Dangeau, p
2. C'était une de ces compositions bizarres usitées dans la médecine du temps : ibidem.
« aux médecins. » Le Roi, une heure après en avoir pris, se sentit un peu plus fort; ce qui est l'effet de tous les remèdes spiritueux ; mais, à un peu de temps de là, il eut une foiblesse, et on trouva son pouls plus mauvais; ce qui donna lieu à une si grande dispute entre les médecins et les courtisans pour savoir si on continueroit ou non de donner ce remède au Roi que M. le duc d'Orléans fut prié de venir pour en décider. Il fit entrer Brun dans la chambre du Roi, qui lui tàta son pouls ; après quoi il fut résolu, puisqu'il n'y avoit plus d'espérance de sauver le Roi, de lui donner encore de cet élixir afin de le soutenir quelques heures de plus. Il en prit à huit heures du soir, et sa jambe fut pansée à l'ordinaire. On trouva, ainsi qu'on avoit fait la veille, que la gangrène n'avoit point augmenté ; mais le pouls fut très mauvais pendant le jour, l'assoupissement assez continuel et la tête par intervalles embarrassée, en sorte que de la journée il ne parla presque qu'à son confesseur.
La nuit du mercredi et le jour suivant, on continua, de huit heures en huit heures, à donner au Roi le remède de Brun. Il entra même dans sa chambre comme les autres médecins. Il parut, toutes les fois que le Roi le prit le matin, que cet élixir spiritueux le ranimoit et lui donnoit plus de force qu'il n'avoit eu la veille. La plupart des gens chantoient victoire, et particulièrement les dames qui regardoient Brun comme un ange descendu du ciel, et on se déchaînoit contre les médecins ^
1. Voyez ce que dit la lettre de l'abbé Mascara du 29 août, dans l'Appendice des Mémoires de Saint-Simon, t. XXVII, p. 351.
Le même jour, le Roi entendit la messe, ce qu'il n'avoit pu l'aire la veille, et mangea avec assez d'appétit deux petits biscuits trempés dans du vin. Il prit encore à huit heures du soir de l'élixir de Brun et, sur les dix heures, on leva l'appareil de sa jambe pour la panser. On trouva malheureusement que la gangrène étoit dans tout le pied, qu'elle a voit aussi gagné le genou et la cuisse enflée. La connoissance du Roi ne fut presque plus que machinale. Son confesseur fut quasi tout le jour dans sa chambre* ; il fit encore cette après-dînée des actes de piété, avec la résignation d'un véritable chrétien aux volontés de Dieu.
Le 30, le Roi fut toute la journée dans un assoupissement continuel et n'eut presque quasi plus de connoissance; [son confesseur, qui ne le quittoit plus, n'en put rien tirer de toute l 'après-dînée.] Le soir, on leva l'appareil à l'heure ordinaire; on trouva la jambe aussi pourrie que s'il y avoit longtemps qu'il fût mort, et l'enflure de la gangrène au genou et dans toute la cuisse. Ce grand prince étoit né avec une constitution si forte et si robuste qu'il combattit encore contre la mort. Il prit de la gelée et but de l'eau pure de temps en temps. Il refusoit toute boisson qui sentoit le vin. Il dit quelques paroles mal articulées et presque sans connoissance distincte.
Le samedi 31 , le Roi fut sans connoissance toute la journée; les moments lucides furent fort courts, et, dans le peu de choses qu'il dit, on remarqua qu'il s'impatientoit fort de n'être pas à la fin d'une ago-
1. Ceci est en contradiction avec les dires de Saint-Simon, qui prétend que le P. Le Tellier abandonna le Roi à ses derniers moments.
nie si longue et si cruelle. La gangrène avoit continué ses progrès ; [la mort ne pouvoit achever de le détruire, tant la force de sa constitution étoit prodigieuse.] Il prit encore de la gelée et quelques verres d'eau ; mais, quand on lui en donnoit à boire avec le biberon, il falloit lui ouvrir la bouche et lui tenir les mains, parce que, sans cela, il ôtoit de sa bouche tout ce qu'on lui donnoit. A dix heures et demie du soir, on lui dit les prières des agonisants, de peur qu'il n'expirât pendant l'opération du remède de l'abbé Aignan^ contre la petite vérole, qu'on préparoit, et qu'on lui donna ^. La voix des aumôniers qui faisoient les prières ranima tellement ses esprits qui paroissoient comme éteints que, pendant icelles, il dit à plus haute voix qu'eux le Credo et la Salutation angélique.
Mort du Roi. — Enfin ce grand prince expira à huit heures un quart et demi du matin, sans aucun effort, et comme une bougie qui s'éteint. Il étoit âgé de soixante-dix-huit ans moins cinq jours et avoit régné glorieusement pendant soixante-douze années.
Brève récapitulation. — Cependant un règne, le plus long dont on ait conservé la mémoire, n'a pu suffire
1. C'était un religieux capucin, qui avait porté le nom de Père Tranquille et qui, à la suite d'un voyage dans le Levant, avait obtenu un local au Louvre pour y fabriquer des remèdes dont il avait rapporté le secret. Il quitta l'ordre des capucins et ne fut plus connu que sous le nom d'abbé Aignan; il obtint un titre de médecin du Roi par la protection du cardinal de Fiirstenberg, qui le logea à l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés; c'est là qu'il mourut en 1709. Son spécifique le plus connu et qu'on regardait comme presque infaillible était un médicament contre la petite vérole.