M. de Barbezieux, fils de Louvois
finances ni le peuple déchargé. A la vérité, on ôta la capitation, ainsi que le Roi l'avoit promis*; mais le ministre des Finances alla toujours son train pour les édits bursaux, par deux motifs : l'un afin que le Roi eût toujours de l'argent pour satisfaire à ses dépenses, et l'autre étoit la cupidité particulière qu'il avoit de s'enrichir de plus en plus parmi la foule de tous les nouveaux traités dont il étoit le maître.]
Les ambassadeurs reprirent leurs postes dans les cours réciproques; et le Roi envoya à celles de Madrid et de Londres le marquis d'Harcourt-Beuvron et le comte de Tallard, qui ont depuis été faits ducs et pairs et maréchaux de France, deux personnages de beaucoup d'esprit, et très propres à négocier les grandes affaires, [le premier pourtant plus que l'autre] .
[D'un autre côté, l'Empereur se servit utilement contre le Turc des troupes qui nous avoient fait la guerre, de manière que la paix s'en ensuivit bientôt, si avantageuse à l'Empereur, à la Pologne et aux Vénitiens ligués ensemble que, jusques alors, on n'avoit pas vu les Ottomans céder des pays et des villes et rendre des places^.]
[En Angleterre, il se fit une si grande réforme des troupes, qu'ils ne conservèrent en tout que huit mille hommes pour la garde des places ; encore voulurent-ils qu'ils fussent tous Anglois naturels. Le roi d'Angleterre n'étoit pas de cet avis; mais, quelques remon-
1. La capitation fut supprimée par une déclaration du 17 septembre 1697 , mais la perception n'en cessa qu'au 30 juin 1698.
2. La paix de Carlowitz, signée le 26 janvier 1699 (Du Mont, Corps diplomatique, t. VII, 2*^ partie, p. 448).
trances qu'il pût faire, il ne put persuader au Parlement d'en conserver davantage, tant cette nation est jalouse de sa liberté et en garde contre tout ce qui peut y faire ombrage. Ainsi les régiments des réfugiés furent cassés, et les officiers mis hors de solde. De plus, toutes les troupes étrangères furent obligées de repasser la mer, jusques aux gardes hollandoises du roi d'Angleterre^.]
[Les États généraux se contentèrent aussi des troupes qui leur étoient nécessaires pour la garde de leurs places et de celles de la Flandre espagnole et du Luxembourg, qui firent leur barrière, et congédièrent toutes les autres.]
[Telle fut la situation des affaires de l'Europe pendant les derniers mois de 1 697 et au commencement de 1698, et il sembloit qu'elle alloit jouir d'un doux et long repos.]
[Année i698. — La cour fut occupée, au conmiencement de cette année, à recevoir les compliments de conjouissance sur le mariage de Mgr le duc de Bourgogne avec M*"® la princesse de Savoie, qui avoit été célébré à Versailles le 7 décembre précédent^, et sur celui de Son Altesse de Lorraine, arrêté avec Mademoiselle, dernière fille de Mgr le duc d'Orléans^; mais la célébration en fut différée de quelques mois à cause de
1. Voyez la Gazette des 16 novembre et 7 décembre 1697, 18 et 25 janvier 1698, etc., correspondances de Londres.
2. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. IV, p. 312 et suivantes.
3. Elisabeth-Charlotte d'Orléans (1676-1744) épousa, le 13 octobre 1698, le duc Léopold de Lorraine, qui venait d'être rétabli dans ses Etats par le traité de Ryswyk.
la mort de la reine-duchesse douairière de Lorraine, mère de Son Altesse*, qui survint dans ce temps-là.]
On vit aussi arriver à la cour le comte de Portland en qualité d'ambassadeur extraordinaire du roi d'Angleterre. Ce fut un spectacle assez curieux d'y voir ce ministre et favori de son maître, au sortir d'une guerre pendant laquelle on lui avoit voulu tant de mal. Mais il parut que tout étoit oublié ; car il fut très bien reçu et festoyé. Il eut plusieurs audiences publiques et particulières de Sa Majesté, et diverses conférences avec ses ministres.
