‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 4)Chapitre 14 sur 210 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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Dans ces entrefaites, Sa Majesté n'avoit pas attendu que l'Empereur fût si pressé pour lui ofirir du secours ; il l'avoit déjà fait par l'entremise du Pape, qui n'avoit pu le faire accepter, la cour de Vienne et tout l'Empire étant persuadés que la France leur procuroit cette guerre dans la vue d'être appelée au secours et d'y faire ses affaires i. Là-dessus, les plus échauffés ne feignoient pas de dire et d'écrire qu'ils aimoient mieux tomber sous la domination du Turc que de recourir à la France ; mais les plus judicieux et le reste de l'Europe n'étoient pas de cet aAis, et con\inrent, dès que le grand vizir fut devant Vienne, qu'il n'y avoit que Loiiis XIV qui pût sauver cette ville et conserver l'Empire. Que ce fût ce seul motif qui y porta, je ne l'assurerai pas; mais il est certain que les émissaires du Roi ne cessoient de le publier dans toutes les cours étrangères, et même dans les diètes de l'Empire. Ils y exposoient la grande puissance du Roi, qui conduisoit lui-même ses armées et leur apprenoit à vaincre, au lieu que l'Empereur étoit un prince foible, qui s'enfuyoit honteusement de sa capitale sans songer à sa défense, et consumoit son temps en prières à Passau, tandis qu'il auroit dû ramasser une nombreuse armée et se mettre à sa tête pour marcher à la délivrance de Vienne : d'où ils concluoient que le sort de la chrétienté étoit en la main du Roi et que, puisqu'il n'y avoit que lui dans l'Europe qui la pût garantir de l'esclavage dont elle étoit menacée, il falloit non seulement l'appeler promptement à son secours, mais encore élire Mon-

1. Voyez l'Histoire de Louvois, t. II, p. 227-23i, et ci-dessus, p. 11.

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sieur le Dauphin roi des Romains, dans la certitude que bientôt après les Infidèles qui envahissoient l'Empire seroient chassés jusques dans Constantinople, et que, sous la protection et la sage conduite de l'auguste maison de France, on verrolt l'Allemagne refleurir et jouir d'une paix et d'une tranquillité tjue rien ne pourroit plus troubler.

La Providence en avoit autrement ordonné. M. de Lorraine battit le comte de Tœkœly, qui s'étoit emparé de Presbourg, et reprit cette ville'. Il marcha ensuite pour se joindre à l'armée du roi de Pologne et autres troupes qui lui venoient d'Allemagne.

[Pendant tout cela, les Turcs attaquoient Vienne assez mollement, et la disette étoit dans leur camp; car, outre qu'ils étoient éloignés de leurs places et qu'ils n'avoient pas le cours du Danube lUire. ils s' étoient ôté, contre les maximes de la guerre, toutes les commodités qu'ils pouvoient tirer de leurs derrières en ravageant le plat pays et en mettant le feu partout, suivant leur coutume, pour semer l'épouvante. Comme ils avoient manqué à se rendre maîtres du pont du Danube près de Vienne, sur lequel ils avoient compté, et qu'ils n'avoient pu réunir les matériaux nécessaires pour en dresser un autre, ils ne pouvoient tirer aucune subsistance du pays au delà, telleinent que les maladies se mettoient dans leur armée, et qu'elle s'affoiblissoit encore considérablement par les gens qu'on leur tuoit aux attaques.]

1. Presbourg avait ouvert ses portes à Tœkœly ; mais, celui-ci s'étant éloigné, le duc de Lorraine y rentra sans coup férir et battit, à la fin de juillet, les Mécontents qui vinrent l'y attaquer {Gazette, p. 449-450 et 471).

[Les affaires étoient en cet état quand le roi de Pologne joignit M. de Lorraine ^ Toute l'armée se trouva alors de soixante-dix mille hommes. Elle commença de passer le Danube le 6 septembre. Quand elle eut passé ce fleuve, elle fit cinq jours de marche pour approcher les Turcs à travers des chemins très rudes et difficiles, et vint camper le 1 1 sur le sommet des montagnes qui avoisinent Vienne. Les Impériaux, sous M. de Lorraine, se saisirent de celle de Kalemberg et y dressèrent des batteries ; les troupes des électeurs de Bavière et de Saxe% ces princes à leur tête, étoient dans le centre, et les Polonois à la droite. Le roi de Pologne, qui avoit le commandement général, se mit aussi au centre, afin de pourvoir plus facilement à toute l'armée, qui passa la nuit en cette disposition.]

