Dans la plaine, à huit kilomètres sud d'Auvelois
détachés de l'infanterie de l'armée, soutenus de sept bataillons. Ces troupes attaquèrent le chemin couvert par la tète de l'ouvrage, et, s'étant jetées dedans, elles passèrent au fil de l'épée cinq cents hommes qui le défendoient. Les François, poursuivant leur pointe, nettoyèrent le chemin couvert le long des deux branches de l'ouvrage à corne et y firent de bons logements. Alors ceux de dedans, qui eurent peur d'être emportés par les brèches, et principalement par celle de la gorge de l'ouvrage, battirent la chamade et capitulèrent. On leur accorda qu'ils en sortiroient en gens de guerre et seroient conduits à Gand par le chemin le plus court. Us étoient encore deux mille hommes des troupes qui avoient été mises dans ce fort au commencement du siège. Ainsi, le fort d'Oranee étant pris, on y fit plusieurs ouvertures pour passer le canon (|u'on vouloit mettre en batterie sur la courtine et la gorge pour battre encore le château, dont on se mit à couvert par les mêmes boyaux que les assiégés avoient faits dans le dedans de l'ouvrage pour se garantir du canon des assiégeants.]
[La nuit du 23 au 24, on poussa la tranchée qui avoit été commencée sur le bord de la Sambre jusques à une redoute casematée qui étoit sur le flanc du château, et on en ouvrit une nouvelle, laissant le fort d'Orange à gauche pour gagner le glacis du château en cette partie. On y fit force retours en manière de places d'armes, qu'on creusa beaucoup pendant le jour, parce qu'elles étoient dominées par les assiégés.]
[Celle du 24 au 25 juin, on fit une communication de ces tranchées avec celles de la droite et de la gauche, tellement que tout le reste du front de l'attaque fut
ombrasse'. On poussa aussi une sape sur le glacis, en s'allongeant au-dessus de la communication. Cette nuit, les assiégés firent un plus grand feu et firent rouler des bombes sur les travaux au moyen d'une grande pente qui les y conduisoit en partant de leur chemin couvert.]
[Celle du 25 au 2G, on continua les sapes de communication avec l'attaque de la gauche, et on en fit encore une autre pour communiquer avec celle de la droite.]
[La nuit du 216 au 27, on prolongea les sapes sur la droite, en resserrant toujours le chemin couvert. On commença les rampes des tranchées, et les batteries de canons et de mortiers du fort d'Orange battirent de grande furie les faces des bastions et la contre-garde qui étoit à la pointe de celui de la gauche, et achevèrent en peu de temps d'y faire de grandes brèches.]
[Celle du 27 au 28, on acheva toutes les communications nécessaires, on élargit les tranchées pour y loger les troupes destinées à l'attaque du chemin couvert, et on perfectionna les rampes pour les faire sortir. On s'avança aussi à la gauche, du côté de la Sambre, jusque vis-à-vis la porte du flanc du château, et on tira une pai^allèle devant la barrière de cette porte, afin d'empêcher que les assiégés ne pussent par là faire aucune sortie sur le flanc de l'attaque. On poussa aussi une sape de cette ligne pour descendre dans le chemin couvert, et une seconde derrière, qui traversa toute la hauteur par le revers de la montagne, pour former une grande place d'armes, et rentra dans celle de droite.]
[Le Roi, ayant vu qu'on étoit assez près du chemin couvert pour le faire attaquer, fit commander mille
grenadiers, autant de fusiliers tirés des régiments, qui dévoient soutenir les grenadiers, avec sept bataillons, qui demeurèrent dans les tranchées, postés de manière qu'ils en pouvoient sortir en bataille au moyen des rampes qu'on y a voit faites.]