[Je ne puis dire ce qui se négocia, sinon que, à en juger par les apparences, l'affaire du fameux partage, dont je parlerai bientôt, y fut enliamée.]
Cet ambassadeur fît une magnifique entrée, et séjourna environ trois mois en France^.
Quoique les finances fussent fort épuisées par les guerres précédentes et par les grandes dépenses de Sa Majesté en bâtiments et autres choses somptueuses, elle ne laissa pas de donner un spectacle magnifique, partie à ses dépens, partie aux frais de ses officiers de guerre, qui [s'en fussent bien passé, puisqu'ils] en furent ruinés. Deux motifs semblèrent y donner occasion : le premier, qui n'étoit qu'un prétexte, étoit de donner à Mgr le duc de Bourgogne et aux jeunes
1. Marie-Éléonore d'Autriche, mariée en 1678 au duc Charles V, morte le 17 décembre 1697; on l'appelait la reineduchesse parce qu'elle avait épousé en premières noces Michel NA'^iesnowieçki, roi de Pologne.
2. Voyez le récit de son ambassade dans les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. V, p. 59 et suivantes.
princes ses frères une première idée de la guerre, et l'autre, qui étoit le véritable, à mon a^^s, de donner une espèce de démenti à toute l'Europe, qui publioit que les guerres précédentes et les autres dépenses immenses avoient mis le royaume si bas, qu'il ne seroit pas en état de se regimber de longtemps. Je ne sais s'il n'auroit pas été plus à propos de la laisser dans cette espèce d'erreur, puisque la crainte de la trop grande puissance de la France unissoit tous les États et servoit de prétexte, bon ou mauvais, à toutes les ligues qui se faisoient contre elle, et qui ont coûté tant de maux et de sang à ce royaume.
Le Roi donc ordonna un campement de plus de soixante mille hommes, pour le mois d'août, dans la plaine de Compiègne^ Mgr le duc de Bourgogne fut nommé général de cette armée, et sous lui le mai^échal de Boufïlers et plusieurs officiers généraux. Il ordonna que toutes les troupes fussent les plus lestes qu'il seroit possible; et il n'en fallut. pas davantage pour faire faire une dépense infiniment au-dessus d'un chacun, et si forte que les particuliers qui vivent se sentent encore, [et les régiments se trouvent endettés, quoiqu'il se soit écoulé plusieurs années depuis].
Le Roi se rendit à Gompiègne avec toute sa cour, [seigneurs et dames, le roi et la reine d'Angleterre réfugiés en France, et les ministres étrangers]. Il y eut une affluence innombrable de curieux et de curieuses
1. Sur le camp de Gompiègne, on peut voir le Journal de Dangeau et les Mémoires de Sourches, septembre 1698, les Gazettes de France et d'Amsterdam, les Mémoires de Saint- Simon, t. V, p. 348-370, etc.
de toutes les nations et de toutes les espèces qui accoururent en foule à ce spectacle superbe. Il dura dix-sept jours, pendant lesquels on exerça les troupes à faire des marches et contre-marches, à donner des batailles simulées, [et forcer des retranchements, en partageant les troupes les unes contre les autres] . On mit une espèce de siège devant Gompiègne, qui fut investi dans les formes, et attaqué de même [par tranchées, batteries de canon et coups de mains simulés]. Le maréchal de Boufflers, qui, avec plusieurs bonnes qualités, étoit le premier homme du monde pour ces st)rtes de choses, fit une dépense immense en magnificence de tentes, de meubles, d'équipages et de tables si superbement servies, que tous les mets les plus exquis, même des provinces les plus éloignées, et de la mer, s'y trouvèrent avec la dernière profusion [et toute la délicatesse du goût. Mgr le Dauphin, Mgr et M""® la duchesse de Bourgogne, Mgrs les princes, les princesses du sang, le roi et la reine dépossédés d'Angleterre, les ministres], enfin toute la cour lui firent l'honneur de manger chez lui plusieurs fois; et personne d'ailleurs ne s'y présenta qu'il n'y fût bien reçu. Le Roi, pour le dédommager en quelque façon, lui fit présent de cent mille livres ; et tous les officiers généraux et particuliers firent des dépenses à l'envi les uns des autres.
