pourront faire pour le service du roi qu'ils attendent, et la congratulation que nous devons à Votre Majesté de voir le second de ses petits-fils nommé et proclamé roi d'Espagne avec des circontances aussi singulières que le sont celles qui se rencontrent en cette conjoncture. Dieu garde la personne de Votre Majesté, ainsi qu'il est besoin.
A Madrid, le 7« novembre 1700.
Je vais rapporter ensuite les articles du testament en vertu desquels notre prince a été appelé à la cou-
ronne de cette monarchie^; car les autres, pour la plupart, aussi bien que le codicille, sont des dispositions d'arrangement pour le gouvernement ou pour des legs pieux et autres qui sont étrangers au fait dont il s'agit et pourroient ennuyer le lecteur.
Article XIII.
En reconnoissant, conformément aux résultats de plusieurs consultations de nos ministres d'Etat et de Justice, que la raison sur quoi on a fondé la renonciation des dames Anne et Marie-Thérèse, reines de France, ma tante et ma sœur, à la succession de ces royaumes, a été d'éviter le danger de les unir à la couronne de France ; mais, reconnoissant aussi que ce motif fondamental venant à cesser, le droit de la succession subsiste dans le parent le plus proche, conformément aux lois de nos royaumes, et qu'aujourd'hui ce cas se vérifie dans le second fils du Dauphin de France : pour cette raison, nous conformant aux susdites lois, nous déclarons notre successeur, en cas que Dieu nous appelle à lui sans laisser d'enfants, le duc d'Anjou, second fils du Dauphin, et, en cette qualité, nous l'appelons à la succession de tous nos royaumes et seigneuries, sans excepter aucune partie, et nous déclarons et ordonnons à tous nos sujets et vassaux de tous nos royaumes et seigneuries que, dans le cas susdit, si Dieu nous retire sans successeur légitime, ils aient à le recevoir et le reconnoître pour leur roi et seigneur naturel et qu'on lui en donne aussitôt la possession actuelle sans aucun délai, après le serment qu'il doit faire d'observer les lois, immunités et coutumes de nosdits royaumes et seigneuries.
1. Le texte du testament de Charles II, en espagnol, se trouve dans Du Mont, Corps diplomatique, t. VII, 2« partie, p. 485.
Et, parce que notre intention est qu'il est ainsi convenable, pour la paix de toute la chrétienté et de toute l'Europe et pour la tranquillité de nos royaumes, que cette monarchie subsiste toujours séparée de la couronne de France, et qu'il en préfère la jouissance à celle de cette monarchie, en tel cas, ladite succession doit passer au duc de Berrv, son frère, troisième fils dudit Dauphin, en la même forme et manière. Et, en ce cas que le duc de Berry \ienne h mourir aussi ou qu'il vienne à succéder h la couronne de France, en ce cas nous déclarons et appelons à ladite succession l'Archiduc, second fils de l'Empereur notre oncle. Et, venant à manquer ledit Archiduc, en tel cas nous déclarons et appelons h ladite succession le duc de Savoie et ses enfants ; et notre volonté est que tous nos sujets et vassaux l'exécutent et s'y soumettent comme nous l'ordonnons et qu'il convient à leur tranquillité, sans qu'ils permettent le moindre démembrement et diminution de la monarchie fondée avec tant de gloire par nos prédécesseurs. Et, parce que nous désirons ardemment que la paix et l'union, si importantes à la chrétienté, se conservent entre l'Empereur notre oncle et le roi Très Chrétien, nous leur demandons et les exhortons d'affermir ladite union par le lien du mariage entre le duc d'Anjou et l'archiduchesse, afin que, par ce moyen, l'Europe jouisse du repos dont elle a besoin.
Article XIV.
Et, au cas que nous venions à manquer de successeur, ledit duc d'Anjou doit succéder à tous nos royaumes et seigneuries, non seulement à ceux qui appartiennent à la couronne de Castille, mais aussi à ceux de la couronne d'Aragon et de Navarre, et à tous ceux que nous avons dedans et dehors l'Espagne, notamment, à l'égard de la couronne de Castille, Léon, Galice, Tolède, Séville, Gre- III 4
nade, Cordoue, Murcie, Jaën, Algarves, Algésiras, Gibraltar, îles Canaries, Indes, îles et terres fermes de la mer Océane, du Nord et du Sud, des Philippines et autres îles, terres découvertes et qu'on découvrira à l'avenir, et tout le reste, de quelque manière qu'il appartienne à la couronne de Castille; et, pour ce qui regarde la couronne d'Aragon et nos Etats et royaumes d'Aragon, Valence, Catalogne, Naples, Sicile, Majorque, Minorque, Sardaigne et toutes les autres seigneuries et droits, de quelque manière qu'ils appartiennent à cette couronne royale, et dans notre Etat de Milan, duché de Brabant, Limbourg, Gueldres, Flandres et toutes les autres provinces, Etats, dominations et seigneuries qui nous appartiennent et peuvent nous appartenir dans les Pays-Bas, droits et autres actions qui nous sont échus en vertu de la succession des États. Nous voulons qu'aussitôt que Dieu nous aura retiré de cette vie, ledit duc d'Anjou soit appelé et soit roi, comme ipso facto il le sera, de tous, nonobstant toutes sortes de renonciations et actes qu'on ait faits au contraire, parce qu'ils manquent de justes raisons et de fondements. Nous ordonnons aux prélats, grands, ducs, marquis, comtes et personnes aisées, aux prieurs et commandeurs, gouverneurs de forteresses, aux chevaliers, chefs, justiciers, et à tous les conseils, administrateurs de justice, prévôts, échevins, officiers et gens de bien de toutes les cités, villes, paroisses et terres de nos royaumes et seigneuries, et à tous vice-rois et gouverneurs, châtelains, commandants, gardes des frontières deçà et delà la mer, et tous autres ministres et officiers, tant du gouvernement de la paix que des armées et flottes sur terre et sur mer, et aussi en tous nos royaumes et Etats de la couronne d'Aragon, de Castille, de Navarre, Naples et Sicile, et État de Milan, Pays-Bas, et en tout autre lieu à nous appartenant, et à tous nos autres vassaux et sujets naturels, de quelque qualité et prééminence qu'ils puissent
être, en quelques lieux qu'ils habitent et se trouvent, pour la fidélité, loyauté et vasselage qu'ils nous doivent et sont obligés comme à leur roi et seigneur naturel, en vertu du serment de fidélité et hommage qu'ils nous ont fait et dû faire, que, lorsqu'il plaira à Dieu de nous retirer de cette vie, ceux qui se trouveront présents, sitôt qu'il viendra à leur connoissance, conformément à ce que les lois de nos susdits rovaumes, Etats et seigneuries ordonnent en pareil cas et à ce qui se trouve établi par ce testament, qu'ils aient à recevoir le susdit duc d'Anjou (en cas que je vienne à mourir sans successeur légitime) pour leur roi et seigneur naturel, propriétaire de nosdits Etats, rovaumes et seigneuries en la forme déjà réglée; qu'on arbore les étendarts pour son service en faisant les actes des solennités qu'on a coutume de faire en pareil cas, conformément à la coutume de chaque royaume et province ; et qu'ils prêtent et fassent prêter et montrent la fidélité et obéissance que, comme sujets et vassaux, ils sont obligés à leur roi naturel. Et nous ordonnons à tous les commandants des forteresses, châteaux et maisons pleines et à leurs lieutenants, de quelques villes, villages et lieux que ce soit, qu'ils rendent hommage selon les coutumes d'Espagne, de Castille, d'Aragon et de Navarre, eux et tous ceux qui leur appartiennent; et, dans l'État de Milan et autres Etats et seigneuries, selon la coutume de la province et lieu où ils se trouveront, le gardant pour le service dudit duc d'Anjou tout le temps qu'il leur sera ordonné, pour le remettre par son ordre à celui qui leur sera envoyé, leur ordonnant de faire accomplir exactement tout ce qui a été dit, pour ne pas s'attirer les peines que méritent les rebelles et désobéissants à leur roi par leur violement de la foi et la lovauté qui lui est due.