[Pendant que ces troupes se plaçoient dans les travaux, toutes les batteries redoublèrent leur feu, et, le Roi s'étant placé dans le chemin couvert de droite du fort d'Orange, dans un lieu qui lui avoit été préparé, on fît le signal de l'attaque sur le midi, et les troupes commandées sortirent toutes à la fois des tranchées et chassèrent sans résistance les assiégés de leur premier chemin couvert dans le second. Puis elles les poussèrent jusque dans le fossé de l'ouvrage à corne ou première enveloppe, dans lequel ils se retirèrent par plusieurs poternes, non sans qu'il y en eût bon nombre de tués. On monta en même temps sur les contregardes des bastions, et on y découvrit un fourneau que les assiégés n'eurent pas le temps de faire jouer. Les travailleurs arrivèrent incontinent, et on fît un bon logement dans les contre-gardes, malgré le grand feu que les assiégés firent de leurs ouvrages intérieurs.]
[La nuit du 28 au 29 juin, on perfectionna à la droite le logement qu'on avoit commencé le jour sur le chemin couvert, et on descendit par les contre-gardes dans le fossé vis-à-vis les faces des bastions, et on fît au travers les épaulements. Incontinent, on attacha le mineur aux faces des bastions, à cinq ou six toises des angles flanqués, et une partie des travailleurs fut employée à fan^e glisser les décombres des brèches, sur lesquelles on tailla des espèces de degrés soutenus par des fascines piquetées, afin de rendre les brèches plus acces- II ,.
sibles. A l'attaque de la Sambre, on se rendit maître de la barrière de la porte du liane du château, et on fit un bon logement sur la voûte de la porte avancée.]
[On travailla, la nuit du 29 au 30, à un nouveau logement et à des batteries de petits mortiers dans les contre-gardes. On fit aussi abandonner aux assiégés deux retranchements de gabions qu'ils avoient dans le fossé de la face droite de la contre-garde gauche, à la pointe de laquelle on attacha aussi le mineur, tellement qu'il le fut en trois endroits. Cependant le canon battoit toujours les brèches et les élargissoit; celui qu'on avoit posté nouvellement sur les remparts de la ville malgré la capitulation, voyoit les ouvrages attaqués à revers et incommodoit beaucoup ceux qui les défendoient.]
[Sur les onze heures du soir, on s'aperçut que le feu des assiégés déclinoit fort, ce qui donna lieu de faire monter un petit détachement sur la brèche du bastion gauche, qui fut suivi de plusieurs autres. Quand on eut reconnu qu'il y avoit peu de monde derrière, on entra dans le bastion, et ceux qui le dévoient défendre l'abandonnèrent, et coulèrent, le long de la courtine, dans celui de la droite. On commença un bon logement dans la gorge du bastion dont on s'étoit rendu maitre^ et on apprit incontinent que les assiégés avoient encore abandonné l'autre bastion. On y marcha aussitôt, et on n'y trouva plus qu'une sentinelle, qui avoit ordre, avant de se retirer, de mettre le feu à un fourneau qui y étoit prêt à sauter. On en retira aussitôt le saucisson, et on se logea à la gorge du bastion. La communication de l'un à l'autre se fit promptement, et on poussa deux sapes de droite et de gauche dans l'ouvrage, lesquelles
se joignirent à la tête, et on y plaça des grenadiers. Les ennemis se retirèrent dans le cornichon ou seconde enveloppe. Ainsi les François se rendirent entièrement maîtres de la première, qui ne leur coûta pas plus de vingt hommes.]
Sur les six heures du matin du 30 juin, M. le prince de Barbançon fit battre la chamade. A six heures du soir, les assiégés livrèrent une porte du château, et sortirent par la brèche le lendemain vers les trois heures après-midi, avec leurs armes et bagages, deux mortiers, quatre pièces de canon, et au nombre d'environ cinq mille hommes.
Pendant ces deux sièges, les François n'eurent pas deux mille hommes tués ou blessés, et peu de gens de considération, par les grandes précautions que M. de Vauban, [qui a toujours épai^gné les hommes', fit prendre en la conduite des travaux].
[J'ai fait un journal exact de ce siège, parce qu'il a été le plus hasardeux et le plus considérable que le Roi ait fait en personne. Le temps fâcheux, qui ne discontinua point, l'a rendu sans contredit le plus pénible, et le prince d'Orange, venu à la tète d'une puissante armée pour tenter le secours, en a au»-menté le mérite ; c'est pourquoi j'ai décrit les mouvements des armées, afin de donner une idée juste de tout ceci à ceux qui ne se sont point encore trouvés en de pareilles occasions 2.]