[Voyons ce qui se passa de plus considérable d'ailleurs pendant le cours de cette année.]
[Il y en avoit déjà quelques-unes qu'il s'élevoit des nuages dans l'église gallicane, lesquelles ne se dissiperont pas encore si tôt, à en juger parles apparences; car elle se trouve divisée en deux parties : la première
des anciens scholastiques, la plus nombreuse et la plus sévère, et l'autre des Révérends Pères Jésuites, qui, par l'envie de dominer et par la faveur où il se sont mis, par une conduite tout à fait adroite et raffinée, ont terriblement vexé les autres depuis quelque temps, et mis l'autorité souveraine dans leur parti, aussi bien que quantité de particuliers, dont la vie plus relâchée trouve mieux son compte aux maximes d'une morale plus douce et qui leur expose plus de facilité pour leur salut.]
[Dans ce sens, ils ont toujours fait de temps en temps d'adroites tentatives pour faire passer certaines propositions retournées de leurs docteurs, qui a voient été ci-devant condamnées, et ils recommencèrent dans celui-ci, qu'ils en firent exposer dans plusieurs thèses à Dijon, Arras, Montpellier, Reims et autres villes. Les évèques diocésains s'élevèrent contre et les condamnèrent ; mais l'archevêque de Reims * les poussa avec plus d'éclat : car, sur quelques irrégularités de fait, il en porta ses plaintes au Roi, qui renvoya l'affaire au Parlement, où elle fît tant de bruit, au désavantage des Jésuites, qu'ils trouvèrent à propos d'obtenir des commissaires, devant lesquels ils furent obligés de se rétracter solennellement et par écrit ^.]
[Une autre affaire fît plus d'éclat, parce qu'elle se passa entre des évèques célèbres, et, pour donner plus d'intelligence de ceci, il est bon de prendre la chose
1. Charles-Maurice Le Tellier (1642-1710), frère de Louvois, était archevêque de Reims depuis 1671.
2. C'est le premier président de Harlay qui fut chargé d'accommoder l'affaire, dont Saint-Simon a parlé dans ses\Mémoires (tome V, p. 1-5).
de plus loiii^ Il y avoit à Paris une M'"^ Guyon^, qui s'étoit rendue célèbre par son esprit, sa piété et son savoir, et qui avoit donné au public avec approbation plusieurs commentaires de sa façon et autres ouvrages de piété, qui furent reçus avec de grands applaudissements parmi les communautés religieuses et ceux qui se piquent d'une doctrine contemplative et plus spiritualisée que la vulgaire. Mais il advint depuis que, à l'occasion du Quiétisme, qui s'étoit insinué en Italie et y avoit été condamné, quelques gens en France en furent soupçonnés, et entre autres cette dame, qui, étant devenue suspecte à M. l'archevêque de Paris^, lui donna occasion d'avoir plusieurs conférences avec elle, secondé de l'évêque de Meaux^ et de quelques docteurs, qui trouvèrent dans ses livres et dans sa conversation plusieurs opinions tendantes au Quiétisme.]
[M. l'abbé de Fénelon, homme d'une grande piété, de beaucoup d'esprit, et qui, par son rare mérite, avoit été choisi précepteur des enfants de France et étoit devenu archevêque de Gambray^, intervint à la défense de cette dame, en plusieurs conférences qu'il eut avec ces évèques, et, soit pour la justifica-
1. Le résumé que va donner Saint-Hilaire de l'affaire du Quiétisme et de la disgrâce de Fénelon est très exact, et en même temps trop sommaire pour qu'on puisse en faire le commentaire.
2. Jeanne-Marie Bouvier de la Motte (1648-1717) fut mariée en 1664 à Jacques Guyon et resta veuve en 1676.
3. François de Harlay de Champvallon, archevêque de Paris en 1671, mort en 1695.