[J'ai cru devoir rapporter à la lettre ces deux articles, afin que le sens n'en soit en rien altéré et
d'autant qu'ils font partie d'un testament peut-être unique en son espèce et tout à fait singulier par rapport aux clauses qu'il contient et à l'éloignement qu'il y avoit eu de tout temps entre les deux nations, joint à cela que ces sortes de pièces deviennent fugitives par les laps de temps. Du reste, il ne m'appartient pas de décider si ce testament rappeloit avec justice l'héritier dans son ordre naturel, en annulant toutes les renonciations solennelles antécédentes et les dispositions testainentaires des autres rois d'Espagne, ces sortes d'affaires ne se disputant pas, comme celles des particuliers, par les règles de la jurisprudence, mais par la loi du plus fort.]
La première chose que fit Sa Majesté, après la réception des lettres de la junte ou régence d'Espagne et du testament, fut d'assembler son Conseil, devant lequel le fait fut exposé. Les sentiments se trouvèrent d'abord partagés; [les uns ne furent pas d'avis de l'accepter, à cause de l'engagement précédent du partage et des guerres que l'on voyoit bien qu'il faudroit soutenir contre le compétiteur et contre le reste de l'Europe, qui ne souffriroit jamais une telle résolution, et qui lui étoit si périlleuse, sans tâcher de l'empêcher de toutes ses forces par la voie des armes, dont le succès est incertain ; ce qui pourroit bien mettre la France en grand danger, épuisée qu'elle étoit déjà des guerres précédentes, dont elle ne faisoit que de sortir, ou tout au moins la dénueroit tellement d'hommes et d'argent qu'elle n'en pourroit revenir de très longtemps; car l'extrême foiblesse des Espagnols, toujours à charge à leurs protecteurs, ne donnoit pas lieu d'espérer d'en tirer un secours qui
pût servir à la décharge de la France. Au contraire, on jugeoit qu'il en faudroit faire tous les frais et diviser ses forces en autant de parties que la monarchie espagnole avoit d'États séparés. D'où on concluoit avec grande raison qu'il étoit fort difficile d'empêcher que l'Angleterre et la Hollande, secondées des forces de l'Allemagne, et deux États si puissants sur la mer et en argent, ne trouvassent un foible en quelque part où s'établir; ce qui pourroit, avec les malintentionnés au gouvernement présent, entraîner une perte totale de cette monarchie, avec la ruine évidente de la France, qui en auroit fait tous les frais.]
[D'un autre côté, le brillant et l'éclat de tant de couronnes qui s'offroient pour un cadet de la maison de France flattoient trop doucement les yeux et le cœur. Le moyen de résister à tant d'appâts et de gloire, quand on est naturellement prévenu par l'ambition et que le penchant d'y satisfaire est celui qui domine! Ainsi, tous les raisonnements plausibles y cédèrent ; on n'en chercha plus que pour les détruire, et on alla se persuader que, si ce testament fatal n' étoit accepté par la France, il mettroit, par son refus, la maison d'Autriche en plein droit d'être appelée et reconnue par tous les peuples de cette vaste monarchie. Mais on ne voulut pas songer, tant on étoit prévenu, que la même raison, pour maintenir l'équilibre dans l'Europe, subsistoit à l'égard de la maison d'Autriche comme à celui de la maison de France et que les autres puissances, et notamment l'Angleterre et la Hollande, les deux plus puissantes, ne permettroient jamais, sans se forger des fers, que l'une ou l'autre maison possédât tranquillement la
totalité de cette belle succession et qu'elles prendroient infailliblement, pour l'empêcher, le parti de l'une ou de l'autre et risqueroient le tout pour le tout.]
Toute cette probabilité ne servit de rien. La France étoit trop enchantée de ses prospérités dernières; les peuples en sont dociles ; l'autorité despotique n'y est que trop bien établie. Il fut donc résolu dans le Conseil d'accepter le testament, sans aucune restriction. Le Conseil étant levé, Sa Majesté fit venir dans son cabinet Mgr le Dauphin, les princes ses fils, Mgr le duc d'Orléans, Mgr le duc de Chartres, MM. les princes du sang, l'ambassadeur d'Espagne résidant à sa cour^ et quelques grands seigneurs, et, s'adressant à Mgr le duc d'Anjou, il lui dit ces paroles, ou l'équivalent : « Le feu roi d'Espagne vous appelle par son « testament pour être son successeur en tous ses « royaumes et pays. Il est mort; les peuples vous « demandent, et je vous salue roi de cette monarchie, « en vous souhaitant toute sorte de gloire, de bonheur « et de prospérité. » En même temps, il l'embrassa et lui donna la droite^. Mgr le Dauphin et les princes ses frères en firent autant, et le Roi, adressant la parole à l'ambassadeur d'Espagne, lui dit : « Monsieur, voilà « votre roi. » En même temps, ce ministre se jeta à ses genoux et fut le premier de tous les Espagnols qui lui
1. Manuel de Semmenat, marquis de Castel-dos-Rios, arrivé en 1698 ; Philippe V le fit grand d'Espagne en 1701 et vice-roi du Pérou en 1702.