[Ce pendant, le grand vizir continuoit son siège et espéroit d'emporter la place avant que les Chrétiens pussent arriver sur lui, parce qu'ils avoient encore deux lieues à faire et que les Turcs étoient déjà logés sur deux bastions de la place. De plus, il restoit encore à l'armée chrétienne à dégorger des montagnes pour entrer dans la plaine, qui étoit entrecoupée de chemins, villages, masures, ravins, défilés et autres empêchements. Il se contenta donc d'envoyer un gros détachement de Turcs pour défendre ces postes, qui, vraisemblablement, dévoient occuper quelque temps

1. Sobieski avait quitté Cracovie le 15 août, à la tête de vingt-cinq mille hommes seulement; mais le chevalier Lubomirski avait rejoint auparavant l'armée impériale avec quatre mille Polonais.

2. Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière, et Jean- Georges III, électeur de Saxe.

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Tarmée chrétienne. Le roi de Pologne, ayant bien reconnu toute cette disposition et toutes les difficultés qui se rencontroient, jugea qu'il faudroit bien trois jours pour les surmonter et arriver sur le camp des Turcs; car il comptoit de trouver beaucoup de résistance.]

[Secours et levée du siège de Vienne. — Le 12 septembre, au point du jour, l'armée se mit en marche. M. de Lorraine, avec les Impériaux, descendit du Kalemberg. 11 trouva dans le fond, au bout du défilé, un gros de dix ou douze mille Turcs, qui lui firent tête! et contre lesquels il engagea une grosse escarmouche, afin de les contraindre, ayant la hauteur sur eux, de faire quelque mouvement en arrière qui lui facilitât le débouché. En même temps, le roi de Pologne, étant descendu par d'autres défilés et ayant forcé tous les obstacles qu'il trouva en son chemin, et chassé ou tué tout ce qui se présenta devant lui, tourna tête sur les Turcs qui occupoient M. de Lorraine et les Impériaux. Alors les Infidèles eurent peur d'être enveloppés, et, en faisant retraite avec beaucoup de confusion, donnèrent l'épouvante à ceux qu'ils rencontrèrent sur le chemin jusques à leur camp. L'armée chrétienne s'étendit alors, et n'eut plus d'empêchement considérable dans sa marche.]

[Le grand vizir étoit à la tête de son camp, avec un gros de vingt-cinq ou trente mille hommes, lorsque ces fuyards s'y réfugièrent. Il voulut faire prendre les armes au reste de son armée : mais ce fut inutilement : l'épouvante y étoit déjà répandue. Le roi de Pologne, arrivant sur ces entrefaites, fit charger avec tant de vigueur le gros du grand vizir, qu'il ne put soutenir

cet effort et se mit en fuite. Le khan et ses Tartares en firent autant, et, cette contagion passant dans un moment de l'un à l'autre, toute cette grande armée disparut en un instant, laissant son camp tout tendu au pouvoir du vainqueur et ses tranchées sans être relevées. M. de Lorraine y arriva avec sa gauche; les Turcs les abandonnèrent alors et s'enfuirent conmie les autres.]

[C'est ainsi que Vienne fut délivrée et que les Chrétiens se rendirent maîtres, sans répandre beaucoup de sang, du camp des Infidèles et de ce prodigieux attirail de guerre qu'ils y avoient conduit pour faire la conquête de l'Empire. On n'y trouva que peu de bagages, parce que les principaux bâchas, qui s'étoient défiés du succès de cette journée, où la main de Dieu agit si visiblement, les avoient fait retirer dès le matin pour les mettre en sûreté. On ne fit pas non plus beaucoup de prisonniers, les Turcs ayant fait peu de résistance, et le roi de Pologne jugeant qu'il étoit plus à propos d'achever de se rendre tout à fait maître de leur camp, que de les poursuivre.]

[Il étoit environ sept heures du soir quand cette grande action finit. J'ai appris toutes ces particularités de gens dignes de foi, qui en ont été témoins oculaires, et j'ai confronté leurs rapports avec les meilleures relations qui sont venues de ce côté-là : ainsi ce que j'ai dit sur ce fameux événement se trouvera très juste ^ .]

1. Outre les correspondances et les Extraordinaires des Gazettes, il parut en Allemagne de nombreuses relations du siège de Vienne; en France, on connut surtout celle de J.-B. de Rocoles, Vienne deux fois assiégée par les Turcs, etc., qui fut publiée à Leyde dès 1684.

