‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 2)Chapitre 84 sur 128 · Henri -Frédéric de Friesen ou de Frise · texte numérisé non relu

Henri -Frédéric de Friesen ou de Frise

Spirebach; et ce gouverneur, voyant qu'il n'avoit plus de secours à espérer, capitula le 19 suivant. La garnison sortit de Landau avec tous les honneurs de la guerre et fut conduite à Philipsbourg.

Guerre contre les fanatiques du Languedoc; son commencement, ses progrès et sa fin. — C'est ici le lieu de rapporter l'espèce de guerre civile qui s'éleva en Languedoc, dont on fît d'abord peu de cas à notre cour, et qui, dans la suite, occasionna une diversion de forces très préjudiciable au bien de l'État. Le zèle indiscret et à contretemps des catholiques, et surtout des ecclésiastiques, contre les Nouveaux -réunis en fut la cause principale et rendit cette guerre très sérieuse.

Ces Nouveaux-réunis, lassés [à la fin des avanies etj des querelles que les gens d'Église, soutenus par les puissances supérieures, leur faisoient, [je le puis dire, avec peu de charité et beaucoup d'indiscrétion,] prirent les armes dans un temps où il n'y avoit point de troupes dans la province pour les contenir. Ils s'assemblèrent au commencement par troupes, courant delà et deçà, et ne donnant aucun quartier aux ecclésiastiques qui tomboient entre leurs mains. Ils faisoient endurer des tourments affreux à ceux qui les avoient le plus vexés et à qui ils en vouloient principalement. On envoya après eux les maréchaussées, qui en prirent quelques-uns, et l'on en fit une très briève et sévère justice. Cela ne servit qu'à les irriter et à les multiplier davantage et contribua beaucoup à leur faire faire des sociétés entre eux, [et des assemblées pour l'exercice de leur religion, qui leur étoient défendues,] où ils se lioient plus intimement m 15

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les uns avec les autres; et, quand on venoit sur eux pour les dissiper par la force, ils se séparoient et se retiroient dans des lieux inaccessibles ou dans leurs maisons, avec tant d'adresse qu'on ne pouvoit les distinguer d'avec les autres habitants, qui leur gardoient fidélité [et qui étoient mécontents eux-mêmes de la quantité d'impôts qu'on exigeoit avec beaucoup de rigueur,] tellement que la pelotte grossissoit fort par leur concours secret. Ils élurent des chefs parmi eux, qui étoient à la vérité d'une naissance abjecte, mais qui réparoient ce défiaut par beaucoup de courage et de capacité, [dans un pays montueux et difficile, dont ils savoient tous les tours et détours; et, comme quelques-uns d'eux avoient de l'esprit,] ils s'intriguèrent et négocièrent près des puissances étrangères avec lesquelles on étoit en guerre, et qui ne demandoient pas mieux que d'augmenter les troubles dans le royaume. Ils en reçurent quelques secours d'argent, d'armes et de munitions, et de magnifiques promesses de les secourir avec des troupes réglées, ce qu'ils ne purent faire à temps, par le besoin qu'ils en avoient eux-mêmes * .

Le comte de Broglio est rappelé de Languedoc; le maréchal de Montrevel va prendre sa place. — Soit qu'on n'eût pas été content à la cour de la conduite du comte de Broglio^, qui commandoit dans cette

1. Le Bulletin de la Société de r histoire du Protestantisme français, 1892, a donné (p. 668-670) une bibliographie partielle des ouvrages consacrés à la guerre des Camisards.

2. Victor-Maurice, comte de Broglie (1644-1727;, commandait en Languedoc depuis 1688 ; il devint maréchal de France en 1724; il était beau-frère de l'intendant Bâville.

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province, ou qu'on ne l'eût pas jugé assez fort pour réduire les rebelles pai^ les armes, on le rappela, et le maréchal de Montrevel tut envoyé à sa place, avec un corps de troupes assez considérable, [dans l'espérance qu'on avoit de les réduire plus promptement.j Ce général, étant arrivé, trouva une guerre fort embarrassante. Quand il vouloit aller en force, il ne rencontroit point d'ennemis, et ils reparoissoient dès qu'il s'étoit retiré. Ils étoient parfaitement informés, par ceux de leur parti qui demeuroient incognito dans les villes, de tous ses mouvements et des détachements qu'il faisoit : [quand ils étoient forts, ils se séparoient pour se retirer avec plus de diligence et de facihté, et, quand ils étoient foibles, ils les battoient.] Le maréchal, ne trouvant rien de bon à faire pour accélérer cette guerre, se mit à brûler des \illages entiers d'habitants qui lui paroissoient suspects ou cpi'on lui désignoit pour l'être; et, ayant appris qu'environ cent cinquante, tant vieillards c{ue femmes et enfants, s' étoient assemblés indiscrètement dans un moulin aux environs de Nîmes, il le fît investir par des dragons, qui y mirent le feu impitoyablement; ceux qui en voulurent sortir furent arquebuses, et les autres brûlés tout vifs. Cette cruauté anima encore davantage tout le pays et lui suscita de nouveaux et de plus nombreux ennemis. Ils mirent quelque cavalerie sur pied pour se soutenir dans la plaine, et cette guerre devint beaucoup plus vive. Il y eut plusieurs combats, grands et petits, avec nombre de fortunes diverses, et beaucoup de sang répandu. On ne se faisoit aucun quai^tier de part ni d'autre; on se tuoit de sang-froid; et, quand quel-