2. C'est-à-dire : le fit placer à sa main droite. — Pour cette scène, voyez le Journal de Dangeau, t. VII, p. 417-422, les Mémoires de Sourches, t. VI, p. 308-310, ceux de Saint-Simon, t. VII, p. 320 et suivantes, etc.
rendit hommage. Peu après, les deux rois sortirent du cabinet, et toute la cour salua le nouveau roi.
Incontinent après cette démarche solennelle, Sa Majesté la notifia à la cour de Madrid par un courrier exprès, et, dès qu'il fut arrivé et eut remis ses dépêches, le nouveau roi y fut proclamé sous le nom de Philippe V, avec de grandes acclamations des peuples. Aussitôt, la régence envoya ordre à tous les vice -rois et gouverneurs de cette monarchie d'en user de même, chacun à part soi ; et tout cela s'exécuta universellement, sans la moindre contradiction et avec beaucoup de démonstration d'une joie extrême.
Dès que cela fut fait, on songea à faire partir le nouveau roi, qui fut accompagné par les princes ses frères jusques aux hmites qui séparent les deux royaumes ^ Étant arrivé à Madrid, il fut reçu et couronné avec toute la pompe, la solennité et les acclamations qu'il pouvoit désirer.
Sans qu'il soit ici besoin d'un ample récit, on peut facilement s'imaginer la surprise et l'étonnement de presque toute l'Europe sur un pareil événement, et si peu attendu. Le Roi, qui en étoit bien persuadé, et qui pourtant vouloit tâcher d'éviter une guerre dont il prévoyoit les conséquences, surtout dans le nouvel avènement du roi son petit-fils, dépêcha incontinent un ambassadeur en Hollande^, avec une de ses lettres
1. Il y a diverses relations de ce voyage, notamment une du duc de Bourgogne lui-même, imprimée en 1759 dans les Curiosités historiques ou Recueil de pièces utiles à Vhistoire de France, t. II, p. 93-250. Le départ eut lieu le 4 décembre 1700, et le Roi conduisit son petit-fils jusqu'à Sceaux.
2. Gabriel, comte de Briord, qui avait été envoyé à Turin en 1697 ; il fut fait conseiller d'État en 1701 et mourut en 1703.
et un mémoire qu'il présenta aux États-Généraux le 4 décembre.
[Gomme ce sont des pièces principales qui deviennent fugitives, et que le mémoire est d'une tournure singulière, je ne puis m' empêcher de les rapporter ici; je vais commencer par la lettre.]
[Très chers grands amis, alliés et confédérés, La tranquillité de l'Europe est si solidement établie par la juste disposition que le feu roi d'Espagne, notre très cher et très aimé frère, a faite de ses royaumes et Etats en faveur de notre très cher et très aimé petit-fils, Philippe V, présentement roi d'Espagne, que nous ne doutons pas de hi part que vous prendrez à son avènement à la couronne d'Espagne. Nous lui avons déjà fait connoître ici l'afiFection véritable que nous avons pour vous, et, comme nous sommes persuadés que ses sentiments seront conformes aux nôtres, l'étroite intelligence qui sera désormais entre notre couronne et celle d'Espagne nous donnera de nouveaux moyens de vous marquer l'intérêt que nous prenons à ce qui vous regarde et l'amitié sincère que nous avons pour vous. Le comte de Briord, notre ambassadeur extraordinaire, vous en donnera de nouvelles assurances. Et cependant, très chers grands amis, alliés et confédérés, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Écrit à Versailles, le 29 novembre 1700.]
[Pour ce qui regarde le mémoire, il étoit conçu en ces termes :
[Si Messieurs les États-Généraux des Provinces-Unies paroissent présentement surpris que le Roi ait accepté le testament du feu roi d'Espagne, ils remercieront bientôt Sa Majesté de préférer en cette occasion le repos public aux avantages de sa couronne. Il suffira qu'ils aient le sens
d'examiner avec leur prudence ordinaire les troubles infinis que l'exécution du traité de partage produiroit, et cette même prudence les fera désister de la demande contenue dans le mémoire qu'ils ont remis à l'ambassadeur de Sa Majesté. Ils avoueront que le malheur de l'obtenir seroit commun à toute l'Europe, et certainement ils jugeront que rien n'est plus opposé au traité que d'en abandonner l'esprit pour s'attacher uniquement aux termes.]
[Car, enfin, il a fallu, dans cette conjoncture, distinguer l'un et l'autre. L'esprit et les termes du traité étoient unis pendant que le roi d'Espagne a vécu; mais les dernières dispositions de ce prince et sa mort y mettent une telle dîflPérence, que l'un est absolument détruit si les autres subsistent; le premier maintient la paix générale, les termes causent une guerre universelle. Cette seule objection vraie décide du choix h faire pour se conformer à l'objet principal du traité tel qu'il est exprimé par ses premiers articles.]
[Maintenir la tranquillité générale de l'Europe, conserver le repos public, éviter une nouvelle guerre par un accommodement des disputes et des diflpérends qui pourroient résulter au sujet de la succession d'Espagne ou par l'ombrage de tant d'Etats soumis sous un même prince; c'est pour de tels motifs que le Roi a pris avec ses alliés les mesures nécessaires pour prévenir la guerre que l'ouverture de la succession d'Espagne sembloit devoir exiger.]
[La vue de Sa Majesté n'a pas été d'acquérir par un traité les royaumes de Naples et de Sicile, la province de Guipuzcoa et le duché de Lorraine; ses alliés n'avoient aucun droit sur ces Etats; peut-être auroit-elle obtenu des avantages plus considérables par ses armes si elle avoit eu dessein de les employer à l'occasion de la mort du roi d'Espagne; mais, son principal objet étant de maintenir la paix, elle a traité sur cet unique fondement et a permis à Mgr le Dauphin de se contenter du partage destiné à lui
58 IVIÉMOIRES DE SALNT-HILAIRE. [1700
tenir lieu de tous ses droits sur la succession entière de cette monarchie.]