1. Tous les contemporains s'accordent pour reconnaître qu'il était, suivant l'expression de Saint-Simon, « le plus avare ménager de la vie des hommes ».
2. Comparer cette dernière phrase avec ce qu'il a déjà dit dans le tome I, p. 2, sur l'intention qu'il a eue en écrivant ses Mémoires.
228 MÉMOIRES nE SAINT-HILAIRE. [1692
Après cette belle conquête, le Roi s'en retourna à Versailles S et M. de Luxembourg, ayant fait passer la Sambre à toute son armée, la mena camper dans la plaine de Saint-Gérard 2, où elle séjourna cinq jours. Dans ce temps-là, le prince d'Orange vint camper à Genape^ et témoigna, par les grands préparatifs qu'il tenoit embarqués sur la Tamise, en Angleterre, avoir formé quelque dessein sur Dunkerque. Cela obligea M. de Luxembourg à i^epasser la Sambre [à Merbes-Bouveries^], et à venir se poster à Soignies, afin de couper le chemin aux ennemis et de les jeter en arrière, s'ils avoient cette pensée. Et comme, dans cette situation, ils donnoient également de l'inquiétude pour Namur, qui n'étoit pas encore réparé, et qu'ils avoient même pour cela, à Maëstricht, de la grosse artillerie embarquée sur la Meuse, M. de Bouffiers, avec une armée de vingt-quatre bataillons, soixante escadrons et trente pièces de canon, se tint près de quinze jours à Bossière\ sans passer la Sambre, en état de se porter vers Namur et de servir d'avant-garde à M. de Luxembourg en cas que les ennemis eussent fait quelque mouvement qui l'eût
1. Le Roi revint à Dinant chercher les dames, et, passant par Givet, Rocroy, Laon et ViUers-Cotterets, il arriva à Versailles le 16 juillet à six heures du soir.
2. Saint-Gérard est une commune du canton de Fosse, a dix-huit kilomètres sud-ouest de Namur.
3. Sur la Dyle, à mi-chemin entre Bruxelles et Charleroy. 4'. Merbes-le-Château, en amont de Thuin, très près de la
frontière française; Bouveries est un hameau dépendant de Merbes. Le manuscrit porte Merbes-Potterie : mais nous croyons qu'il faut lire plutôt Mcrhes-Bouveries.
5. Petit village au nord de la Sambre, à quinze kilomètres de Namur, sur la route de Bruxelles.
appelé de ce côté-là; mais, comme ils ne bougeoient pas, M. de Luxembourg manda à M. de Boufflers de passer la Sambre pour s'approcher de lui, et de venir camper à Ville-sur-Haine', près de Mons.
Quelques jours après^, M. de Boufflers eut ordre d'envoyer dix bataillons à Namur, dont on étoit toujours inquiet. Le prince d'Orange, qui fut bientôt averti de cette marche, feignit de. faire un gros détachement de son armée pour les accabler en chemin. Cette démarche obligea M. de Boufflers de partir en diligence de son camp de Ville-sur-Haine, avec toute sa cavalerie, pour aller au secours de ses dix bataillons.
Cette ruse du prince d'Orange ayant réussi, il décampa de Genape et \'int à Hal, espérant d'occasionner quelque mouvement à M. de Luxembour»- et de l'attirer dans quelque situation où il le pût combattre avec avantage, ce qui ne manqua pas d'arriver ; car, sur cette nouvelle, M. de Luxembourg résolut de venir prendre le camp de Hoves, près Enghien^, et l'alla reconnoître avec plusieurs officiers généraux, qui tâchèrent de l'en dissuader : ils lui représentèrent que, dans ce camp, qui étoit fort coupé et très couvert, il ne pouvoit se servir de la supériorité que le nombre et la bonté de sa cavalerie lui donnoient sur l'ennemi, auquel il fourniroit l'occasion qu'il recherchoit de donner un combat où sa cavalerie, en laquelle il ne se confioit pas, eût peu ou point de