qu'un des rebelles échappoit par hasard à la fureur, on le réservoit pour de plus grands supplices. Tout ceci fàchoit fort la cour et n'avançoit pas les affaires, ce qui l'obligea à prendre d'autres mesures.

Le maréchal de Montrevel est rappelé de Languedoc; celui de Villars le relève. — Le maréchal de Villars étoit revenu de Bavière; on l'envoya relever M. de Montrevel*. Il arriva avec le rameau d'olive à la main, c'est-à-dire qu'il commença par faire publier une amnistie générale et offrit en même temps de donner des passeports à tous ceux qui voudroient sortir du royaume, avec permission de vendre leurs effets ou de laisser des procurations à leurs parents ou à leurs amis pour vendre en leur absence, recevoir le produit et le leur faire tenir dans l'endroit où ils se retireroient.

Le maréchal alla encore plus loin ; car, étant arrivé à Nimes, on lui livra un gentilhomme du pays, de la connoissance de Cavalier^, qui étoit le principal chef des Gamisards ou Fanatiques, auxquels on avoit encore donné le nom de Barbets^. Il le chargea d'aller trouver son ami pour lui faire quelque ouverture ; mais. Cavalier n'ayant pas voulu se découvrir, parce que ce gentilhomme n'avoit point de pouvoir,

1. C'est seulement à la fin de mars 1704 que Villars fut envoyé en Languedoc pour remplacer Montrevel [Dangeau, t. IX, p. 470-471).

2. Jean Cavalier (1681-1740) était un ancien garçon boulanger d'Anduze, qui était devenu le principal chef des Camisards; il passa au service de l'Empire, puis à celui de l'Angleterre, et devint gouverneur de Jersey.

3. Ce nom de Barbets s'appliquait plutôt aux hérétiques des vallées du Piémont (notre tome II, p. 148, 152, etc.).

le résultat fut que, si M. de Villars vouloit bien lui en envoyer ou commettre quelqu'un qui en fût muni, il pourroit venir en toute sûreté. La Lande\ lieutenant général, y alla de la part du maréchal et porta Cavalier à lui écrire une lettre très honnête. Cependant, ils convinrent d'une trêve de douze jours, qui fut encore prolongée de quelques autres; et, par préliminaire, on devoit mettre en liberté la mère et le jeune frère de Cavalier, qui étoient détenus dans les prisons. La Lande revint, et le maréchal dépêcha un courrier à la cour. Sur ces entrefaites, il arriva que Rolland^, un autre des chefs du parti, qui n'avoit pu encore être averti de la trêve, rencontra le bataillon de Tournon et le défît. Le lieutenant-colonel fut tué et plusieurs officiers. Il en fit aussitôt de grandes excuses et envoya tous les prisonniers. Cavalier demanda au maréchal permission de le venir trouver et vint à Nîmes. La conférence se tint dans le jardin des Récollets et dura trois heures^. Cavalier en fut satisfait; mais Rolland voulut aussi y avoir part et demanda qu'il plût à Sa Majesté de faire relâcher des galères ceux de leurs parents et amis qui y étoient détenus par ordre des intendants, seulement pour fait de religion. Cavalier, de son côté, demanda une seconde

1. Jean-Baptiste du Deffand, marquis de la Lande, était alors maréchal de camp; il mourut lieutenant général en 1728.

2. Pierre Laporte, dit Rolland, était un ancien dragon, que ses connaissances militaires avaient fait nommer chef d'une bande de Camisards.

3. Sur Cavalier et ses conférences avec Villars, il faut voirie tome II des Mémoires du maréchal, les tomes XIII et XIV de \ Histoire du Languedoc et les biographies de Cavalier par Agnew, Puaux et Charvet.

conférence, qui se tint encore dans le jardin des Récollets de Nimes. Il y fut arrêté qu'en attendant le retour du courrier, il feroit venir à Galvisson^ ses troupes et celles des autres chefs de son parti et qu'elles y seroient défrayées aux dépens du Roi ; que là on en formeroit quatre régiments qui seroient mis à la solde de Sa Majesté et entreroient à son service et que les quatre principaux chefs des révoltés en seroient les colonels, avec permission d'exercer leur religion entre eux seulement, et qu'on accorderoit la liberté à tous ceux qui étoient détenus pour fait de rehgion. Mais il survint un contretemps qui empêcha que cet accommodement n'eût son exécution.