[Il arrive donc que les mesures prises dans la vue de maintenir la tranquillité publique produisent un effet tout contraire, qu'elles engagent toute l'Europe dans une nouvelle guerre, s'il de\^ent nécessaire pour conserver la paix d'user de moyens différents de ceux qu'on s'y étoit proposé. Si cette route nouvelle ne cause aucun préjudice aux puissances alliées de Sa Majesté, le seul désavantage retombe sur elle. Qu'elle veuille bien sacrifier ses propres intérêts au bonheur général de la chrétienté, non seulement il dépend de Sa Majesté de le faire, mais encore a-t-elle lieu de croire que ses alliés loueront sa modération, son amour pour la paix, plutôt que de se plaindre d'un changement que le bien public demande; qu'ils la remercieront d'une résolution qu'il étoit impossible de différer sans s'exposer en même temps aux longues et sanglantes guerres que Sa Majesté, de concert avec eux, a voulu prévenir.]
[On en voyoit déjà les premières apparences : les Espagnols, jaloux de conserver leur monarchie entière, se préparoient de tous côtés à la défense; le Milanois, les royaumes de Naples et de Sicile, les provinces, les places comprises dans le partage, tout se mettoit en état de se maintenir unis au corps de la monarchie d'Espagne; la nation demandoit seulement pour s'opposer à la division un roi qu'elle pût légitimement reconnoître, et, quoique l'inclination de tous les Etats des rovaumes d'Espagne fût universellement portée pour un prince de France, les sujets de cette monarchie auroient été fidèles à ceux que la disposition du feu roi Catholique leur indiqueroit, au refus d'un fils de Mgr le Dauphin.]
[Ils n'étoient plus incertains que sur l'acceptation; car, enfin, le feu roi ayant rendu justice au véritable héritier, son refus auroit autorisé l'Espagne à se soumettre à l'Ar-
nOO] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. 59
chiduc. Personne apparemment ne doutera que l'Empereur n'eût accepté le testament; la succession d'Espagne pour son second fils auroit été le but de ses longues négociations à Madrid; ses traités dans l'Empire étoient pour la même fin; il n'auroit refusé de souscrire à celui de partage que dans cette unique espérance. Il seroit bien difficile de persuader que, prêt de recueillir le fruit de tant de peines, il eût voulu le perdre et se contenter des mêmes ofires qu il auroit constamment rejetées.]
[Ainsi, l'Archiduc devenant roi d'Espagne du consentement de toute la nation, il falloit, pour exécuter le traité, conquérir les rovaumes et Etats résersés pour le partage de Mgr le Dauphin; il n'y avoit plus de lieu d'alléguer le sort fait aux légitimes héritiers; leurs droits avoient été reconnus ; il falloit attaquer un prince déclaré successeur de tous les Etats de la monarchie.]
[Ses nouveaux sujets accoutumés à la fidélité envers leurs maîtres, instruits du refus des véritables héritiers, auroient été aussi zélés pour lui que toujours ils l'ont été pour les rois précédents. Messieurs les Etats-Généraux, informés par le Roi de toutes ses démarches pour l'exécution du traité, savent que Sa Majesté, sollicitant ouvertement les princes de l'Europe d'entrer dans les mêmes engagements, n'a jamais tenté par des voies secrètes la fidélité des sujets du feu roi Catholique. Elle n'avoit donc aucune intelligence, ni dans les royaumes de Naples et de Sicile ou dans aucun des Etats compris dans le partage de Mgr le Dauphin ; la force ouverte étoit l'unique moyen de les attaquer; mais la guerre, une fois commencée, après avoir refusé la justice que le feu roi Catholique vouloit faire aux princes de France, étoit difficile à terminer; un roi possesseur de toute la monarchie d'Espagne et sans aucune condition auroit été réduit à de grandes extrémités avant que de céder les royaumes de Naples et de Sicile, la province de Guipuzcoa, le duché de Milan et les
autres pays et places dont le partage de Mgr le Dauphin devoit être composé.]
[Il est inutile d'examiner quelles auroient été les suites de cette guerre; elle étoit inévitable, et cette certitude suffit pour faire voir que les sages précautions prises pour maintenir une paix inviolable en Europe étoient absolument renversées par les mêmes moyens qu'on auroit jugés seuls propres à l'entretenir.]
[On dira peut-être que l'Empereur, connoissant les inconvénients de la guerre, les incertitudes, les malheurs qu'elle entraîne avec elle, auroit accepté le traité; que, renonçant au testament, il auroit obligé l'Archiduc à se désister de ses droits et à se contenter du partage stipulé pour lui.]
[L'Empereur étoit véritablement maître de le faire ; mais ses refus précédents, portés jusques à l'extrémité, permettoient-ils de croire qu'il prît ces résolutions? Quand même il les auroit prises, le repos public en étoit-il plus assuré? Le duc de Savoie est sans aucun engagement; il est appelé par le testament au défaut des princes de France et de l'Archiduc. Quelle offre pourroit-on lui faire assez considérable pour l'empêcher de faire valoir ses nouveaux droits et pour balancer les avantages qu'il en pouvoit espérer?]
[On ne dira pas que les puissances alliées l'auroienl substitué à l'Archiduc, puisqu'on suppose que l'Empereur auroit accepté le traité, que l'échange à lui proposé est infiniment inférieur à ce que l'avenir lui présente ; et son intérêt particulier ne l'obligeoit-il pas à faire valoir le testament en faveur du prince qui auroit voulu s'y conformer?]
[Enfin, la disposition faite par le roi Catholique produisoit encore de nouveaux embarras pour le choix du prince à substituer à l'Archiduc. Puisque Messieurs les Etats-
Généraux rappellent cet article secret du traité, ils auront apparemment examiné quel étoit le prince en état de soumettre les EspagTiols à son obéissance; lequel auroit voulu, malgré la nation, monter sur le trône d'Espag-ne et soutenir les restes de la monarchie démembrée contre les entreprises de l'Archiduc, autorisé par testament du feu roi, et contre celles du duc de Savoie, intéressé à maintenir ses dernières dispositions. Il ne paroît pas qu'on eût aisément accommodé tant de différends, sans apporter le moindre trouble à la tranquillité générale; on ne pouvoit prévoir au contraire qu'une guerre universelle. Il falloit donc employer, pour conserver la paix, des movens différents de ceux qu'on s'étoit proposé en signant le traité,]
[Le plus naturel, le plus conforme au maintien de la tranquillité générale, le seul juste consistoit dans la résolution que le Roi a prise d'accepter le testament du feu roi Catholique. Si quelque prince a droit de s'opposer à ses dernières dispositions, il suffit de les lire pour juger que ce droit appartient à Mgr le Dauphin. Lorsqu'il veut bien s'en désister en faveur de son fils, le testament s'exécute sans trouble, sans effusion de sang, et les peuples d'Espagne reçoivent avec la paix un prince que la naissance, la disposition du feu Roi, les vœux unanimes de tous les Etats de la monarchie appellent à la couronne.]
