‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 2)Chapitre 79 sur 128 · Castelnuovo-d'Asti · texte numérisé non relu

Castelnuovo-d'Asti

1703] MÉMOIRES DE SAINT-HlLAiRE. 211

au duc de la Feuillade, qu'on vouloit élever, et qui en étoit déjà gouverneur. M. de Vendôme alla visiter les postes du Montferrat, où nos troupes s'établissoient de manière à y être en sûreté, et se rendit à Milan, où il eut incontinent avis que M. de Stahrenberg se préparoit à de grands mouvements. En effet, ce général avoit divisé son armée en trois corps d'abord, comme s'il avoit eu envie d'étendre ses quartiers. Il fît assembler de la grosse artillerie à Ponte-Molino, et fît faire quantité de biscuit à Legnago, et, pour donner le change à M. de Vendôme, il répandit le bruit qu'il avoit ordre de détacher de son armée un corps considérable de troupes pour secourir l'Empereur contre l'électeur de Bavière et les rebelles de Hongrie, qui avoient eu divers avantages sur les troupes que les Impériaux leur avoient opposées, et se répandoient jusques aux portes de Vienne. Entîn, il n'y eut sortes de ruses et de manèges dont le général ne se servit pour mieux l'intriguer et le dépayser. Il y a même apparence qu'il y réussit, à en juger par ce qui suivit, dont je vais faire la narration.]

[Sur ces nouvelles, M. de Vendôme partit de Milan et vint à San-Benedetto, sur la Secchia, où il y avoit encore des troupes de l'armée de M. de Vaudémont barraquées dans des postes avantageux bien retranchés, pour défendre le passage de cette rivière aux Impériaux, qui avoient toujours un camp de l'autre côté. Nous avions encore des troupes en assez bon nombre à Mantoue, Modène, Gorreggio, et dans quelques autres petites villes, qui y étoient en quartier, et même M. de Vendôme, en entrant dans les Etats de M. de Savoie, avoit fait venir des bords de la

Secchia plusieurs régiments, qui avoient passé le Pô et étoient venus prendre des quartiers vers Valence et Casai, où ils étoient à portée de le joindre pour la guerre de Piémont, tellement qu'il ne nous restoit presque plus de troupes sur la Secchia que pour garder les passages. Le comte de Stahrenberg, parfaitement informé de toutes ces choses, commença, le soir de la veille de Noël, de mettre à exécution le projet qu'il avoit fait d'aller secourir le duc de Savoie. Tous les préparatifs s'étoient faits avec le dernier secret, à quoi il avoit mis en usage tout ce que l'art, la pourvoyance et la précaution la plus exacte pouvoient fournir de plus attentif; aussi l'entreprise étoit-elle unique, comme on le verra ci-après.]

[Le comte de Stahrenberg se met en marche 'pour aller joindre M. le duc de Savoie et passe inopinément au milieu des quartiers de M. de Vendôme; M. de Vendôme se met en marche pour s'y opposer ^ mais inutilement^. — M. de Vendôme, au sortir de la messe de minuit à San-Benedetto, fut averti, par tous les postes qu'il tenoit sur la Secchia, que les ennemis étoient en mouvement et qu'on entendoit beaucoup de bruit dans leur camp. La nuit se passa sans rien de plus. Le matin qui suivit, quand il eut fait assez grand jour pour pouvoir distinguer les objets, on s'aperçut qu'ils avoient abandonné plusieurs de leurs postes le long de la rivière. Il monta à cheval et s'en vint en diligence à Garpi, où il avoit envoyé quelques troupes,

1. Cette marche de flanc du comte de Stahrenberg a été célébrée par les contemporains comme très remarquable pour son audace et l'habileté avec laquelle elle fut conduite : voyez les Mémoires du clievalier de Quincy, t. I, p. 335 et suivantes.

le jour d'auparavant, ayant laissé ordre au camp qu'on en fit partir six mille hommes et six pièces de canon pour le joindre.]

[Il manda à Saint-Frémond, lieutenant général, qui commandoit à Modène, d'en faire autant par Soliero avec la meilleure partie de sa garnison; mais cela n'étoit pas facile ; on le verra bientôt.]

[M. de Vendôme apprit, en arrivant à Carpi, que M. de Stahrenberg avoit une armée de neuf mille hommes de pied, cinq mille chevaux, vingt-deux pièces de canon et grand nombre de chariots attelés par des bœufs qui portoient ses munitions de guerre, ses vivres, et quelques équipages, et qu'il étoit campé à une lieue de lui, entre Lano et Curtillo.]

[Il ne pouvoit s'imaginer qu'une armée, surtout dans pareille saison, partît de derrière la Secchia pour aller en Piémont, qui en est à cinquante lieues pour le plus près, passât au milieu de ses quartiers et traversât plusieurs grandes rivières à sa vue. Sur ce principe, il partit de Carpi le lendemain au matin et se mit à la tète de vingt compagnies de grenadiers, suivi du reste des troupes, pour aller faire sa jonction à Soliero avec Saint-Frémond, qui lui amenoit les troupes de Modène. Pour cela, il falloit qu'il passât la Lama, et il se mit à la passer sur un pont de pierre à la tète de ses grenadiers. Comme il faisoit un grand brouillard, ce matin-là, il ne s'aperçut pas que l'armée ennemie marchoit le long de cette rivière sur trois colonnes que quand il se trouva fort près d'elle. Il fit vitement repasser le pont de pierre à ses grenadiers, qui ne furent point suivis, et mit ses troupes en bataille le long de la rivière. Les ennemis en firent

