On l'envoya à Angers
2. Voyez les correspondances de Londres dans la Gazette d'Amsterdam, n°* xix-xxiv.
royaume alloit courir par l'agrandissement de la maison de France, ou bien par une espèce de jalousie de leurs privilèges et de leur liberté, en ce que leur roi avoit fait négocier le traité de partage sans le leur avoir communiqué, et seulement par l'avis et le conseil des seigneurs de son conseil privé et notamment du Mylord Portland, qui l'avoit négocié et qui étoit Hollandois de nation, présentèrent à Sa Majesté Britannique des adresses très vives, en improuvant fort ce traité et disant, comme c' étoit la vérité, qu'il avoit donné lieu au testament du dernier roi d'Espagne, et qu'en mettant la France, au moyen de ce partage, en possession de tant de grands États de la monarchie d'Espagne, que cela ne s'étoit pu faire qu'avec la ruine de leur commerce, d'où elles concluoient avoir grande raison d'attribuer à ce traité les dangers qui menaçoient leur royaume et la paix de l'Europe. Ittais le testament du feu roi d'Espagne et les dispositions de la France à n'en rien relâcher ayant tout à fait annulé ce partage, le roi d'Angleterre jugea très prudemment qu'il n'étoit pas à propos d'aigrir les esprits par des répliques inutiles, et, s'attachant uniquement au fait principal dont il s'agissoit alors, il chercha à les apaiser par une communication exacte de toutes les négociations qu'il faisoit et des mesures qu'il prenoit pour leurs intérêts communs. Cependant, le Parlement ne laissa pas de persister à supplier Sa Majesté Britannique d'éloigner pour toujours de ses conseils et de sa présence Mylord Sommers\ grand chancelier, qui
1, Jean, lord Sommers (1651-1716), avait été nommé garde du grand sceau en mars 1693 et devint chancelier du royaume en décembre suivant.
avoit scellé le traité, Mylord Halifax et le comte d'Oxford ^ qui l'avoient aussi conseillé et approuvé, et le comte de Portland, qui l'avoit négocié, qu'ils exposoient par leur adresse ^ être si injuste de sa nature et si fatal à la nation pour les conséquences et à la paix de l'Europe. Mais, comme c'étoit s'adresser directement au roi, en la personne de ses ministres, ils voulurent, en quelque façon, adoucir une adresse si hautaine en la finissant par des assurances de l'assister toujours et de le soutenir de tout leur pouvoir contre leurs ennemis du dedans et du dehors.]
[Ce prince, pour calmer leurs agitations et les conduire à son but, ne blâma point l'aigreur de leur adresse, et chercha seulement à l'éluder, en les remerciant simplement des assurances, qu'ils lui avoient données si souvent et qu'ils venoient encore de lui réitérer, de l'assister toujours toutes fois et quantes il auroit besoin de leur secours, étant persuadé que rien ne pouvoit tant contribuer à leur affection et à leurs intérêts communs qu'une bonne correspondance entre lui et son peuple. « C'est pourquoi, con- « tinuoit-iP, vous pouvez vous assurer que je n'em- « ploierai à mon service que les personnes qu'on jugera « les plus propres à entretenir entre nous la mutuelle « confiance si nécessaire dans cette conjoncture pour « notre sûreté et pour la défense et la conservation de
1. Aubrey de Vere (1626-1703), dernier comte d'Oxford de cette ancienne famille, était membre du conseil privé.
2. Le texte de l'adresse est donné par la Gazette d'Amsterdam de 1701, n° xxxvii.
3. Le texte de cette phrase est copié par Saint-Hilaire dans la Gazette d'Amsterdam, n° xxxvui.
« nos alliés. » Quoique ce discours ne désignât rien de particulier, les Communes en parurent satisfaites et en remercièrent le Roi, qui d'ailleurs sembloit soumettre toute son autorité aux avis du Parlement, en ne faisant, comme dit a été, aucune négociation ni affaire d'importance sans leur consentement et sans la leur avoir communiquée.]