[Si quelque puissance entreprenoit d'attaquer autant de droits réunis, elle se chargeroit inutilement du nom odieux de perturbateur du repos public; elle commenceroit une guerre injuste, sans apparence de succès. Mais, si cette guerre paroissoit juste lorsqu'elle seroit entreprise par les puissances qui se croiroient intéressées à traverser les avantages d'un prince de France, seroit-il de l'équité du Roi, de sa tendresse pour le roi d'Espagne, de tourner ses armes contre une nation dont le seul démérite seroit d'apporter à son nouveau roi, petit-fils de Sa Majesté, la
couronne d'une des plus puissantes monarchies de l'Europe et de lui demander pour toute grâce de vouloir bien l'accepter?]
[L'élévation des rois ne les peut dispenser de faire connoître l'équité des guerres qu'ils entreprennent. Quelles raisons Sa Majesté, juste comme elle est, pourroit-elle donner de reprendre les armes pour séparer une monarchie entièrement déférée au légitime héritier? On avoit voulu le priver de ses droks; l'Empereur, se croyant assuré des intentions du feu roi d'Espagne, se promettoit d'en recueillir toute la succession. La justice, l'honneur, l'intérêt de la couronne, la tendresse paternelle obligeant également le Roi à soutenir de toutes ses forces les droits de Mgr le Dauphin, les succès précédents instruisant de ce qu'on devoit craindre de l'effort de ses armes, le roi d'Angleterre et les Etats Généraux désirant également de prévenir la guerre, le Roi y consentit. Mgr le Dauphin voulut bien abandonner la plus grande partie de ses droits, à condition que les Etats qu'il s'étoit réservés lui seroient assurés. Ce désir égal de maintenir la paix produisit le traité, et c'est ainsi que, par de sages précautions prises pendant la vie d'un prince dont les fréquentes et dangereuses maladies annonçoient une mort prochaine, on crut rendre justice aux véritables héritiers et établir en même temps le fondement d'une paix solide dans l'Europe. Les disputes exécutées sur la validité de la renonciation de la feue Reine servirent de motif à cet accommodement.]
[En effet, il eût été inutile si la nullité de cette renonciation eût été aussi bien reconnue pendant la vie du feu roi Catholique qu'elle a été déclarée par son testament.]
[Enfin, il étoit nécessaire que le Roi voulût bien expliquer positivement s'il acceptoit le testament tel qu'il est en faveur du Roi, son petit-fils, ou bien si Sa Majesté le refusoit absolument. Il n'y avoit point de milieu, point de changement h proposer. Sa Majesté acceptant le testa-
ment, les droits sur toute la succession passent incontestablement à ce nouveau roi d'Espagne. Il ne lui est point permis de les séparer, d'accepter une partie de la succession et de refuser l'autre].
[Le refus du testament transportoit tous les droits h l'Archiduc, et il ne restoit pas même aux véritables héritiers de raison légitime de se plaindre si on leur eût fait quelque injustice. Par conséquent, en quelque cas que ce soit, Sa Majesté, voulant maintenir les conditions du traité, étoit obligé d'attaquer un prince légitime possesseur de la couronne d'Espagne, et toutefois les mesures quelle avoit prises avec ses alliés regardoient seulement le partage de la succession d'un prince dont la mort paroissoit prochaine.]
[Puisque la guerre étoit inévitable et injuste, si le Roi eût pris la résolution de s'en tenir aux termes du traité de partage, Messieurs les Etats-Généraux n'ont aucun sujet de se plaindre que Sa Majesté l'ait prévenue en acceptant le testament, à moins que cette résolution ne leur cause quelque préjudice. Jusques à présent, on ne le découvre point. La seule vue qu'ils ont eue est d'assurer la tranquillité générale, et on leur doit la justice de déclarer qu'ils n'ont stipulé pour eux-mêmes aucun avantage particulier : nulle pro^^nce, nulle place, nul port de mer dépendant de la monarchie d'Espagne, soit dans l'ancien ou dans le nouveau monde, nul article écrit pour faciliter leur commerce. Ils ont proprement fait l'office des médiateurs désintéressés entre le Roi et l'Empereur; ils ont voulu pacifier les troubles que les différends réciproques sembloient devoir bientôt produire. Si l'Empereur eût marqué le même désir de maintenir la paix, il eût souscrit au traité. Les engagements pris alors entre les seules parties véritablement intéressées auroient été différents ; mais il n'y a de traité qu'avec les médiateurs, et Messieurs les Etats-Généraux, informés de toutes les démarches du
Roi par rapport au traité, savent l'inutilité des instances faites à Vienne au nom de Sa Majesté ; ils savent que l'Empereur, persuadé que l'Archiduc seroit appelé à la succession entière des royaumes d'Espagne, ne vouloit s'engager à la séparation des États de cette monarchie qu'autant qu'elle lui auroit été utile pour étendre son autorité en Italie. Qu'ils se plaignent donc de l'Empereur et de ses refus continuels, s'ils voient avec peine que Sa Majesté ait accepté le testament.]
[Quoique le mémoire remis par leur ambassadeur puisse donner lieu de le croire, elle veut cependant surseoir encore son jugement jusques à ce qu'ils aient fait de plus sérieuses réflexions sur ce grand événement. Elle connoît la sagesse des conseils de la République. Toutes choses bien examinées, Messieurs les Etats-Généraux trouveront peut-être que tant d'Etats considérables acquis à la France suivant la disposition du traité pouvoient donner une juste jalousie de sa puissance, et, s'il dépendoit d'eux de choisir, les apparences sont qu'ils préféreroient encore, à l'exécution du traité selon les termes, l'état présent de la monarchie d'Espagne gouvernée par un prince de France sans division de ses Etats. Les peuples, en Angleterre et en Hollande, prévenoient déjà ce que le gouvernement décideroit en cette occasion, et les plaintes sur l'union des royaumes de Naples et de Sicile à la couronne de France marquoient ouvertement leur inquiétude pour le commerce de la Méditerranée.]
