André Dreuilhet
soin occupoit le Roi. Après la bataille de Pultawa, que le roi de Suède perdit contre le czar de Moscovie, ce prince, ancien allié de la France, fut contraint de se retirer sur les terres du Grand Seigneur, près duquel Sa Majesté lui rendit tous les bons offices qui pouvoient dépendre de lui. Il lui fit espérer pendant un espace de temps des secours suffisants pour lui donner occasion de prendre vivement sa revanche. Le Grand Seigneur envoya même une puissante armée contre le czar, qui le réduisit en de grandes extrémités dont il eut l'adresse de se tirer à force d'argent et par une paix qu'il fit sur le champ de bataille avec le grand vizir*. Alors les espérances du roi de Suède s'évanouirent, et, jugeant qu'il ne pouvoit rien tirer de cette cour malgré ses pompeuses promesses, ayant été même insulté dans le lieu de sa retraite par ordre du grand vizir, où il se défendit avec un courage invincible et le peu de ses gens qui s'y étoient retirés avec lui, dont on lui fit peu après des excuses, mais ayant appris d'ailleurs les ravages que le czar, l'électeur de Brandebourg et le roi de Danemark faisoient dans ses États d'Allemagne, il se résolut tout d'un coup d'y retourner pour y mettre ordre, espérant que quelques princes de la Basse-Allemagne, moyennant quelques avantages qu'il leur promettoit après qu'il se seroit ressaisi des États qu'il avoit perdus, l'assisteroient, dis-je, de leurs forces. Ce prince traversa donc l'Allemagne avec une telle célérité que ses domestiques ne purent le sui\Te dans sa course et ne le rejoignirent qu'après. Pendant ce temps-là, il faisoit négocier à notre cour pour en tirer
1. Mémoires de Saint-Simon, t. XXII, p. 134-137; bataille de Falczyn, 19 juillet 1711.
des subsides. Mais, quelque bonne envie que le Roi en eût, il ne pouvoit y satisfaire ; son royaume étoit épuisé de la guerre dernière, dont il étoit sorti comme par un miracle et craignoit trop de la renouveler en s'engageant tout de nouveau; joint à cela qu'on voyoit peu de réalité dans les espérances dont ce prince avoit communiqué le fondement. Tout ce que le Roi put faire en ce rencontre consista à lui envoyer le comte de Croissy* pour ambassadeur, qui employa inutilement ses bons offices pour ménager un accommodement entre lui et ses ennemis. Après cela, le ministre partit de Stralsund peu avant que cette place fût conquise et sauva à la faveur de ses équipages ceux du roi Stanislas qui y étoient en dépôt.]
[Peu de temps après, le prince de Saxe^, fils de l'électeur de ce nom, qui étoit aussi roi de Pologne, arriva à Paris, sous le nom de comte de Lusace. Son voyage donna matière aux spectateurs de faire plusieurs raisonnements, ne pouvant s'imaginer qu'il n'y fût venu que par simple curiosité ; nous n'avons pourtant point vu qu'il y en ait eu aucun de fondé ^. Le Roi donna tous les ordres nécessaires pour lui rendre
1. Louis-François-Henri Colbert, comte de Croissy, frère cadet du ministre ïorcy, était lieutenant général depuis 1710; il fut désigné pour cette mission en décembre 1714, arriva auprès de Ciiarles XII en mai 1715 et quitta Stralsund le 13 novembre.
2. Frédéric-Auguste, prince électoral de Saxe, né en 1696, devint roi de Pologne et électeur de Saxe en 1733 et mourut en 1763.
3. Saint-Simon a raconté [Mémoires, t. XXV, p. 110 et suivantes) que le prince s'était converti secrètement au catholicisme en 1712.
aimable le séjour qu'il faisoit de temps en temps à sa cour. Ce prince passa environ un an en France, puis s'en retourna en Allemagne.]
[Edits publiés pour le soulagement des peuples de France, qui ne peuvent avoir un grand effet. — Depuis la paix faite, le Roi s'étoit fort appliqué à donner des ordres pour le soulagement de ses sujets par une foule d'édits et déclarations qui parurent. Mais, comme le temps fut bref et que le désordre étoit grand, on n'y avançoit guère; car ceux qui profitoient étoient fort difficiles à surmonter à cause de leur cupidité et de leurs intrigues.]
Déclaration du Roi en faveur des ducs du Maine et comte de Toulouse. — Cependant, le Roi se sentoit baisser depuis quelque temps, ce qui l'engagea aussi à songer de plus en plus à l'élévation suprême des deux fils naturels qui lui restoient, [par la tendresse naturelle qu'il se sentoit pour eux et leur grand mérite ^ ; peut-être se sentit-il encore plus intéressé personnellement.] Quoi qu'il en soit, le % juillet, il donna une déclaration, qu'il fît enregistrer au Parlement, en présence des princes du sang et des pairs, par laquelle il les appeloit à la succession de la couronne, au défaut des princes du sang^. L'enregistrement passa tout d'une voix; mais, dès qu'on sut le Roi en péril évident de mort, les cabales entre les grands commencèrent pour les faire déchoir de ce haut rang.
1. Il faut se rappeler que Saint-Hilaire était officier supérieur de Tartillerie, dont le duc du Maine était grand maître.
2. Édit signé à Marly en juillet 1714; la date du 2 donnée par Saint-Hilaire est fausse, les édits ne portant jamais de date de jour; il fut enregistré au Parlement le 2 août.
Le Roi fit son testament et le donna en dépôt au Parlement, — A l'exemple d'Auguste, qui voulut encore régner après sa mort et déposa son testament entre les mains des vestales, le Roi fît le sien, avec cette différence qu'Auguste n'attendit pas qu'une maladie et les approches de la mort le forçassent à cette disposition. Celui du Roi est une des plus grandes preuves de son courage et de sa force d'esprit. Il y envisage sa mort sans effroi et y donne ses ordres pour l'avenir (qui furent mal suivis) avec une sagesse merveilleuse. Le testament étoit accompagné d'un édit du mois d'août, qui portoit que cette ordonnance de dernière volonté seroit conservée en dépôt au greffe du parlement de Paris*.
Année il 15 . — Pendant que ce grand prince étoit occupé de ces pensées, si tristes pour les âmes vulgaires, la fortune et les courtisans qui l'approchoient de plus près lui ménagèrent une flatteuse distraction , qui ne laissa pas de coûter beaucoup d'argent, [feinte ou véritable, car on n'a pas pu savoir au vrai lequel c'étoit des deux.]
Histoire de Riza-Beg. — A la fin de l'année précédente, un certain Riza-Beg, qui se disoit ambassadeur du roi de Perse ^ et chargé de ses ordres, arriva à Marseille le 4 janvier, avec une nombreuse suite ^. Après