[Les affaires étoient en cet état en Angleterre, et on commençoit d'y armer lorsque Sa Majesté Britannique reçut une nouvelle dépêche des États-Généraux, par laquelle ils lui représentoient le grand besoin qu'ils avoient d'être secourus sans perte de temps, si on vouloit prévenir la ruine qui les menaçoit et le péril prêt à tomber sur leurs têtes. « C'est pourquoi, con- « tinuoient-ils ^ Votre Majesté connoît parfaitement « l'état de nos affaires, et elle pourra facilement juger « s'il est possible de s'opposer aux forces de la France, « si supérieures aux nôtres. C'étoit la raison qui nous « a déjà obligés de représenter à Votre Majesté par notre « envoyé près d'elle le besoin que nous avons de son « secours dans cette nécessité si pressante, et d'être « assistés selon les traités faits avec le roi Charles II en « 1 678 de l'approbation des Parlements. Nous réitéfi rons cette demande, afin que nous puissions avoir, « le plus tôt qu'il sera possible, le secours stipulé par « le traité. Nous espérons que Votre Majesté considé- « rera mûrement l'état auquel nous sommes, et que « votre Parlement s'intéressera avec vigueur à notre
1. Je ne sais où Saint-Hilaire a copié ce texte, que ne donnent pas les gazettes. On a déjà eu occasion de remarquer combien il était exactement renseigné sur les événements d'Angleterre.
« conservation. La nécessité ne peut être plus pres- « santé. Que Votre Majesté en juge, aussi bien que son « Parlement, par la conduite et les forces delà France : a non contente de la possession qu'elle a prise de toutes « les places des Pays-Bas qui appartiennent à l'Es- « pagne, elle y met tous les jours des garnisons nomce breuses, et fait actuellement marcher des forces « nombreuses et formidables de ces côtés-là. Ce n'est « pas tout : ils tirent une ligne de l'Escaut, près « d'Anvers, jusqu'à la Meuse, et ils en commencent « une autre entre Anvers et Ostende, et ils envoient a aussi une grande quantité de canons vers les places « les plus à portée de nos frontières. Ils établissent « des magasins en Flandre, en Brabant, en Gueldre et « à Namur, et les remplissent de toutes sortes de pro- « visions ; ils construisent des redoutes sous le canon « de nos places. Outre cela, ils ont tâché et tâchent « encore tous les jours de séparer de nos intérêts les « princes nos amis, pour les attirer dans leur alliance « ou les engager à la neutrahté. Enfin, nos amis nous « de\iennent inutiles par leurs intrigues et les divisions « qu'ils fomentent dans l'Empire; les leurs, au con- « traire, augmentent, et nous sommes environnés de a tous côtés ; il n'y a que celui de la mer par où nous « ne sommes pas renfermés. Notre état est plus dan- « gereux que dans la guerre dernière, et pire que si « nous étions actuellement en guerre ; car alors nous « pourrions empêcher les François de construire des « forts sous le canon de nos meilleures places, et de « faire des lignes le long de nos frontières; mais la « paix nous Ue les mains. Que faire donc? Et quelles « résolutions prendre? C'est qu'en cas que nous soyons
« attaqués, de submerger notre pays et de percer nos « digues pour le mettre sous l'eau, afin que ces inon- « dations nous servent de barrières contre l'invasion « de l'ennemi.]
[« L'hiver nous a servi de quelque sûreté; mais, « cette saison étant passée, nous sommes à la veille « d'être envahis, si nous n'avons recours en cette « extrémité à l'Angleterre, et si elle ne nous vient pas « promptement secourir. Il est inutile, ajoutoient-ils, « de représenter à Votre Majesté que la conservation « de vos royaumes vous doit obliger à prévenir notre « ruine, dont la leur est inséparable.]
[« Ces raisons, Sire, vous sont mieux connues qu'à « nous, et nous sommes d'ailleurs persuadés que la « générosité de Votre Majesté et l'affection qu'elle nous « porte ne l'obligera pas moins que ses propres inté- « rets et ceux de la Grande-Bretagne à prendre soin « de nous ; qu'elle dirigera si bien les choses, par sa « sagesse ordinaire et par les bonnes intentions de son c( Parlement, que l'Europe reconnoîtra qu'il n'y a rien « qui contribue plus à sa sûreté que les alliances avec « l'Angleterre et votre affection envers nous. » Cette lettre étoit datée du 13 mai.]