La lovée du siège de Vienne et les grands avantages que les Impériaux remportèrent ensuite sur les Turcs changèrent considérablement la face des affaires de l'Europe. La maison d'Autriche reprit courage; l'Espagne, que la France ne cessoit d'harceler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, se lassa enfin d'être sa victime, et crut, en commençant des hostilités, qu'elle seroit bientôt secondée par l'Empereur, la Hollande et l'Angleterre, à cause de l'engagement où ces puissances étoient, pour leurs propres intérêts, de défendre le reste des Pays-Bas.

ie84. — Sur cette déclaration, le Roi fit entrer une armée dans les Pays-Bas espagnols, sous le maréchal d'Humières, qui enleva Courtray et Dixmude et mit tout le pays à contribution. Le maréchal de Créquy bombarda Luxembourg, l'assiégea et le prit à bon marché la campagne suivante S pendant que le maréchal de Schonberg entroit dans les Pays-Bas espagnols avec une troisième armée, pour observer celle que les Hollandois y envoyèrent sous le prince d'Orange.

Le maréchal de Bellefont entra aussi en Catalogne avec une armée et battit les Espagnols au Pont-Major^ [près de Girone]. M. de Bournonville, qui les commandoit, jeta les débris de son infanterie dans cette place et se retira à quelques lieues derrière avec sa cavalerie.

1. Luxembourg, investi le 28 avril, se rendit le 3 juin; il y a un récit très circonstancié du siège dans l'Histoire militaire, t. II, p. 52-85.

2. Sur le Ter, à peu de distance en aval de Girone, sur la route directe entre cette ville et Perpignan. C'est le 12 mai que M. de Bellefont remporta cette victoire [ibid., p. 48-51; Gazette, p. 259-260).

M. de Bellefbnt, enflé de son heureux succès, voulut forcer Girone -, je dis forcer, car il ne se donna pas le temps de faire venir ce qui étoit nécessaire pour en former le siège. A peine eut-il fait [ouvrir une espèce de tranchée et fait] battre les murailles de la ville par quelques pièces de canon, qui y firent une mauvaise brèche, qu'il commanda qu'on montât à l'assaut, sans considérer le besoin qu'il avoit de prendre auparavant les bastions détachés, la seule bonne défense de Girone. Les troupes [donnèrent; mais, étant tirées en flanc et à dos des bastions détachés, elles] se mirent en désordre avant d'être sur la brèche, lequel augmenta encore par la résistance qu'elles y trouvèrent. Quelque Iroupe entra pourtant dans la ville ; mais, n'étant pas soutenue à propos, elle en fut bientôt chassée^ Voilà l'équipée de Girone, qui coûta bien du monde; car, outre les gens tués, il mourut grand nombre de blessés, faute de médicaments et de chirurgiens. La perte auroit été encore bien plus grande, sans la courtoisie et la charité des Espagnols qui recueillirent et eurent t^rand soin des blessés que le maréchal abandonna dans son camp, en se retirant brusquement de devant Girone.

Le roi d'Angleterre, malgré les instances des Espagnols, continua de regarder tranquillement toute cette scène qui venoit de se passer, et les Hollandois, bien embarrassés, ne savoient comment se tirer d'affaire. L'Empereur étoit assez occupé contre le Turc, d'autant

1. La tranchée fut ouverte le 22 mai, l'assaut livré le 24, et dès le lendemain larmée française se retira [Histoire militaire, p. 51-52).

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plus que le roi de I»oloji;ne cominençoit à se désunir d'avec lui.

La France, qui, dans ces conjonctures, avoit une si belle occasion de profiter, et cjui y avoit paru si encline, ne laissa pas que d'accepter, je ne sais par quelle raison, une trêve de vingt ans, [qui l'ut proposée, acceptée et signée par elle,] et pendant laquelle chaque puissance devoit demeurer en possession de ce qu'elle occupoit alors 1. [Il n'y avoit (|ue la France qui en profitât; mais il falloit céder au temps, et les Espagnols en furent bien fâchés.]