autant de leur côté, et il ne se tira que quelques coups de canon de part et d'autre. Alors M. de Vendôme manda vite à Saint-Frémond de changer de route et de lui envoyer ses troupes par Rubiera. Il revint de son erreur, et remarqua distinctement que les Impériaux étoient plus d'une fois plus forts que lui. Il manda à San-Benedetto qu'on lui envoyât encore des troupes, avec ordre de le venir joindre à Saint-Martin-d'Asti. Les deux armées furent en présence le long de la Lama jusques au 27 à neuf heures du matin, que les Impériaux marchèrent par leur gauche, et M. de Vendôme par sa droite. Il changea le rendez-vous des troupes qu'il avoit demandées à San-Benedetto et leur ordonna de ne pas venir à Saint-Martin-d'Asti, qu'il comptoit de laisser derrière lui, mais de venir à Rubiera, pour disputer aux ennemis le canal de Carpi, quoiqu'il leur fût de beaucoup inférieur en troupes; mais ce dessein échoua encore. Il faisoit marcher devant lui un détachement de cavalerie et de grenadiers pour se saisir des postes qu'ils trouveroient sur le canal de Carpi; mais, quand il fut arrivé au moulin de Panzano, il apprit, soit que ce détachement n'eût pas été commandé assez tôt, ou bien qu'il eût manqué de faire diligence, que les ennemis s'étoient déjà rendus maîtres du passage sur le canal à Campo-Galliano, où il y a un château qu'on ne peut prendre qu'avec du gros canon et dans lequel ils n'avoient pas manqué de mettre du monde. Ce fâcheux incident l'empêcha d'aller à Rubiera, ainsi qu'il l'avoit résolu, et lui fit prendre le dessein de marcher à Saint-Martin-d'Asti. Son avant-garde en étant à demi-lieue, où le pays est fort ouvert, il s'aperçut qu'elle étoit à vue et fort près

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de celle des ennemis, qui marchoit aussi . On entendoit même leurs tambours fort distinctement. M. de Vendôme, qui ne vouloit pas combattre dans un terrain désavantageux une armée qui avoit bien plus de cavalerie et d'infanterie que lui, se retira dans les défilés et alla repasser la Lama, et changea encore le rendezvous à Saint-Martin-d'Asti qu'il avoit donné aux troupes qu'il faisoit venir de San-Benedetto, et leur manda de venir à Gorreggio, où il avoit garnison; celles qu'il attendoit de Mantoue eurent ordre de venir le joindre à Reggio, où il se rendit lui-même avec l'armée, qui se trouva alors à peu près en forces égales à celle des ennemis, qui gagnèrent plusieurs jours de marche au moyen de toutes les vire-voltes que M. de Vendôme fit faire à ses troupes, qui en furent fort fatiguées, et des contretemps qui en résultèrent ; ce qui leur donna une grande avance pour faire leur chemin vers le Piémont avec moins de péril.]

[Continuation de la marche de M. de Stahrenberg. — Cependant, M. de Stahrenberg dirigeoit toujours sa marche par le Plaisantin, le Parmesan et le Gortenois et tenoit à la tête de ses colonnes cinq cents travailleurs, et autant à la queue, pour raccommoder les chemins et les rompre, afin de retarder d'autant plus ceux qui le suivoient. Son canon le plus pesant étoit sur des traîneaux, à cause des mauvais chemins; il faisoit marcher mille chevaux devant lui, pour faire trouver dans ses camps les vivres et les fourrages nécessaires, pour éviter la peine de les aller chercher au loin et avoir toujours ses troupes près de lui sans être harassées.]

[M. de Vendôme atteint une arrière-garde des Impé-

riaux à Stradella, en défait une partie et prend beaucoup d'équipages. — M. de Vendôme marchoit à ses trousses; mais, comme il avoit pris quelques jours d'avance sur ce prince pendant qu'il rassembloit ses troupes, il ne put tomber sur sa queue que près de Stradella^, par où il falloit nécessairement qu'il passât. Ce poste étoit retranché et gardé par Sartirana, officier espagnol, et par six ou sept cents hommes de la garnison de Pavie, qui dévoient être soutenus par le comte d'Estaires avec un corps de troupes que M. de Vendôme lui avoit donné pour cela ; mais il fut prévenu par le jeune prince de Vaudémont, qui commandoit l'avant-garde de l'armée impériale, et qui fît attaquer ce poste tout en arrivant par douze cents grenadiers et douze cents chevaux d'élite. Sartirana fut forcé, après avoir fait quelque résistance ; les ennemis lui tuèrent environ cent cinquante hommes, les autres furent faits prisonniers de guerre, avec leur commandant^. L'armée impériale passa, et M. de Stahrenberg laissa seulement à Stradella quelque infanterie pour garder les retranchements, jusques à ce que toute sa queue eût passé ; mais, comme elle étoit longue et les chemins très mauvais, elle ne pouvoit marcher si vite que les troupes. Ainsi, l'avant-garde de M. de Vendôme eut le temps d'arriver sur cette arrière -garde, qui étoit fort embarrassée de chariots d'équipages et de pain traînés par des bœufs, et qui fut bientôt culbutée ; car elle n'étoit pas forte, M. de Stahrenberg n'ayant pas jugé à propos d'y exposer davantage de troupes, à

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