[Le roi d'Angleterre l'envoya incontinent au Parlement, et l'accompagna d'un billet de sa main, écrit en ces termes^ : « Celle que je vous communique est de « la dernière importance. Je connois parfaitement la « Hollande, et je suis convaincu des motifs puissants « qui ont obligé cette république à m' écrire en des « termes si pathétiques, et je ne doute pas que les
1. Le texte de ce billet est donné, tel qu'il est ici, par la Gazette d'Amsterdam, n" xlii.
« Communes ne soient sensiblement touchées des dan- « gers où sont exposés ses alliés, et ne prennent sur « cela des résolutions efficaces, puisque de là dépend, « non seulement le salut de la Hollande, mais aussi « celui de l'Angleterre. »]
[Le Parlement, ayant lu cette lettre et le billet du roi, résolut unanimement de secourir incessamment les Provinces-Unies, et de mettre le roi au plus tôt en état d'appuyer ses alliés et de maintenir la liberté de l'Europe.]
[Mais, au milieu de tant de promesses, l'effet se trouvoit un peu lent. L'Angleterre voyoit avec peine la nécessité d'entrer dans une nouvelle guerre pour la sûreté de ses alliés et de leurs intérêts communs. Elle espéroit, dans le fond, que les négociations qui se faisoient en Hollande, auroient quelque succès qui pourroit détourner la guerre, et le Parlement, animé toujours contre le traité de partage, quoique devenu nul, et contre les quatre seigneurs qui l'avoient conseillé ou négocié, reprit feu tout de nouveau là-dessus, et les assigna à comparoître par devant lui, pour rendre compte de leur conduite, et commença de faire instruire leur procès; mais le roi d'Angleterre, jugeant sainement de l'intérêt de ne point aigrir cette affaire davantage, ne s'en voulut en rien mêler et les laissa débattre, et, ayant obtenu les subsides nécessaires et les autorisations pour faire toutes les alliances et prendre les autres mesures qu'il conviendroit à l'état présent des affaires, il prorogea le Parlement. Ainsi l'affaire des quatre seigneurs tomba d'elle-même, et il n'en fut plus parlé.]
[Pendant que tout ceci se passoit en Angleterre, le III 6
comte d'Avaux arriva en Hollande, avec le caractère d'ambassadeur extraordinaire de France^. Les États- Généraux témoignèrent de la satisfaction de son arrivée par deux raisons : la première, parce que son mérite leur étoit connu par ses précédentes ambassades; la seconde, qu'ils espéroient que, puisque Sa Majesté leur envoyoit un tel homme, elle avoit envie d'éviter, de son côté, une guerre à laquelle ils répugnoient, cela étant fort naturel à un État qui ne désiroit pas de s'agrandir aux dépens de ses voisins, mais seulement de faire fleurir son commerce de plus en plus en se procurant une bonne et durable sûreté. Ils pouvoient encore en avoir une troisième, en cherchant à temporiser et à éviter le péril évident d'une seconde invasion de la part de la France, dont ils n'étoient pas encore en état de se garantir par la force des armes.]
[Le comte d'Avaux tâcha d'abord de leur faire goûter les raisons que le Roi avoit eues, disoit-il, pour le maintien de la paix, d'accepter le testament du feu roi d'Espagne et de ne s'en point tenir au traité de partage, qui, de soi, auroit occasionné une guerre indubitable. Mais son principal objet étoit d'employer toute la délicatesse de la négociation dont il étoit très capable, pour les maintenir en la bonne amitié du Roi et les séparer des intérêts des autres puissances, en leur donnant à espérer que le Roi leur accorderoit toutes sortes de sûreté pour leurs frontières du côté des Pays- Bas et tous les avantages qu'ils pouvoient raisonnablement désirer pour l'augmentation de leur com-