Le Roi, n'ayant plus rien à démêler avec les Espagnols par le moyen de ce traité, tourna ses armes contre les Génois. L'occasion apparente qui en survint fut au sujet du sieur de Saint-01on^ homme inconsidéré, inquiet, et très propre à exciter des brouilleries. Il étoit depuis quelques années à Gènes en qualité d'envoyé de France; il en fit tant à la fin, que quelques Génois chargèrent ses domestiques. Il ne manqua pas d'en faire de grandes plaintes à la cour, et se retira hors de la ville. Sur cela, le Roi en fit faire d'autres au sénat de Gênes, qui en fit des excuses le mieux qu'il put; mais, craignant ([ue ses excuses ne fussent pas bien reçues, il fit construire et équiper, par précaution, quatre nouvelles galères. Gela étant su du Roi, il mit en mer une armée navale, qui parut peu après

1. Corps diplomatique, t. VII, 2= partie, p. 83-85. C'est M. de Crécy-Verjus qui signa cette trêve à Ratisbonne le 15 août.

2. François Pidou de Saint-Olon (1641-1720) était envoyé de France à Gênes depuis deux ans; il eut par la suite des missions en Savoie (1690) et au Maroc (1693;.

devant le port de Gênes. Le sénat envoya aussitôt des députés complimenter M. de Seignelay, qu'il savoit être sur la flotte.

Ce ministre expliqua aux députés les sujets de mécontentement du Roi, qui consistoient en ce que leur république avoil pris avec les Espagnols des engagements contraires à ses intérêts et permettoit qu'on tit des avanies aux négociants Irançois qui trafiquoient dans ses ports, afin de troubler leur commerce; que, pour mai^quer son peu de considération, elle avoit refusé l'établissement, qu'il avoit demandé, d'un magasin de sel à Savone pour la garnison de Casai, avec le passage par l'État de Gênes. H ajouta que, la République ayant refusé de désarmer les quatre nouvelles galères, et de donner au sieur de Saint-Olon la satisfaction convenable pour les insultes qu'il a\ oit reçues, Sa Majesté l'avoit envoyé pour en tirer raison de gré ou de force ; qu'ainsi ils avisassent au parti qu'ils avoient à prendre, ne leur donnant que vingtquatre heures pour se décider.

Bombardement de Gênes. — Les députés s'en retournèrent pour faire leur rapport, et, à peine le temps fut-il expiré, qu'on fit pleuvoir sur Gênes une grêle de bombes, qui ne discontinua point pendant vingtquatre heures 1. La populace s'en vengea sur la maison de Saint-Olon, qui fut entièrement pillée.

M. de Seignelay, ayant ainsi préludé, envoya au

1. Jal a raconté en détail le bombardement de Gênes dans son livre snr Abra/iam Duquesne, t. II, p. 497-501; la déclaration de guerre aux Génois, en date du 15 mai, est dans Du Mont, p. 79. Il parut à la fin de l'année à Amsterdam un pamphlet intitulé : Dialogue de Gènes et d'Alger, villes foudroyées par les armes invincibles de Louis le Grand, etc.

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doge* le consul de France, qui s'étoit retiré à son bord, pour lui demander s'il avoit quelque réponse à faire. Le doge envoya un secrétaire d'État, et le résultat de cette conférence fut que M. de Seignelay exigea qu'outre les conditions déjà proposées, le doge, accompagné de quatre sénateurs, vint en personne trouver le Roi, et, en lui demandant pardon au nom de la République, lui promettre de ne plus tomber en récidive. M. de Seignelay exigea encore deux cent mille écus pour les frais de l'armement et pour la satisfaction de l'insulte et les dommages que le sieur de Saint-Olon avoit soufferts dans Gênes, [et qu'on fit justice au comte de Fiesque des biens que la République lui détenoit par confiscation 2] .

Ce secrétaire, de retour à la ville, trouva qu'il y arrivoit deux ou trois mille Espagnols, que le sénat avoit demandés au gouverneur de Milan. Ce secours, arrivé si à propos, redonna cœur au sénat, qui fit répondre à M. de Seignelay que leur république n'étoit pas accoutumée à recevoir des propositions faites à grands coups de bombes, et qu'elle se confioit ' entièrement dans

1 François-Marie Imperiale-Lercaro, doge de 1683 à 1685.

2. Jean-Louis-Mario, comte de Fiesque (1647-1708), descendait en ligne directe de ce Jean-Louis Fiesclii célèbre par la conjuration qu'il ourdit en 1547 contre la faction Doria, maîtresse de Gênes. Leurs biens patrimoniaux avaient été alors confisqués, et leur maison proscrite. Seignelay, ami de ce .ornte de Fiesque, fit insérer dans le traité avec les Génois une clause par laquelle la République s'engageait à lui payer cent mille écus comme compensation [Mémoires de Saint- Simon, éd. Boislisle, t. XVI, p. 419-420, avec le commentaire qui V est joint).

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