Trois hommes arrivèrent d'Hollande aux Camisards, [et ils s' étoient si bien déguisés, afin de passer avec plus de facilité, que le gouverneur du Pont-Saint- Esprit leur donna même une petite escorte pour les envoyer jusques à Nîmes.] Y étant arrivés, ils joignirent bientôt les Camisards et les assurèrent en termes positifs d'un prompt et effectif secours de la part des Alliés, notamment du duc de Savoie, le plus voisin, qui venoit d'entrer en guerre avec la France. Ils promirent qu'on leur feroit passer tant de troupes, que non seulement ils se maintiendroient avec avantage, mais qu'à la paix prochaine ils seroient au moins en état d'obtenir toutes sortes de bonnes conditions, au lieu que, s'ils traitoient à présent, ils pouvoient s'attendre avec certitude qu'on ne leur tiendroit rien de ce qu'on leur avoit promis dès qu'on les auroit

1. Calvisson est une commune du canton de Soramières, département du Gard.

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séparés les uns des autres, et qu'au contraire une partie seroit envoyée dans le Nouveau-Monde pour y travailler à des mines, et que les gibets et les roues seroient réservés pour ceux qu'on auroit jugés les plus coupables.

Ces représentations firent leur effet. Rolland, Ra vend* et Catinat-, aussi chefs des rebelles, ne voulurent point consommer le traité et se retirèrent de Calvisson avec leurs troupes. Il n'y eut que Cavalier qui voulut profiter de l'amnistie et environ cent trente de ses gens. On en fit une compagnie franche, qui devoit aller servir Sa Majesté àBrisach, dont Cavalier fut nommé capitaine, avec brevet de colonel. On leur donna une bonne escorte de dragons pour les conduire jusques à Lyon et les garantir du ressentiment des peuples le long de la route.

Ces dragons furent relevés à Lyon par la maréchaussée, qui eut ordre de les conduire le reste du chemin; mais, soit que Cavalier ait pris ombrage d'une pareille escorte, ou qu'il eût reçu en chemin quelque lettre qui fit effet sur lui, quand il fut arrivé près de Besançon, il trouva moyen de s'échapper avec son monde et se retira dans la principauté de Neuchâtel, et, de là, par la Suisse, en Piémont, où il se mit au service du duc de Savoie.

Ce prince, qui avoit intérêt d'entretenir les troubles

1. Ravenel, ou Ravanel, ancien soldat au régiment de Rouergue, était cardeur aux environs d'Uzès lorsqu il fut choisi pour un des chefs des Camisards; fait prisonnier en avril 1705, il fut condamné à mort et exécuté.

2. Abdias Morel, dit Catinat, ancien dragon comme Rolland, périt sur l'échafaud à Aimes en 1705.

en Languedoc et dans les Gévennes, voulut faire passer par mer aux Gamisards environ cinq cents réfugiés françois, presque tous officiers, qui lui avoient été adressés d'Hollande et d'Angleterre, et étoient avoués de ces deux puissances, dont ils avoient des commissions qui leur eussent sauvé la corde s'ils avoient été pris les armes à la main. Ils avoient aussi amené avec eux des armes et des munitions de guerre, des habits et quelque secours d'argent ; mais il arriva que M. le comte de Toulouse, qui étoit alors à Toulon, en fut averti et envoya quelques vaisseaux, commandés par Chàteau-Morand \ croiser vers les côtes, et trois galères au port de Cette, où il avoit nouvelle que ce secours faisoit état de débarquer. Le maréchal de Villars, de son côté, envoya le long des côtes des troupes réglées et des milices et prit toutes les mesures nécessaires pour empêcher les Gamisards de favoriser ce débarquement et leur jonction, en cas de besoin. Mais ce secours ne put échapper à la vigilance de Ghàteau-Morand ; il tomba sur les trois tartanes qui le portoient et qui étoient escortées par trois frégates. Il prit une des tartanes; l'autre fut jetée à sec sur la mer de Gênes ; et la troisième se sauva dans le port de Villefranche avec les trois frégates^.

Tout ceci fut cause que le maréchal de Villars ne marchanda plus les rebelles et qu'il voulut promptement finir cette affaire. Il fît piller plusieurs villages qui servoient de retraites aux Gamisards; quelques-

1. Jean-François Joubert de la Bastide, comte de Château- Morand, devint lieutenant général en 1720 et mourut le 17 avril

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