[Si le roi d'Espagne est prince de France, sa haute naissance, son éducation et l'exemple lui font connoître ce qu'il doit à sa gloire, au bien de ses peuples, aux intérêts de sa couronne. Ces considérations seront toujours les mêmes dans son esprit; elles le porteront à relever la splendeur de sa monarchie; et d'ailleurs la tendresse du Roi pour Sa Majesté Catholique seront certainement la plus forte barrière, l'assurance la plus solide que l'Europe
pouvoit désirer, et, si Tinteution du Roi à maintenir la paix permettoit encore la moindre crainte des desseins de Sa Majesté, on prendroit bien plus d'ombrages de trop d'États réunis sous un même prince si le traité pouvoit avoir son exécution.]
[Ces réflexions persuaderont apparemment Messieurs les États-Généraux que la justice, le bien de la paix, l'esprit même du traité ne permettoient pas que le Roi prît d'autres résolutions que celle d'accepter le testament du feu roi d'Espagne, qu'elle convient aux intérêts particuliers de la république de Hollande, qu'elle est conforme à ceux de toute l'Europe.]
[Le malheur seroit donc général s'il étoit possible que Sa Majesté eût égard, après la déclaration qu'elle a faite, aux instances contenues dans leur dernier mémoire, et véritablement elle est persuadée que jamais ils n'ont eu intention d'en obtenir l'effet. Ils sont trop éclairés pour avoir formé des vœux contraires à leurs lumières et aux véritables intérêts de leur république. S'ils étoient capables de s'oublier assez pour souhaiter effectivement que Sa Majesté voulût exécuter les conditions du traité, ils auroient fait voir les movens assurés de consommer le partage sans guerre, et du consentement général de toute l'Europe; ils auroient au moins nommé les princes prêts à joindre leurs forces pour en garantir les articles; ils auroient dénoncé celles que la république d'Hollande auroit données, soit par terre, soit par mer. Le mémoire, cependant, ne contient rien de semblable. Messieurs les États proposent seulement d'accorder à l'Empereur le terme de deux mois porté par l'article secret du traité. Ont-ils déjà perdu le souvenir qu'il y a sept mois que ce prince délibère, que ses réponses aux différentes instances qu'on lui a faites contenoient seulement un refus absolu de souscrire au partage? Qu'ils examinent quel auroit été le fruit de cette nouvelle proposition : l'Empereur refusoit
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le partage sur la simple espérance que le roi d'Espagne appelleroit l'Archiduc à la succession. Celte espérance étoit vaine alors, et l'efiFet l'a vérifié; cependant, si elle étoit capable de suspendre les résolutions de l'Empereur, que ne seroit pas à présent la certitude qu'il auroit de procurer à l'Archiduc toute la succession d'Espagne ; car, enfin, le délai de deux mois proposé en cette occasion par les Etats-Généraux auroit été regardé avec raison par les Espagnols comme un refus que le Roi auroit fait du testament du feu roi Catholique. Il n'y avoit pas d'apparence d'exiger d'eux d'attendre une réponse pendant un si long espace de temps; encore cette réponse, suivant les termes du traité, ne pouvoit être qu'un refus. Ainsi, la régence d'Espagne étoit obligée, pour se conformer aux intentions du feu roi Catholique, de déférer la couronne à l'Archiduc, et l'Empereur obtenoit, par le simple délai que Messieurs les Etsfts proposent, ce qu'il a recherché avec tant de peine. Ainsi, sous le prétexte spécieux de l'exécution du traité, ils assuroient à jamais la grandeur et la puissance de la maison d'Autriche.]
[Sa Majesté veut bien croire qu'ils n'ont pas eu ce dessein; il connoît trop l'intérêt qu'ils ont de mériter par leur bonne conduite l'honneur de son afifection et la continuation de sa bienveillance. Elle s'assure donc que, faisant plus de réflexion qu'ils n'ont faite aux témoignages qu'elle donne de son attention au maintien du repos public, au sacrifice qu'elle veut bien faire dans cette vue des Etats considérables qu'elle regardoit comme devant être unis h sa couronne, ils changeront leurs plaintes en remerciements, et, félicitant au plus tôt le roi d'Espagne sur son avènement à la couronne, ils tâcheront de mériter du Roi les mêmes marques de bonté qu'eux et leurs ancêtres ont reçues de Sa Majesté et des rois ses prédécesseurs.]
[Le comte de Tallard tut en même temps dépêché en Angleterre en qualité d'ambassadeur extraordinaire, où il présenta une lettre de Sa Majesté et un mémoire conçu dans le même esprit que ceux que je viens de rapporter. Cet ambassadeur n'y persuada rien ; il prit bientôt son audience de congé et revint en France. On connoitra dans peu les impressions que ces lettres et ces deux mémoires tirent près de ces deux puissances, et les effets qu'ils produisirent. Après cette démarche de la part du Roi, venons à celles qui suivirent.]
Depuis le traité de Ryswyk, les États-Généraux avoient vingt-deux bataillons de leurs troupes répandus dans les places de la Flandre espagnole qui leur servoient de barrière. Il fut concerté avec l'électeur de Bavière, qui en étoit gouverneur, que le Roi y feroit passer de ses troupes ce qu'il conviendroit pour les assurer à Sa Majesté Catholique ; et on prit sur cela de si justes mesures, qu'elles se trouvèrent en une même nuit aux portes de toutes ces différentes places, et y furent introduites à l'insu des troupes hollandoises par les ordres de l'Électeur; mais on fit dire à ces troupes qu'elles demeurassent tranquilles, et qu'elles étoient en une entière sûreté. Il me semble même qu'elles continuèrent quelque temps à y faire le service conjointement avec les Espagnols et les François qu'on y avoit introduits, tant elles furent dociles ^
D'un autre côté. Sa Majesté fit négocier des aUiances
1. C'est le 6 février au matin que les troupes françaises entrèrent par surprise dans les places des Pays-Bas espagnols qui avaient des garnisons hollandaises et les désarmèrent. Mais, au lieu de garder ces troupes prisonnières, Louis XIV
chez des puissances étrangères, [ou tout au moins des neutralités ;] mais on ne put gagner en Allemagne, avec l'électeur de Bavière qui l'étoit déjà, que celui de Cologne, son frère, [et le duc de Wolfenbuttel^, que l'Empereur remit bientôt dans son parti. Ainsi ce fut de l'argent et de la peine perdus.] Du côté d'Italie, le duc de Mantoue^ entra dans les intérêts de la France et de l'Espagne, et il persévéra jusques à la fin. Le duc de Savoie n'en usa pas de même ; car, quoiqu'il donnât la princesse sa fille en mariage au roi d'Espagne, et qu'il fût déclaré bientôt après généralissime des armées des deux Couronnes, et qu'on lui fît un parti très avantageux, il tourna casaque et se rangea dans la suite du côté de l'Empereur, où il crut mieux trouver son compte. C'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires.
