‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 2)Chapitre 99 sur 128 · Il veut dire Charles II · texte numérisé non relu

Il veut dire Charles II

un vaisseau espagnol qui venoit de Saint-Sébastien, chargé de munitions de guerre. Il revint avec sa prise dans la rivière de Lisbonne, où il trouva l'amiral Leake, arrivé avec le reste des vaisseaux et des troupes que les Anglois et les HoUandois s'étoient obligés de fournir à l'Archiduc. Aussitôt le prince de Darmstadt s'embarqua sur cette flotte avec deux ou trois mille hommes de troupes réglées, et toute cette armée mit à la voile et prit la route de Barcelone. Il arriva devant cette place le 27 mai, et envoya aussitôt au vice-roi plusieurs lettres, tant pour lui que pour quelques-uns des principaux magistrats, qui furent remises à un des secrétaires de l'Empereur qu'on débarqua dans une chaloupe. Par ces lettres, on prioit le gouverneur de lui donner audience, le Conseil assemblé, pour traiter au nom de Sa Majesté Impériale, à ce qu'il disoit, d'affaires importantes au bien public; ce qui fut refusé, comme de raison.

Dès que le secrétaire fut de retour, le prince de Darmstadt fit débarquer quatre mille hommes, tant troupes réglées que de la marine, et fit sommer le vice-roi de rendre la place. Sur son refus, il la fit bombarder, seulement une ou deux heures, espérant de ses intelligences que ce temps seroit suffisant pour y exciter la sédition qu'il se promettoit; mais il arriva que le vice-roi, soupçonnant ou ayant eu quelques avis de la conspiration, fit arrêter un des principaux complices, qui en accusa plusieurs autres, que l'on arrêta pareillement ; et tout demeura tranquille par les sages précautions du gouverneur. Cependant le prince de Darmstadt fit continuer le bombardement pendant la nuit, avec peu de succès; et, voyant que rien ne bran-

i704] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. 261

loit dans la ville, et ayant appris que ses correspondants avoient été arrêtés et découverts, il retira son attirail et ses troupes, les fit rembarquer*, et remit à la voile pour l'exécution d'un autre dessein qui lui réussit mieux.

Le prince de Hesse-Darmstadt attaque et prend Gibraltar. — Une partie de cette armée resta sur les côtes de Catalogne, et l'autre vint se présenter devant Gibraltar, où, par une négligence qu'on ne peut excuser, [par rapport à une place si considérable et dont la situation est excellente,] il n'y avoit que cent hommes de garnison, quoique les fortifications fussent depuis longtemps fort négligées. Le prince de Darmstadt fit sommer celui qui y commandoit de se rendre, et, sur son refus, la place fut cruellement bombardée et canonnée par toute l'armée navale, qui pouvoit en approcher de fort près; et le prince fit débarquer son monde à la faveur de cette rude canonnade. Il s'empara d'abord de la basse ville et de quelques ouvrages extérieurs du château, sur lesquels on établit des batteries, qui firent brèche. Le commandant, ayant eu peur d'être pris d'assaut, fit battre la chamade, et se rendit le quatrième jour de l'attaque^.

Les Anglois y mirent d'abord deux mille hommes de leur nation en garnison, et y débarquèrent quantité d'artillerie, de munitions de guerre et de bouche; et, sur les nouvelles qu'ils eurent que le comte de Tou-

1. La flotte du comte de Toulouse vint peu après fortifier la ville dans ses bonnes dispositions; voyez Dangeau, t. IX, p. 36 et 40, Sourches, t. VIII, p. 372, 377-381, 393-394, et le Mercure de juillet, t. I, p. 113-134 et 228-237.

2. Gibraltar se rendit le 4 août [Gazette, p. 424-425 et 441).

louse étoit à Toulon, sur le point de mettre à la voile avec quarante-huit vaisseaux de ligne, douze frégates, vingt-trois galères et sept brûlots, toute la flotte angloise et hollandoise, forte de soixante gros vaisseaux de guerre et de quelques frégates et galiotes à bombes, partit de devant Gibraltar et tira du côté de Velez-Malaga*. Je parlerai bientôt de ce qui se passa entre ces deux armées ; mais il est à propos de rapporter auparavant ce qui concerne celles de terre, que j'ai laissées dans leurs quartiers de rafraîchissement, où les troupes portugaises et celles d'Angleterre et de Hollande ne restèrent guère, comme je l'ai déjà dit. [Voici les raisons qui leur firent reprendre la campagne de meilleure heure qu'on n'a coutume de faire en ce pays-là.]