Le Pape, le grand-duc de Toscane, les Vénitiens, qui favorisèrent pourtant sous main l'Empereur, et tous les autres États d'Italie, à l'exception du duc de Modène^, demeurèrent neutres, [de même que les Suisses, qui ne laissèrent pas de donner des troupes aux Hollandois pour de l'argent, ainsi qu'ils faisoient à la France.]
[Pour fournir à tant de dépense, la capitation fut rétablie, et, comme elle n'étoit pas suffisante, elle fut
eut la magnanimité de les renvoyer libres dès le 11 février, ce dont les Hollandais profitèrent contre lui.
1. Rodolphe-Auguste, duc de Brunswick- Wolfenbuttel depuis 1666, mourut en 1704.
2. Ferdinand-Charles IV de Gonzague, duc en 1665, mort en 1708.
3. Renaud d'Esté, duc de Modène depuis 1694, ne mourut qu'en 1737.
suivie d'une multitude d'édits bursaux qui ont toujours crû et augmenté jusques à présent au grand préjudice de cet État, et l'ont enfin affaissé à un point inexprimable, pendant qu'un tas de maltôtiers et de canailles de la lie du peuple se sont enrichis démesurément au dépens du plus pur sang de tout ce qui valoit incomparablement mieux qu'eux, et ont englouti tellement presque tout l'argent du royaume qu'on disoit alors qu'il falloit qu'il fût tombé dans un abîme, tant le discrédit et la disette en étoit grande. JMais finissons cette déplorable digression pour dire que l'Empereur tenta inutilement le prince de Vaudémont, gouverneur du Milanois pour le feu roi d'Espagne, de lui remettre cet État, et que, sur son refus, il se prépara à y envoyer une armée sous le prince Eugène de Savoie, un de ses généraux, qui s'est rendu si célèbre dans la suite.] Ceci fut cause que le Roi y envoya aussi une armée qui fut commandée d'abord par le maréchal de Catinat.
Pendant que tous ces préparatifs se faisoient de part et d'autre, Sa Majesté fit munir, à ses dépens, les places des Pays-Bas espagnols ; et l'on y fit une levée de quarante bataillons et de plusieurs régiments de cavalerie et de dragons, sous le nom postiche de troupes du cercle de Bourgogne. On ne cessoit de solliciter vivement les États-Généraux de reconnoître le nouveau roi d'Espagne, et, pour les y déterminer plus efficacement. Sa Majesté jugea à propos d'envoyer un autre corps de ses troupes dans la Gueldre espagnole, avec une grande quantité de grosse artillerie, d'autres attirails et des munitions de guerre et de bouche. Les Provinces-Unies se virent donc environnées de troupes presque de tous côtés, toutes prêtes à fondre sur elles.
Leur État étoit désarmé, aussi bien que l'Angleterre ; le premier, sous la bonne foi du traité de partage; l'autre, par épargne, et par la jalousie de la nation, [et ce que les États-Généraux avoient conservé de meilleures troupes étoit encore dans les places des Pays-Bas espagnols comme détenues.] Toutes ces raisons, jointes au péril évident qu'ils couroient d'une seconde invasion de la France, plus facile que celle de 1672, parce qu'elle étoit maîtresse des places des Pays-Bas espagnols, et même de la Gueldre, où elle établissoit de gros magasins, engagèrent les États- Généraux des Provinces-Unies, pour gagner du temps, à faire deux démarches : la première, de reconnoitre le nouveau roi d'Espagne; l'autre, de demander à entrer en négociation, et qu'on laissât revenir dans leurs provinces les troupes hollandoises qui étoient dans les places des Pays-Bas espagnols. L'un et l'autre leur fut accordé, tant on avoit envie d'éviter la guerre. Le comte d'Avaux^ fut dépêché en Hollande pour négocier; mais l'événement a fait connoître qu'on s'étoit trop pressé de leur renvoyer leurs troupes, et qu'en cela on manqua de bonne politique.
Les États-Généraux firent part en même temps au roi d'Angleterre de ce ({u'ils venoient de faire, et des raisons qui les y avoient engagés [et chargèrent leur envoyé extraordinaire près de sa personne de lui présenter le mémoire suivant :]
[«Le soussigné, envoyé extraordinaire des Provincesce Unies, a ordre de représenter à Votre Majesté, avec
1. Tome I, p. 300. M. d'Avaux ne resta pas longtemps à la Haye; il revint à Versailles dès le mois d'août 1701, ayant échoué dans ses négociations.
« tout le respect possible, que, Leurs Hautes Puissances « avant considéré que leur retardement à reconnoitre le « duc d'Anjou pour roi d'Espagne étoit mal interprété, « comme si leur but n'étoit que de gagner du temps pour a se mettre en état de prendre les armes, elles se sont « crues obligées à reconnoitre le duc d'Anjou, sans des 4 restrictions qui n'eussent pu que leur attirer les irrup- < tions de la France et la perte de leurs garnisons « dans les places espagnoles dont elle s'est emparée; « mais Leurs Hautes Puissances se réservent à stipuler « dans les négociations prêtes à commencer avec leurs « députés et ceux de France les conditions nécessaires « pour assurer le repos de l'Europe.]