Elles vouloient tenir les troupes espagnoles en échec, pour favoriser leur entreprise sur Gibraltar; et, pour cet effet, elles levèrent leurs quartiers. Le marquis das Minas ayant assemblé ses vingt-cinq bataillons et autant d'escadrons, avec lesquels il s'avança vers la frontière d'Espagne, le duc de Berwick, qui en eut avis, réunit ses troupes avec toute la diligence possible et vint se poster vers Elbidon^. Les affaires restèrent en cet état jusques à la prise de Gibraltar.

Le roi de Portugal et l'Archiduc se mettent en campagne. — Quand la nouvelle en fut arrivée, le roi de Portugal et l'Archiduc, voulant profiter de la consternation où les Espagnols dévoient être, se mirent à la

1. Velez-Malaga est à quelques lieues à l'est de Malaga, sux* la côte d'Andalousie.

2. Peut-être faut-il lire ici Bodon, bourg au sud de Ciudad- Rodrigo.

tète de leurs troupes, composées de vinf,4-cinti mille hommes bien comptés, et les rassemblèrent à Almeida, petite ville de Portugal, où ils tinrent conseil sur les opérations de cette armée. Il y fut agité s'ils feroient quelque siège, ou bien s'ils marcheroient droit au duc de Berwick, qui étoit aux environs de Giudad-Rodrigo, avec la principale armée espagnole, qu'il commandoit, et qui étoit forte de dix-huit à vingt mille hommes. L'Amirante de Castille, qui assista au conseil, fut d'avis de marcher à lui, sur la fausse persuasion où il étoit toujours que toute la cavalerie espagnole passeroit du côté de l'Archiduc dès que les deux armées seroient proche l'une de l'autre. 11 en assui^a si affirmativement que son avis prévalut et fut suivi. L'Archiduc, par préliminaire, fit imprimer et publier de nouvelles déclarations dont il étoit muni, et marcha droit à l'armée espagnole, qu'il trouva campée vers Giudad-Rodrigo, le long de la rivière d'Agueda^ que le duc de Berwick avoit bordée de troupes et d'artillerie, pour leur en défendre le passage. L'armée portugaise occupoit l'autre bord. Dans cette situation, l'Amirante envoya plusieurs trompettes à ses prétendus amis de l'ai^mée du duc de Berwick, avec des dépêches, par lesquelles il les in\itoit de venir prendre le parti de l'Archiduc et de lui amener les troupes qui étoient à leurs ordres. Les trompettes furent renvoyés, sans que personne voulût recevoir ou ouvrir les paquets, [et l'Amirante eut encore le chagrin d'avoir fait une tentative fort inutile, puisqu'aucun Espagnol ne passa dans le camp de l'Archiduc et que

1. Affluent du Douro, qui, sur presque tout son cours, longe la frontière hispano-portugaise.

toutes les affirmations du contraire qu'il avoit données se trouvèrent très mal fondées.]

Les armées d'Espagne et de Portugal se canonnent. — Ces deux armées se tinrent en présence plusieurs jours, et se canonnèrent les deux derniers. Le roi de Portugal et l'Archiduc firent tenir un conseil de guerre, dans lequel il fut résolu que leurs troupes reprendroient le chemin du Portugal, puisqu'elles ne pouvoient passer la rivière devant celle d'Espagne. Ainsi cette armée se mit en marche le 9 octobre, pour se retirer du côté d'Astaïros^ Le duc de Berwick se mit à ses trousses à dessein d'attaquer l'arrière-garde ; mais elle marcha avec tant de précaution, qu'il jugea que la chose n'étoit pas possible avec apparence de succès.

Les premiers jours de novembre, le roi de Portugal s'en retourna à Lisbonne avec l'Archiduc; et leur armée alla prendre ses quartiers d'hiver, les Portugais à Almeida et autres places voisines, les Anglois et les Hollandois à Porto, Vianna^ et aux environs. La reine d'Angleterre rappella le duc de Schônberg, qui n'avoit jamais pu se concilier avec les généraux portugais, et envoya à sa place Ruvigny, réfugié françois, autrement Mylord Gallway^, qui amena avec lui de nouveaux secours. Le duc de Berwick envoya les troupes qu'il commandoit en quartiers d'hiver le long du Tage et du Duero jusques aux montagnes, et demanda à

1. Localité qu'on n'a pu identifier et dont le nom est sans doute estropié. \J Histoire militaire dit Affaires.

2. Porto et Vianna sont deux ports sur l'Atlantique, situés, le premier à l'embouchure du Douro, le second à celle de la Limia.

Page 1