[« C'est dans ces conférences que les États-Généraux « ont résolu de ne rien faire sans le consentement de « Votre Majesté et des autres potentats intéressés à la d conservation de la paix. Le soussigné envoyé extraor- « dinaire a des ordres exprès d'en assurer Votre a Majesté en particulier, et que les États ne feront « aucune démarche que de concert avec elle, la priant « qu'à cette fin, elle veuille envoyer les instructions et « les ordres nécessaires à son ministre à la Haye pour « agir conjointement en cette négociation, afin qu'il ne « soit rien conclu sans la participation des uns et des « autres, et jusqu'à ce que l'Angleterre et la Hollande « trouvent également leurs sûretés. »]
[A quoi il ajouta que, « comme il peut arriver, dans « la négociation, qu'il ne sera pas possible que les « États-Généraux conviennent avec la France et l'Es- «[ pagne sur des conditions raisonnables, et que, la négoce ciation étant rompue sur ces difficultés, les États pour- « ront être attaqués par les nombreuses forces que la
« France a fait avancer jusque sur leurs frontières, ils fi auront alors besoin du secours de l'Angleterre. C'est « dans cette pressante nécessité que leur envoyé a « ordre de prier Votre Majesté d'ordonner que les « secours leur seront envoyés en conformité des traités « des deux nations afin qu'ils puissent compter « là-dessus. »]
[Un prince moins sage (jue le roi d'Angleterre et aussi animé contre la France et son parti, ou bien qui auroit moins connu l'esprit et le génie de la nation angloise, auroit peut-être, en vertu des prérogatives royales, répondu de son chef à ce mémoire; mais, dans l'envie qu'il avoit de mieux réussir et de mieux frapper son coup, il en usa tout autrement, et, en le communiquant, comme il le fit, à son Parlement, c'étoit un moyen certain d'en tirer tous les secours et les subsides nécessaires en cas d'une rupture ouverte avec la France, contre laquelle il étoit extrêmement piqué à cause de la violation du traité de partage où il avoit eu tant de part dans l'envie qu'il avoit d'éviter une guerre certaine et générale dès que le décès de Charles II, roi d'Espagne, arriveroit, tout au moins de donner tant d'occupation à la France pour se maintenir dans les États qui lui étoient dévolus par ce partage, qu'elle ne pût, de longtemps, troubler et inquiéter ses voisins sur ce qui leur appartenoit. Dans le même temps que ce prince reçut ce mémoire de la part des États-Généraux, le jeune duc de Glocester vint à mourir 1. Il étoit fils du prince de Danemark et
1. Guillaume de Holstein, duc de Glocester, né en 1689, mourut le 10 août 1700.
de la princesse Anne d'Angleterre, et par conséquent devenu, depuis la dernière révolution, héritier présomptif de ces couronnes ; car le roi d'Angleterre n'eut point d'enfants de son mariage avec la sœur aînée de cette princesse.]
[Il se servit encore avec utilité de cet événement pour faire passer en manière de loi dans son Parlement la succession de ses royaumes dans la ligne protestante où nous la voyons aujourd'hui, avec peu d'apparence que le légitime héritier remonte jamais sur le trône de ses pères.]
[Le premier point du discours que le roi d'Angleterre tint à son Parlement roula sur ce sujet, et, dans le second, il n'eut pas moins d'efficace. Il leur représenta que la mort du roi d'Espagne, avec la déclaration de son successeur à cette monarchie, avoit fait un si grand changement dans les affaires de l'Europe, qu'il se trouvoit obligé de les prier de considérer fort mûrement l'état où elles étoient présentement, ne doutant pas qu'ils ne prissent là-dessus les résolutions les plus avantageuses qu'il seroit possible pour l'intérêt et la sûreté de l'Angleterre, pour la conservation de la religion protestante en général, et pour la paix de toute l'Europe. A quoi il ajouta, en s'adressant aux Communes, qu'il leur recommandoit d'accorder tels subsides qu'ils jugeroient à propos pour le service de cette année, par rapport à la conjoncture présente; d'avoir égard à l'état de la flotte, en considérant l'augmentation nécessaire à y faire; et, qu'étant le boulevard de la nation, elle devroit être augmentée et entretenue plus nombreuse et mise en bon état. Ce prince finit ce discours en exhortant le Parlement à
prendre des résolutions si promptes, si unanimes et si vigoureuses sur des affaires aussi importantes que celles qui étoient devant eux, qu'il parût par ces résolutions, tant au dehors qu'au dedans, qu'ils étoient parfaitement unis ensemble, et que son sentiment étoit que rien ne pou voit contribuer davantage à leur sécurité, que de se rendre considérables au dehors. Il en demeura là et ne s'ouvrit pas davantage.]
[La réponse du Parlement fut conforme aux désirs de Sa Majesté Britannique, et, après l'avoir remercié de la communication qu'il lui avoit plu de leur faire du mémoire des États-Généraux dont j'ai parlé, ils lui accordèrent non seulement des subsides considérables, mais consentirent de plus à ce que la flotte fût augmentée et mise en bon état, et le prièrent de faire, avec les princes et les puissances étrangères, tous les traités et alliances qu'il jugeroit bon être pour maintenir l'équihbre entre les puissances de l'Europe et la conservation de la paix.]
[Un autre événement concourut encore à faire obtenir à ce prince tout ce qu'il désiroit de son Parlement, et il sut sagement s'en prévaloir, quoiqu'il n'en fît pas grand cas : le duc de Melford, ministre et secrétaire d'État du roi Jacques*, réfugié en France, écrivit une lettre en Angleterre par laquelle il donnoit de grandes espérances à ceux de son parti d'un prompt rétablissement du roi^ son maître dans ses États, et surtout
1. Jean Druramond de Melfort (1650-1714), ancien secrétaire d'État de Jacques 11, qui le créa duc en 1692, avait été disgracié en 1694 et relégué à Rouen.
2. La lettre était adressée, non pas en Angleterre, mais à son frère lord Perth à Saint-Germain. Elle alla à Londres par
en Ecosse. Il n'est pas difficile de croire que, par là, il avoit envie de porter les Jacobites ou partisans du roi Jacques (c'est ainsi qu'on les nomma) à exciter quelques troubles qui divisassent l'Angleterre dans cette conjoncture. Quoi qu'il en soit, la lettre fut interceptée et ne fit d'autre effet que de faire exiler son auteur*, afin de témoigner à l'Angleterre que la France le désapprouvoit et n'y avoit aucune part; mais le Parlement en prit occasion de supplier le roi d'Angleterre de donner les ordres nécessaires pour faire saisir les armes et les chevaux des catholiques et autres personnes suspectes, et de faire exécuter les lois en les faisant éloigner de la capitale, et d'abondant ils le supplièrent d'ordonner qu'on équipât incessamment telle flotte qu'il jugeroit nécessaire pour la défense de Sa Majesté et du royaume. Il lui fit incontinent réponse en leur témoignant que cette adresse lui étoit très agréable, et qu'elle ne manqueroit pas de satisfaire à tout ce qu'ils souhaiteroient pour leur défense et leur sûreté réciproque-.]
[Ainsi tout sembloit accéder au roi d'Angleterre dans le Parlement, lorsqu'un nuage s'y éleva, qui menaçoit d'un prochain orage, que Sa Majesté Britannique ne laissa pas de dissiper par sa prudence.]
[Les seigneurs de la Chambre haute, puis les Communes, excités apparemment par le péril que leur
erreur, crut-on ; mais on accusa Melfort de s'être laissé gagner par le roi Guillaume. Le texte de la lettre se trouve dans les Mémoires de Lamberty, t. I, p. 467-470.